La Russie, son histoire, et sa loi anti-gais

La loi votée pour interdire la « propagande homosexuelle » en Russie a suscité de nombreuses critiques et donné lieu à plusieurs manifestations ces derniers mois.
Photo: Agence France-Presse (photo) Olga Maltseva La loi votée pour interdire la « propagande homosexuelle » en Russie a suscité de nombreuses critiques et donné lieu à plusieurs manifestations ces derniers mois.

La loi récemment votée pour interdire la « propagande homosexuelle » en Russie a suscité de nombreuses critiques, parfaitement justifiées d’ailleurs. Mon propos ici consiste à mettre en lumière le contexte général ayant mené à l’adoption d’une telle loi.

 

Rappelons-nous d’abord que les rapports homosexuels « en privé » n’ont été décriminalisés au Canada qu’en 1969. Aux États-Unis, ce n’est qu’en 2003 qu’une décision de la Cour suprême invalide les lois sur la « sodomie » dans les États qui ne l’avaient pas encore fait eux-mêmes. En Russie, l’homosexualité a été décriminalisée depuis 1993 et le demeure. La loi adoptée par le Parlement russe le 11 juin dernier interdit la « propagande de relations sexuelles non traditionnelles ». Son but consiste à empêcher « la diffusion de toute information susceptible d’éveiller l’intérêt des mineurs envers ce type de relations », mais puisque sujette à une interprétation très large, cette loi constitue un recul significatif pour les minorités sexuelles.

 

L’homophobie est certes répandue en Russie, pays où l’armée et les organes de répression jouent encore un rôle important. Elle s’est même amplifiée au cours des dernières années. À titre d’exemple, d’après la maison de sondage VTsIOM, l’opposition au mariage gai est passée de 59 % en 2005 à 86 % en 2013. Mais il ne faudrait pas pour autant en tirer des conclusions hâtives au sujet de la population russe, qui sait se montrer progressiste pour d’autres aspects de la vie en société.

 

Tendances slavophiles

 

Depuis longtemps, la Russie est connue pour ses va-et-vient entre deux pôles : d’un côté, elle subit l’influence de forces - les slavophiles - qui croient dans le destin unique du pays, dans son caractère propre, distinct de la civilisation occidentale ; de l’autre, à différents moments de son histoire, elle a cherché à rattraper l’Occident développé, perçu comme le modèle à imiter. Les occidentalistes, comme on appelle les partisans de ce rattrapage, ont connu leur période de gloire avec Pierre Le Grand (il est allé jusqu’à interdire la barbe) et Catherine II, de même que sous les bolcheviks avant Staline. Plus tard, c’est Gorbatchev qui empruntera à l’Occident des idées pour restructurer le système, puis, ce dernier s’étant effondré, Eltsine prendra la relève. Le but avoué : faire de la Russie un pays « normal », « civilisé » (on utilisait souvent ces termes), c’est-à-dire capitaliste et démocratique à l’image des États-Unis et des autres pays développés.

 

Les libéraux russes ont donc appliqué avec zèle les recettes proposées par les pays développés. D’illustres conseillers occidentaux ont vendu leurs services au gouvernement russe. Des ONG de toutes sortes se sont installées dans le pays pour diffuser leur aide, leur expertise, leur vision du monde. C’est pendant cette période que la population russe a subi une série de traumatismes sans équivalent depuis l’époque de Staline. L’éclatement de l’URSS a notamment eu pour effet de séparer la Russie de l’Ukraine, cette dernière constituant une part de l’identité russe. Plus graves ont été les conséquences économiques et sociales du passage accéléré au capitalisme. Le PIB a alors fondu de moitié, le niveau de vie a chuté davantage, l’espérance de vie des hommes a reculé de cinq ans entre 1991 et 1996, une crise démographique a amputé la population russe de plusieurs millions d’habitants, le chômage a fait son apparition. Par ailleurs, pour lever les obstacles à ses « réformes », le président Eltsine a imposé, par l’usage de la force, un régime politique au sein duquel le Parlement se trouve dépourvu de réels pouvoirs. Ajoutons encore que le pays a perdu le statut de superpuissance dont jouissait l’URSS. Tout cela a profondément humilié le peuple russe.

 

Retour à l’orthodoxie

 

On peut comprendre le renforcement relatif des tendances slavophiles par rapport aux occidentalistes : l’imitation du monde occidental s’est traduite par un échec. Le régime en place fabrique des exclus, transforme le pays en périphérie du monde développé, engendre la corruption et génère une grave crise morale. Les années 2000, plus prospères grâce aux prix élevés du pétrole dont la Russie constitue l’un des principaux exportateurs, n’ont pas mis fin au déclin des infrastructures dans la majeure partie du pays. Les inégalités sociales et régionales se sont d’ailleurs accrues. Et on se rend bien compte que le monde développé ne laisse à la Russie qu’un rôle de fournisseur de matières premières.

 

Plusieurs estiment donc ne plus avoir de leçons à recevoir. La Russie doit suivre sa propre voie, dit-on. Le retour à l’orthodoxie en fait partie. D’ailleurs, le jour même où elle votait la loi sur la « propagande de relations sexuelles non traditionnelles », la Douma adoptait une loi sur le blasphème, prévoyant des peines de prison pour les personnes jugées coupables d’offense envers l’Église ou la sensibilité religieuse d’autrui. La lutte pour les droits des personnes homosexuelles, largement médiatisée au cours des dernières années du fait de l’adoption, par un nombre croissant de pays développés, de lois reconnaissant le mariage gai, fait office de symbole, dans l’esprit de plusieurs - et notamment de l’Église orthodoxe russe, probablement la plus réactionnaire du monde chrétien - du « libéralisme » jugé coupable de la « dégénérescence » de la civilisation occidentale. Alexandre Soljenitsyne, slavophile et homophobe déclaré, référence morale des anticommunistes dans les années 1970 et 1980, n’aurait sûrement pas désapprouvé cette loi.

 

Il faut se rappeler que la révolution d’octobre 1917 avait décriminalisé la « sodomie » tout comme l’avait fait la Révolution française en 1791 et que c’est Staline qui l’a criminalisée de nouveau en 1933, comme ce fut le cas pour d’autres aspects progressistes du régime. Il est donc permis d’espérer qu’une participation active du peuple russe à la vie politique, dans une dynamique de transformation du régime, parviendra à inoculer à l’homophobie les germes de sa disparition.

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