Des Idées en revues - Parlez-vous la «sportlangue»?

«Premier service/first service. Quarante-quinze/forty-fifteen. » La litanie emplissait le stade Uniprix à Montréal. C’était à l’occasion de la Coupe Rogers, en août dernier. Le tournoi de tennis attire chaque année les plus grands joueurs du monde, à Montréal et à Toronto, hommes et femmes, en alternance.

 

« Trente-zéro/thirty-love. » La rengaine s’éternisait quand, tout à coup, l’évidence m’a frappé. Pourquoi cette bête répétition français-anglais ? L’annonce du score est faite pour le public - ici à très forte majorité francophone. Bien sûr, il y a aussi dans la foule des anglophones, des Italiens, des Serbes, mais tout le monde se familiarise vite avec un vocabulaire d’une dizaine de mots répétés cent fois par jour.

 

Pourquoi donc ce rabâchage absurde ? La chose fait peut-être partie de la culture du tennis, me suis-je dit. Mais non ! Il y a quelques années, j’ai eu la chance d’avoir des billets pour le tournoi de Paris (Roland-Garros), l’un des quatre plus importants rendez-vous annuels de la planète tennistique. Là, tout se passe en français. À Rome, c’est en italien. À Madrid, en espagnol.

 

Pourquoi donc était-ce différent à Montréal ? Notre « canadienneté », voilà ! L’explication me semblait limpide. Si tel était le cas, Toronto (qui accueillait cette année les femmes) aurait adopté la même pratique. Nenni. Là-bas, tout se passe en anglais. Bien entendu ! Montréal était donc l’exception. Ma métropole était bi (comme dans « bilingue »)/my city was bi.

 

J’ouvre ici une parenthèse : il faut dire où on loge quand on aborde la question linguistique au Québec. Alors voilà. Un, je suis un amant des langues, de toutes les langues. Deux, je crois que les Québécois devraient pouvoir s’exprimer en anglais et, pourquoi pas aussi, en espagnol, l’idiome le plus répandu dans les Amériques. Trois, je suis pour l’ouverture, le métissage. Dont acte.

 

Pourquoi donc Montréal, deuxième ville francophone en importance au monde, a-t-elle adopté un tel comportement ? Je crois qu’une partie de la réponse se trouve dans la tradition sportive. Or, en matière de sport, c’est connu : Montréal est hockey (slogan du club « Les Canadiens »). Qui a déjà assisté à un match au Centre Bell connaît bien la langue qu’on y parle : le même sabir bilingue qu’on entend au stade Uniprix, que l’on répète au Stade olympique et que l’on reprend au stade Percival-Molson, le domicile des Alouettes (l’équipe de football).

 

C’est comme si Montréal avait développé son dialecte, une sportlangue qu’elle seule pratique. Ce sabir s’est répandu partout : dans les manifestations publiques, les conférences de presse, etc. Ce faisant, la société envoie un message ambigu au visiteur et à l’immigrant, eux qui croyaient débarquer dans un univers francophone.

 

Une fierté

 

Certains Montréalais influents sont fiers de leur sportlangue et souhaitent même que l’idiome soit reconnu officiellement, qu’il devienne la signature de la cité. Montréal bilingue ! Ceux-là ne savent pas que le bilinguisme collectif est toujours une phase transitoire : un jour, la langue dominante s’impose dans les institutions, puis dans la rue. Une simple question de temps. L’Histoire ne ment pas. Deuxièmement, ils oublient que la vraie marque distinctive de Montréal - et du Québec -, c’est sa différence en Amérique, sa langue, sa culture, son histoire métissée. Quel intérêt, dites-moi, y aurait-il pour la métropole à devenir un petit Toronto ou un gros Saint-Louis (Missouri) ?

 

Je plaide donc pour que Montréal abandonne la sportlangue, ce reliquat d’un passé récent où la métropole était contrôlée par une élite anglophone. Je lui demande de s’afficher désormais en français, de parler français. Comme Madrid parle espagnol, Rome italien, Budapest hongrois, Helsinki finnois, Tokyo japonais… Bref, je plaide pour que Montréal soit québécoise. Et fière de l’être.


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