Charte des valeurs québécoises - Où sont les bombes, Madame Marois?

En entrevue éditoriale au Devoir, Pauline Marois a affirmé que le multiculturalisme était à l’origine des tensions interethniques en Angleterre, une thèse que l’auteur rejette.
Photo: - Le Devoir En entrevue éditoriale au Devoir, Pauline Marois a affirmé que le multiculturalisme était à l’origine des tensions interethniques en Angleterre, une thèse que l’auteur rejette.

Lors d’une entrevue éditoriale accordée au Devoir le 5 septembre dernier, la première ministre Pauline Marois a défendu son projet de Charte des valeurs québécoises en comparant le modèle français de laïcité et le modèle anglais de multiculturalisme. « En Angleterre, ils se tapent sur la gueule et s’envoient des bombes parce que c’est le multiculturalisme et qu’il n’y a plus personne qui se retrouve dans cette société-là », nous apprend Mme Marois.

 

Ses commentaires n’ont pas aidé la cause du projet de charte, qui suscite de vives réactions depuis qu’il a fait l’objet de fuites dans les médias. […]

 

Mme Marois tente de justifier cette charte en sonnant l’alarme sur ce qui se passe en Angleterre. Or, son message me déconcerte et ma question pour la première ministre est simple : mais où sont les bombes ? Montréalais d’origine, j’ai vécu en Angleterre entre 2004 et 2007 et y réside maintenant depuis plus de quatre ans, et je me demande quelles sont les bombes auxquelles fait référence Mme Marois. Fait-elle appel aux attaques terroristes du 7 juillet 2005, qui ont fait 52 morts et 700 blessés ? Croit-elle que cet acte terroriste perpétré par quatre personnes dérangées a été causé par une politique de multiculturalisme ? Est-il digne d’un chef de gouvernement de se référer à la terreur à des fins politiques ?

 

Le chef de l’opposition officielle a demandé à la première ministre de s’excuser pour sa déclaration à l’égard de l’Angleterre et le bureau de Mme Marois a réagi avec un communiqué de presse diffusé le 6 septembre demandant à M. Couillard de « faire preuve de respect dans le débat sur la charte des valeurs ». Le communiqué a précisé que les références à l’Angleterre ont été tirées de déclarations des premiers ministres britanniques Tony Blair en 2006 et David Cameron en 2011.

 

Or, on ne trouve aucune affirmation dans ces discours selon laquelle les Britanniques « se tapent sur la gueule », « s’envoient des bombes » ou indiquant que « personne ne se retrouve dans cette société-là ».

 

Au contraire, le discours du premier ministre Blair se porte à la défense du multiculturalisme. « Nous devrions continuer de célébrer le multiculturalisme », affirme-t-il, tout en insistant sur la réciprocité entre « le droit d’être différent » et « le devoir d’intégrer ». Faisant la promotion de la tolérance, Blair repousse toute forme de racisme et d’extrémisme, qui en soi rejette toute différence au sein d’une communauté.

 

Similairement, le discours du premier ministre Cameron en 2011 n’appuie pas plus les propos de Mme Marois. Il insiste à répétition sur la distinction entre « l’islam et l’extrémisme islamiste » et entre « religion et idéologie ». Faute d’apprécier cette distinction, certains deviennent « islamophobes » et orientent mal leurs politiques publiques, selon Cameron. À la lumière de ces propos, on a raison de remettre en question l’affirmation de Mme Marois selon laquelle le port du hidjab par une éducatrice en garderie peut en soit inciter à la pratique religieuse. Il est à noter que Mme Marois a choisi de faire appel au port du hidjab plutôt qu’au port de la croix.

 

Débat nécessaire

 

Il y a un débat important à avoir sur l’intégration des immigrants dans nos sociétés, sociétés qu’ils ont choisies en raison de la paix qui y règne et des bonnes relations entre ses membres. Dans son discours de 2011, le premier ministre Cameron a souligné les dangers d’une politique de multiculturalisme qui encourage les cultures différentes à « vivre des vies séparées, à part des autres et de la société dominante ». Dans la mesure où l’intégration ne se réalise pas, il s’agit d’un échec de société.

 

Nous avons le devoir de nous demander si le fait de refuser, au nom d’une valeur dite québécoise, aux minorités religieuses leur place au sein des institutions publiques ne risque pas d’entraîner des vies séparées, à part des autres et de la société dominante. Peu importe les opinions partagées sur cette question, nous avons certainement le devoir de faire preuve de respect, ce qui exige de résister aux fausses affirmations que le multiculturalisme est responsable des actes terroristes, de la violence et de toute perte d’identité communautaire.


Grégoire Webber - Professeur de droit à la London School of Economics

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