Il y a 50 ans, le Front de libération du Québec

15 octobre 1970. Des soldats se déploient dans les rues de Montréal.
Photo: La Presse canadienne (photo) Montreal Star 15 octobre 1970. Des soldats se déploient dans les rues de Montréal.

Il y a 50 ans cette année, en 1963, le Front de libération du Québec (FLQ) faisait une entrée en scène spectaculaire en faisant sauter ses premières bombes, à Montréal, et en diffusant un premier manifeste en faveur de l’indépendance du Québec.

 

Alors que de nouveaux films prennent l’affiche sur ce terrorisme bien de chez nous et qu’on en tourne d’autres actuellement, on se dit que si le FLQ fait désormais partie de notre histoire, on ne peut oublier qu’il a déjà fait partie de nos vies, de façon parfois tragique. On peut même se demander encore comment nous avons pu vivre ici cette dizaine d’années de violence politique qui a fait du Québec un des points chauds de l’Amérique du Nord.

 

Neuf morts en dix ans, dont trois militants du FLQ, plus de 200 attentats à la bombe, de multiples vols d’armes, d’équipement et d’argent, des actions et des écrits de toutes sortes et, surtout, deux enlèvements politiques qui ont entraîné la Crise d’octobre 1970, la proclamation par Ottawa de l’infâme Loi sur les mesures de guerre, la suspension de droits et libertés et l’arrestation sans mandat de plus de 500 personnes : pourquoi donc tout cela est-il arrivé ici ?

 

Pourquoi quelques centaines de militants jeunes et moins jeunes, issus en majorité des milieux ouvriers et populaires, et parfois même nés à l’étranger (ah ! les « agitateurs étrangers »…), ont-ils participé à ce mouvement clandestin, beaucoup d’entre eux se retrouvant en prison, souvent pour de longues années ?

 

Pourquoi tout cela est-il survenu au Québec, dans cette petite nation qui compte aujourd’hui plus de 8 millions d’habitants, dont plus de 80 % sont de langue française, et qui ne veut pas mourir ? Poser cette question, c’est déjà un peu y répondre.

 

Espoir et désespérance

 

Le FLQ est né de la désespérance et de l’espoir entremêlés d’une poignée de jeunes gens voués à la réalisation d’un idéal, l’indépendance du Québec, nation minoritaire au sein du Canada vu comme le pays des autres. Ces militants radicaux pensaient accélérer la libération d’un peuple qu’on appelait alors les « Nègres blancs d’Amérique », titre d’un ouvrage du journaliste et théoricien de gauche Pierre Vallières, un des chefs historiques du FLQ.

 

La violence politique était l’expression d’un sentiment d’urgence et d’impatience, le résultat d’une forte dose de volontarisme et de romantisme révolutionnaire. C’était aussi une fuite en avant, voire un saut de la mort.

 

Il ne faut pas l’oublier, le FLQ est né et a grandi dans un contexte socio-économique et politique bien particulier, celui des années 1960, qui furent des années de feu au Québec et dans le monde. La violence ici n’était guère différente de celle qui se déployait dans plusieurs pays : les Black Panthers et les Weathermen aux États-Unis tout proches, les nombreuses guérillas dans leur terreau de l’Amérique latine, l’IRA en Irlande, l’ETA au Pays basque, etc. Sans oublier les luttes révolutionnaires les plus médiatisées à Cuba, en Algérie, au Vietnam.

 

On peut être en désaccord avec l’action terroriste du FLQ, avec sa violence désespérée et aveugle qui a conduit, en particulier, à l’assassinat odieux - même s’il ne fut pas prémédité - du vice-premier ministre du Québec Pierre Laporte, enlevé et séquestré lors des événements d’Octobre 1970. Mais au-delà de toutes les condamnations du terrorisme, l’existence du FLQ reste un phénomène social et politique qui s’analyse et s’explique, dans une petite nation comme la nôtre et dans le contexte canadien et international de l’époque.

 

Comme le disait franchement l’ancien premier ministre et leader du Parti québécois René Lévesque, qui a toujours condamné la violence, « le terrorisme du FLQ est le symptôme vivant d’une maladie, il n’en est pas la cause ». Il disait aussi : « Si nous conservons le même genre de société, nous aurons le même genre de choses. Nous devons faire des réformes profondes pour qu’il n’y ait plus de FLQ. »

 

Un long et patient travail

 

Grâce à la montée rapide du PQ, un grand parti indépendantiste populaire fondé en 1968 et élu en 1976, grâce aux réformes qu’il a réalisées et aux changements de fond survenus dans la société depuis les années soixante, nous avons accompli de grands progrès et franchi des étapes majeures. Certes, le combat n’est pas terminé. Le sera-t-il jamais un jour pour ce peuple francophone en quête d’un pays en Amérique du Nord ?

 

Lors du référendum de 1995, l’option du OUI à la souveraineté du Québec proposée par le PQ a recueilli 49,4 % des voix, plus de 60 % chez les francophones. Près de deux millions et demi de Québécois ont voté en faveur de la souveraineté, alors qu’il n’y avait guère qu’une poignée de « séparatistes » en 1960 lors de la fondation du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). En 1995, le Québec est passé bien près de devenir un pays. « La prochaine fois sera la bonne », avait alors dit avec espoir le futur premier ministre et chef du PQ, Lucien Bouchard. Cette prochaine fois finira bien par arriver, le temps venu.

 

Tout compte fait, si la violence a pu à l’occasion provoquer une prise de conscience, « ouvrir les yeux et faire découvrir le poids de la dépendance », selon les mots de notre barde national Félix Leclerc, elle n’est pas un raccourci sur le chemin de la liberté. Elle ne remplace jamais le long et patient travail de persuasion démocratique, d’organisation et de mobilisation en vue de convaincre la majorité des Québécois de la nécessité du changement.

 

C’est à ce prix que nous pourrons enfin nous donner un pays, un vrai pays, ayant ses valeurs démocratiques communes, et que nous pourrons nous joindre au concert des nations du monde.


Louis Fournier - Journaliste et syndicaliste à la retraite, l’auteur a été reporter à la station de radio CKAC, où il fut le premier à lire le Manifeste du FLQ lors de la Crise d’octobre 1970. Il est aussi l’auteur de FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin (éditions Québec-Amérique, 1982, réédité en 1998 chez Lanctôt).

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