Gare au «nous» pessimiste

L’enjeu de l’immigration, et plus exactement de l’islam, est au cœur du « nous » pessimiste qui émerge aujourd’hui.
Photo: - Le Devoir L’enjeu de l’immigration, et plus exactement de l’islam, est au cœur du « nous » pessimiste qui émerge aujourd’hui.

Lionel Groulx, notre mal-aimé historien, se plaignait au tournant des années 1960 que ses jeunes disciples (Séguin, Frégault, Brunet) pratiquaient un nationalisme pessimiste. Ils boudaient en quelque sorte l’enseignement du maître qui, lui, cherchait dans l’extraordinaire courage des colons français, la grandeur de Dollard, ou l’invraisemblable aventure de l’Amérique française les sources motivationnelles du devenir de la nation.

 

L’histoire que pratiquaient ses anciens étudiants était « méconnaissable, démoralisante, caricaturale ». Marqués qu’ils étaient par le tiers-mondisme, la Conquête les obsédait, ils cherchaient dans l’histoire du Québec tous les signes de la défaite, de la domination, de l’humiliation.

 

Dans les discussions qui entourent aujourd’hui le retour de la question identitaire et le débat qu’engendrera assurément la proposition d’une Charte des valeurs québécoises, je crains un tel nationalisme négatif ou pessimiste. Il ne serait plus lié au traumatisme de la Conquête, à la peur de l’Anglais, mais aux enjeux de l’immigration et à l’érosion de nos valeurs provoquée par l’arrivée massive d’étrangers à la culture québécoise (occidentale).

 

L’histoire récente du «nous» québécois

 

Revenons, pour mieux comprendre cette crainte, sur l’histoire récente de la question identitaire au Québec. Le nationalisme pessimiste que Groulx appréhendait ne s’est pas concrétisé. Les années 1970 ont été plutôt l’affirmation d’un nouveau « nous » optimiste. L’exaltation des temps nouveaux par les poètes et chansonniers, celle de la Révolution tranquille par les intellectuels et les politiciens, la croyance que nous étions « quelque chose comme un grand peuple » avaient revivifié la motivation positive dans la nation.

 

Le premier référendum a commencé à sonner le glas de cet optimisme. Il faudrait plutôt dire que cet optimisme s’est alors expulsé de la nation. Les années 1980 ont été celles du Québec inc. ; les années 1990, celles de la nation civique. Dans l’un comme l’autre récit, les Québécois étaient perçus comme des avant-postes de la modernité. Ils avaient abandonné leurs vieilles jérémiades positives ou négatives sur la nation pour glorifier le succès international de leurs entrepreneurs, de leurs artistes et de leurs clowns.

 

Il faut dire que le nationalisme survécut à cette période, grâce à l’historique querelle avec les fédéralistes. Ce qui nous valut le référendum de 1995 (où Parizeau réinventa un « nous » négatif) et la présence du Bloc à Ottawa qui défendait « nos » intérêts.

 

L’appel au « nous » positif

 

Nous fûmes quelques-uns, à partir des années 2000, à déplorer la perte de la référence et à réclamer le retour d’un « nous ». On peut retracer un tel parcours dans mon travail (Critique de l’américanité, 2002), chez Jacques Beauchemin (L’Histoire en trop, 2002), Mathieu Bock-Coté (La dénationalisation tranquille, 2007), Éric Bédard (Le recours aux sources, 2011) et dans la synthèse politicienne, le Nous (2007) de Jean-François Lisée.

 

Ces travaux pratiquaient, pour revenir à Groulx, un « nous » positif. C’est par un recours aux sources, un retour à l’histoire, un rappel de l’intention de la nation française d’Amérique qu’il était possible, pensait-on, de ressourcer le monde commun, ce qui au Québec passait par la question nationale. Certes, persistait dans ces travaux un certain pathos, un certain « nous » négatif. Mais c’était le vieux pathos canadien-français, celui de la petite société, de la peur de disparaître, un « nous » négatif qui pointe l’ennemi séculaire : la civilisation anglo-américaine.

 

Le retour du « nous » pessimiste

 

Je vois aujourd’hui sourdre un autre « nous » que celui que j’espérais. Il a été amené dans le débat public par Mario Dumont - la défunte ADQ - et a provoqué la création de la commission Bouchard-Taylor. C’est l’enjeu de l’immigration et la défense des valeurs occidentales qui en définiraient maintenant les axes. D’où l’omniprésence de la question de l’immigration dans le débat sur l’identité, d’où la nécessité pour les tenants du « nous » d’une charte de la laïcité.

 

Je ne pense pas que la désoccidentalisation de nos sociétés soit l’effet de l’immigration, et notamment de l’immigration musulmane. Car, ne nous abusons pas, c’est bien de l’islam qu’il s’agit dans ce nouveau « nous » négatif. Je pense au contraire que l’Occident - ce qui comprend le Québec - a plus à craindre de la désaffiliation et de la marchandisation du monde (phénomènes qu’elle auto-engendre) que du retour fantasmé du religieux à travers l’islam.

 

Comme le disait récemment Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur (31-07-2013), « l’islam pose un problème ? Sans doute. Mais c’est aux musulmans qu’il le pose en premier lieu ». Et je dirais : aux pays musulmans, où l’islam politique est une réelle force politique. Quant à nos musulmans, ils sont habituellement peu pratiquants, prônent une certaine laïcité et ont été éduqués en français aux valeurs républicaines. Dans le déploiement d’un « nous », ils seraient plutôt des alliés que des ennemis.

 

La « trudeauisation des esprits »

 

Le ministre Bernard Drainville semble avoir compris la pente dangereuse que ce « nous » négatif induit en modifiant le projet d’une charte de la laïcité québécoise en Charte des valeurs québécoises. Une charte de la laïcité, en plus de braquer le « nous » contre l’« autre » (l’immigrant, le musulman…), aurait, tel un boomerang, l’effet de frapper avant tout les restes du catholicisme de la majorité (dans les CPE, dans les résidences pour personnes âgées).

 

Une charte des valeurs québécoises peut-elle pour autant répondre aux exigences d’un « nous » positif ? En fait, la question est : une charte peut-elle être positive ? Les chartes ne sont pas des lieux où l’on inscrit des valeurs concrètes - de la manière de pratiquer la solidarité jusqu’à notre amour du Canadien de Montréal -, mais un énoncé de principes abstraits qui guident le législateur et la vie politique. Les seuls énoncés de « valeurs » sur lesquelles on se rabat présentement - démocratie, séparation entre l’Église et l’État, égalité homme-femme, langue commune - sont en fait les grands principes de la modernité libérale. Ils sont déjà présents dans les chartes canadienne et québécoise et dans nombre de nos lois.

 

Loin de nourrir un « nous » québécois, la réitération de ceux-ci n’aura-t-elle pas comme simple effet d’accentuer notre soumission au juridique et de dilater notre rapport à la mémoire. Éric Bédard nommait « trudeauisation des esprits », l’idéologie chartiste qui consiste à dépolitiser les enjeux en les enchâssant, ce qu’avait voulu faire la politique du multiculturalisme. Je ne vois pas en quoi une charte « abstraite » des valeurs québécoises serait exemptée d’un tel biais.

 

Une politique du « nous » positif

 

Les valeurs ne sont pas quelque chose que l’on enchâsse, mais bien les ingrédients vivants de la vie nationale. Un « nous » positif se retrouverait plus facilement dans une politique affirmative de la culture - donner une nouvelle vie à Télé-Québec, la SODEQ, l’enseignement de l’histoire nationale, la valorisation du français, la francisation des immigrants, sans oublier la solidarité sociale et l’intégration des immigrants par le travail. C’est Maka Kotto (Culture) et Agnès Maltais (Travail et Solidarité) qui devraient être chargés du dossier du « nous » positif.

 

Il ne faudrait pas que le grand geste identitaire d’un gouvernement péquiste soit l’affirmation d’un « nous » pessimiste. Lionel Groulx en serait chagriné.


Joseph Yvon Thériault - Titulaire, Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie, professeur de sociologie à l’UQAM

À voir en vidéo