La réplique › La Maison du pêcheur - Personne n’a le monopole de la vérité historique…

Nous sommes navrés que le journaliste et historien Jean-François Nadeau ait pris pour pure vérité les propos de Francis Simard sur le film La Maison du pêcheur, dont nous sommes les auteurs, et s’en soit fait la courroie de transmission dans son article Aux vues de l’histoire, paru dans Le Devoir du 23 septembre. Ainsi donc, la connaissance de M. Simard sur ce qui s’est passé en 1969 à Percé serait plus juste et véridique que celle de Paul Rose, Jacques Rose et des nombreuses autres personnes que nous avons rencontrées et qui ont vécu, sur place, cette histoire ? Non seulement les frères Rose ont-ils été consultés à plusieurs reprises - Paul, plus particulièrement -, mais ils ont été appelés à lire la version définitive du scénario - ce qu’a refusé de faire Francis Simard, malgré une proposition formelle de notre part - et ils se sont tous deux déclarés très à l’aise avec notre récit. Celui-ci, rappelons-le, a toujours été présenté comme un scénario de film de fiction historique. D’ailleurs, dès la première minute du film, il est écrit « Ce film est inspiré d’une histoire vécue. Certains événements ont été modifiés à des fins dramatiques. » Nous avons sciemment fait de Bernard le fils d’un pêcheur gaspésien pour qu’il soit le porteur de la cause des pêcheurs et des gagne-petit de la Gaspésie ; cette partie fictive est clairement énoncée dans le site qui présente le film et nous vivons très bien avec ce choix d’auteurs.

 

Avec La Maison du pêcheur, nous avons voulu montrer une page méconnue de notre histoire sociopolitique et les réactions du public que nous recevons nous portent à croire que nous avons atteint notre but.

 

Jacques Rose a vu le film - Paul est malheureusement décédé un mois et demi avant la première présentation d’équipe - et, comme de nombreuses autres personnes qui étaient à la Maison du pêcheur ou dans les environs en 1969, il a beaucoup apprécié le film.

 

À la lecture de l’article de M. Nadeau, farci des commentaires et opinions de Francis Simard, nous constatons une fois de plus que la mémoire est une faculté qui oublie… M. Simard affirme qu’ils n’ont pas payé le loyer de la Maison du pêcheur et que l’histoire autour du loyer n’est pas vraie. Elle découle pourtant directement de sa propre histoire, à la page 162 de son livre Pour en finir avec Octobre, paru en 1982.

 

M. Simard affirme ne pas avoir vu de filles nues sur la plage, mais il y en avait ! Il y eut même, une nuit, une arrestation de nudistes qui furent escortés, à la queue leu leu, par les policiers municipaux, sur la rue principale, d’un bout à l’autre du village, d’un terrain de camping à la prison…

 

Nous pouvons aussi contredire Francis Simard, lorsqu’il dit qu’ils n’imprimaient pas de tracts. Premièrement, celui qui est aujourd’hui maire sortant de Percé, Bruno Cloutier a même aidé le groupe à les faire… avec la « Gestetner » de la Ville. Et deuxièmement, il est désormais possible de consulter le Manifeste des pêcheurs, imprimé à Percé en 1969 et déposé par Paul Rose en septembre dernier à la Société historique de la Gaspésie, à Gaspé.

 

Nulle part, comme semble l’affirmer Francis Simard, il n’est dit dans notre film que la Crise d’octobre 70 a pris naissance à la Maison du pêcheur, à Percé. Le passé de ces militants au RIN est bien présent dans le film et rien n’est dit sur ce qui est arrivé ensuite, « de Percé à Octobre », soit du départ de la Maison du pêcheur à l’automne 1969 jusqu’à l’automne 1970 à Prévost, Montréal, Sainte-Anne-de-la-Rochelle, Saint-Hubert, etc.

 

Il reste sans doute des films à faire sur Octobre 1970. Souhaitons, si cela se fait, que Francis Simard accepte cette fois de donner sa version des faits, plutôt que de ne rien dire et d’ensuite sortir publiquement pour jeter son discrédit sur des auteurs et sur ses anciens camarades de combat, qui nous ont parlé et qui ont endossé notre scénario.

 

M. Nadeau, nous nous serions attendus à ce que l’historien que vous êtes se soit abreuvé à plus d’une source, ce qui, en plus, vous aurait été très facile.



Jacques Bérubé - Recherchiste et scénariste, Mario Bolduc - Scénariste et Alain Chartrand - Scénariste et réalisateur

 

Réponse du chroniqueur

 

Francis Simard doit-il garder le silence après avoir refusé de lire votre scénario, alors que ce projet était déjà terminé et qu’il n’en approuvait pas, de toute façon, les biais ? Suffit-il désormais aux têtes d’heureux créateurs d’affirmer qu’un individu n’a pas voulu collaborer à leur grand oeuvre pour disqualifier par la suite et d’un seul coup des critiques de fond ? « Je n’ai jamais jeté de discrédit sur mes anciens camarades,répète Simard. Je ne le ferai jamais. Ce que j’ai critiqué, c’est un film. Uniquement un film. » Pour le détail de l’histoire, le diable est partout, mais vous ne le voyez pas. Vous citez même Simard de travers. Au sujet du loyer de la Maison du pêcheur, il écrit bien, page 162 de ses mémoires, avoir tout juste « donné un acompte », mais en précisant, page suivante, qu’il ne fut « plus question d’argent » à cause des événements. En somme, le loyer n’a bel et bien jamais été payé, au contraire de ce que vous dites ! Mais l’histoire a le dos large, surtout au cinéma, semble-t-il.

 

«“On dirait un film de missionnaires, du prêchi-prêcha.” L’ancien felquiste Francis Simard n’apprécie pas du tout la romance révolutionnaire que donne à voir La maison du pêcheur en guise d’explication de la crise d’Octobre 1970. […] Un cinéaste a le droit de construire une fiction. Mais on ne peut pas prétendre en même temps servir l’histoire, comme le soutient pourtant le réalisateur du film. »

 

Jean-François Nadeau, Aux vues de l’histoire, Le Devoir, le 23 septembre 2013.

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10 commentaires
  • Alain Lavoie - Inscrit 26 septembre 2013 09 h 25

    Chacun sa vérité, et qu'on en reste là.

  • - Inscrit 26 septembre 2013 09 h 37

    Mauvais cinéma et mauvaise histoire !

    Les films historiques de fiction ont tous le même biais. C’est un genre bâtard, mi-chair, mi-poisson. Ce type de film est douteux sur le plan cinématographique et trompeur quant à la vérité historique. Personne n’y gagne et tous y perdent un peu.

    Je suis un passionné d’histoire et j’évite toujours ces films (et le romans historiques) où les auteurs instrumentalisent l’histoire de leurs lubies et phantasmes, quand ce n’est pas franchement de la malhonnêteté intellectuelle, la défense d’une idéologie ou un truc de propagande.

    Se cacher derrière les apparences de l’histoire est un processus douteux.

    Qu’on fasse donc des fictions si on veut faire du cinéma, ou alors, qu’on fasse un documentaire en recueillant des témoignages divers et des chercheurs qui puissent rétablir les faits.

    • André Michaud - Inscrit 26 septembre 2013 10 h 26

      Tout à fait d'accord avec vous!

    • Patrick Boulanger - Abonné 26 septembre 2013 12 h 34

      M. Hubert, j'ai l'impression qu'il est possible de faire des films historiques « objectifs ». Le film « La révolution française » n'est-il pas un exemple de film valable du point de vue de l'histoire (je n'ai pas la réponse...)?

  • JeanYves Marcil - Inscrit 26 septembre 2013 09 h 52

    ...

    "Se cacher derrière les apparences de l’histoire est un processus douteux. " Bien d'accord. Ce qu'on ne ferait pas pour attirer l'$...

  • Michel Gagnon - Inscrit 26 septembre 2013 09 h 52

    En tant que lecteur....

    .... j'aurais bien aimé, M. Nadeau, que vous répondiez à la dernière phrase du texte, qui se lit comme suit:

    «M. Nadeau, nous nous serions attendus à ce que l’historien que vous êtes se soit abreuvé à plus d’une source, ce qui, en plus, vous aurait été très facile.»

    Vous n'avez pas répondu à cette affirmation.

  • France Marcotte - Inscrite 26 septembre 2013 10 h 19

    Grand courant

    «Personne n’a le monopole de la vérité historique...»

    Mais le révisionnisme existe bel et bien et il a actuellement la cote au cinéma. La vérité historique, c'est si fatigant, il faut la lire rigoureusement.