Requiem pour l’opéra du samedi?

L’édifice de la Société Radio-Canada à Montréal
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’édifice de la Société Radio-Canada à Montréal

Le samedi 7 septembre 2013, pour la première fois depuis 1937, l’opéra ne sera plus entendu le samedi après-midi sur les « ondes radio » du réseau français de Radio-Canada. Avec un total mépris pour de multiples générations d’auditeurs et auditrices qui ont fait du samedi après-midi un rendez-vous privilégié avec l’art lyrique, mais aussi et surtout pour les générations futures, la direction d’Espace musique a décidé de libérer ses ondes de L’opéra du samedi pour la remplacer par les émissions Pogopop de Catherine Pogonat (12 h à 14 h), Vraiment top de Stéphane Archambault (14 h à 16 h) et C’est si bon de Claude Saucier (16 à 18 h).

 

Pour tenter de faire avaler la couleuvre et dans un grand élan de générosité, il a été décidé de diffuser une émission lyrique intitulée Place à l’opéra de 13 h à 17 h sur le site espace.mu et de retransmettre la même émission sur les ondes d’Espace musique le dimanche soir de 19 h à 23 h. La nouvelle émission sera animée par Sylvia L’Écuyer, dont la qualité de l’animation et de la médiation musicale lui a valu le respect et l’admiration non seulement des mélomanes, mais également des artistes du milieu lyrique québécois, canadien et international.

 

S’inscrivant de toute évidence dans une stratégie qui s’est traduite d’abord par l’élimination de L’opéra du samedi pendant les étés 2012 et 2013 et son refoulement, sous une autre appellation, le dimanche soir de 20 h à 22 h, cette décision est à la fois inacceptable, irresponsable et discriminatoire.

 

1. Elle est inacceptable parce que la diffusion en ligne tient pour acquis que tous les auditeurs et auditrices ont une connexion Internet et sont «naturellement et évidemment» capables d’écouter l’opéra sur une telle plateforme électronique. Elle privera la très grande majorité des mélomanes de la possibilité d’avoir accès à l’opéra le samedi sur leur lieu de travail et d’activités, de la boulangerie au garage, mais en passant aussi par la cuisine, le salon, la galerie ou le hamac, dans leur CHSLD ainsi que dans leur voiture. Cette nouvelle manifestation du virage numérique pris par la Société Radio-Canada et Espace musique dépouille la radio de sa plus grande qualité, soit d’être « le » média démocratique par excellence. Sans téléphone « intelligent », sans tablette numérique ou ordinateur portable ou de table, la radio publique n’existe plus. Ne faut-il d’ailleurs pas penser que le citoyen ou la citoyenne acceptera de moins en moins de payer par ses impôts des émissions auxquelles il lui sera impossible d’avoir accès sans y consacrer au moins 1000 $ par an afin de suivre l’évolution des « gadgets » et de payer les abonnements nécessaires ?

 

2. Elle est irresponsable en raison du fait que la retransmission en ondes « ordinaires » le dimanche soir de 19 h à 23 h ne compense en rien la disparition de l’opéra le samedi et ne vise en définitive qu’à faire taire les critiques. Que font les auditeurs et les auditrices le dimanche soir ? C’est généralement le souper en famille, les derniers rangements avant le début de la semaine et, pour des millions de Québécois et de Québécoises, plusieurs heures devant le petit écran pour écouter Tout le monde en parle ou Le banquier. Et il est à parier que les mélomanes dont la passion première est l’opéra préféreront regarder TFO, la télévision francophone et culturelle qui présente, depuis quelques années maintenant, des oeuvres lyriques le dimanche soir à compter de 20 h. La direction d’Espace musique n’était, semble-t-il, même pas au courant de la présence de TFO dans l’univers lyrique des francophones. Avec des créneaux horaires qui se chevauchent, Espace musique divise ainsi le public et fragmente son auditoire et celui de TFO. Pour ceux et celles qui carburent aux cotes d’écoute, la diminution de celle de Place à l’opéra ne deviendra-t-elle pas un autre motif pour éliminer de façon définitive l’opéra sur les ondes « ordinaires » de Radio-Canada ?

 

3. Elle est discriminatoire car elle traite les auditeurs et auditrices francophones et anglophones de Radio-Canada de façon différente. Pendant qu’Espace musique vide ses ondes de l’opéra le samedi après-midi, le réseau anglais de Radio-Canada maintient son émission Saturday Afternoon at the Opera. Le jour où l’opéra se taira sur les ondes du réseau français de Radio-Canada, CBC-Radio 2 confiera au surplus l’animation de sa grande émission lyrique du samedi après-midi au grand ténor canadien Ben Heppner. Il ne serait pas surprenant que les francophones choisissent d’écouter dorénavant l’opéra du samedi… sur la CBC !

 

À l’heure où les artistes francophones du Québec et du Canada, qu’il s’agisse d’interprètes, de metteurs en scène, de chefs ou d’autres artisans du milieu lyrique, rayonnent plus que jamais sur la scène internationale et que les maisons d’opéra tentent par tous les moyens de diversifier et démocratiser l’accès à cette forme d’art, la direction d’Espace musique, avec l’aval de la haute direction de Radio-Canada, prend des mesures qui auront pour conséquence de rendre de moins en moins accessible l’opéra par l’un des moyens de communication les plus démocratiques qui soient, la radio.

 

Faire disparaître L’opéra du samedi, c’est comme rayer de la carte un grand parc au coeur de la ville. Gratuit et accessible, on bâtit des condos à la place et on dit aux gens : « Ne pleurez pas, il y a un autre parc pour vous. Il est plus loin et vous devez avoir un ordinateur pour y entrer. »

 

Pour toutes ces raisons, nous nous opposons à ce « hara-kiri » et invitons les mélomanes et opéraphiles du Québec et du Canada à s’insurger contre la décision de mettre fin à la diffusion sur les ondes de Radio-Canada de L’opéra du samedi. Nous demandons à Radio-Canada de rétablir la diffusion en ondes le samedi après-midi dès cette saison. Nous vous saurions gré de bien vouloir signer la pétition de notre collectif sur la page Facebook du groupe.


Daniel Turp, Renaud Doucet, André Barbe, Mireille Barrière, Marie-Hélène Benoît-Otis, Louis Bilodeau, Pascal Blanchet, Marc Boucher, Nicole Bossard, Éric Champagne, Lorraine Drolet, Jean-Claude Filiault, Madeleine Gagnon, Alain Gauthier, Olivier Godin, Joelle Hafsi, Réal Larochelle, Mireille Lebel, Marie-Thérèse Lefebvre, François Le Roux, Jimmy Miron, Daniel Moisan, Raphäelle Paquette, Marie-Claude Perron, Lorraine Pintal, Yves Renaud, Jean-Luc Routhier, François-Xavier Saluden, Bernard Tanguay et François Tousignant et Mélissa J. Weisz-Brousseau

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