​La pseudo-laïcité de Québec solidaire

Québec solidaire s’obstine à partager la conception de la laïcité de l’Assemblée des Évêques, des Jeunes libéraux, des multiculturalistes et interculturalistes tels Gérard Bouchard et Charles Taylor. Québec solidaire se joint aux partisans d’une laïcité favorable aux accommodements et aux signes religieux dans l’État et en particulier dans la fonction publique. Dans le Mémoire que les porte-parole de QS ont présenté à la Commission Bouchard-Taylor en octobre 2007, les auteurs écrivent que le «processus de laïcisation des institutions publiques au Québec n’est toujours pas terminé». Depuis ce temps, ce parti de gauche fait tout son possible pour que ce processus ne se termine pas, c’est-à-dire pour que les choses demeurent comme le gouvernement libéral les a maintenues.

À l’Assemblée nationale, dans les médias et dans un communiqué interne du parti, les porte-parole de QS répètent qu’ils endossent «l’ensemble des conclusions et des recommandations du rapport de la Commission B-T» et ce, avant même que le Congrès ait pris position. Sur cette question, quelques années plus tard, les Jeunes libéraux emboiteront le pas. Toutefois, ce «leadership» des porte-parole de QS prend des allures anti-démocratiques quand on sait que seulement quelques associations ont été consultées en vue de la rédaction de ce Mémoire. De plus, les positions divergentes exprimées par des membres de ces associations sont disparues par l’action miraculeuse des auteurs du Mémoire 1.

Il y a encore aujourd’hui de nombreux membres et sympathisants qui trouvent un peu rapides et un peu extrêmes ces prises de position qui impliquent tout le parti en effaçant les divergences. Plusieurs voient que le sens de la laïcité est galvaudé dans le Mémoire et dans les déclarations qui ont suivi. Le plus souvent la laïcité se confond avec une politique d’immigration. Par exemple, dans une lettre qui tente de calmer le jeu, le secrétaire général de l’époque réfère à la Déclaration de principes du parti, mais il cite des articles concernant l’immigration et non pas celui qui concerne la laïcité qui dit : «Notre parti prône la laïcité complète de l’État et de ses services publics, du système judiciaire et du système d’éducation». Ce n’est pas ce que prône le Mémoire.

Jouant sur l’ambiguïté entre «services publics» et «domaine public», la porte-parole Françoise David va jusqu’à dire, selon la journaliste Jocelyne Richer de la Presse canadienne, qu’«interdire le voile serait aller à l’encontre du principe de la laïcité». Cela est faux et participe du dévoiement de la laïcité par ceux et celles qui se réclament de cette pseudo-laïcité nommée laïcité ouverte. Aucun laïque ne veut interdire le voile dans le domaine public. Elle ne précisera que très rarement qu’il s’agit du port du hidjab «dans la fonction publique» et non dans les lieux publics en général.

Ceux et celles qui prônent, tel que prévu par la Déclaration de principes du parti, la «laïcité complète» n’ont pas toutes et tous quitté le parti. Mais la position de QS sur la laïcité, d’abord prise par un groupe restreint, a par la suite été entérinée par une légère majorité des délégués d’un congrès suite à une procédure quelque peu douteuse et remise en question par plusieurs. Il y a comme une espèce de durcissement qui s’oppose à toute ouverture du débat. «On a remporté une victoire contre la laïcité, on ne discute plus, maintenant on la protège : c’est voté, c’est voté.» Pourquoi une telle intransigeance? Face à un bon nombre qui questionne le processus suivi, qu'y a-t-il à perdre à rouvrir un débat? De quoi a-t-on si peur? Cette rigidité  me fait penser quelque peu au militant libéral à qui on a refusé la proposition d'un débat sur le bien-fondé d'une commission d'enquête...

La préparation

À la veille du Congrès qui décidera de la position de QS sur la laïcité, le secrétaire général écrit qu’interdire «le port de tout signe religieux dans le secteur public minerait nos efforts de mobilisation contre la guerre et l’impérialisme, pour la reconnaissance du sexisme encore  bien réel dans «notre» société, contre la xénophobie…» Voilà de quoi la laïcité serait responsable. Une pareille analyse est vraiment tordue. D’ailleurs, il n’est presque jamais question de laïcité dans ce texte qui aligne plus de réponses stéréotypées sur l’islamophobie et le néolibéralisme que de réflexions sur la place de la religion dans une société laïque. Il n’est question que d’immigration et d’intégration 2. Rien de particulier sur les accommodements religieux sinon pour dire que les Québécoises et les Québécois sont xénophobes. C’est court. Et, surtout, c’est faux.

Auparavant, une commission thématique sur l’intégration citoyenne fournissait un argumentaire aux candidats de Québec solidaire pour l’élection qui venait à cette époque. Rien sur la laïcité. Des généralités sur l’accommodement raisonnable qui aurait pu être copié dans un document du parti libéral. Des généralités qui ne disaient surtout pas que 75% des gens estimait ce gouvernement libéral trop accommodant. Selon cette commission, tout n'est que mousse médiatique, car il n'y a pas ou presque pas de plainte. Bizarre n'est-ce pas pour un peuple qu'on taxe de xénophobie?

Après ces «profondes» réflexions de la Commission, on trouvera les premiers mots sur la laïcité dans le Mémoire (automne 2007) qui mène à l’apologie du rapport Bouchard-Taylor et à l’adoption, par une procédure douteuse, de ladite position de «laïcité ouverte» au Congrès de QS de novembre 2009. Bon nombre de délégués ont naturellement suivi la position déjà prise par les porte-parole et un groupe restreint de responsables. Par le fait même, ils ont renié la Déclaration de principes et dévoyé la laïcité en entérinant le port de signes religieux dans la fonction publique.

D’entrée de jeu, le Mémoire disait d’ailleurs sympathiser avec ceux qui s’inquiètent et il s’empressait de mettre en garde contre les discours racistes et xénophobes. Le Mémoire ne manque pas non plus de dire que nous sommes face à «une population parfois un peu désorientée» et que c’est ainsi que s’explique cette chute «dans la xénophobie la plus irrationnelle». Pour guérir cette xénophobie, le Mémoire propose la «laïcité interculturelle» (qui deviendra plus tard la «laïcité ouverte») qui permet la présence de signes religieux dans toutes les institutions d’État, mais à condition que ces signes religieux soient portés par des personnes. Pas de crucifix sur les murs, mais on peut en trouver sur la poitrine des fonctionnaires…

Les auteurs du Mémoire prennent la peine d’ajouter que «la laïcité prônée par QS n’est pas rigide et ne doit pas empêcher toute manifestation de spiritualité et de religion dans la société.» « Société » et « État » sont ainsi amalgamés créant ainsi confusion et ambiguïté. En outre, on laisse entendre qu'interdire le port de signes religieux dans la fonction publique nuirait à la spiritualité...comme si celle-ci dépendait de cela! Très réductrice que cette vision de la spiritualité!
Dans le même souffle où l’on propose une réflexion sur «la cohabitation entre un État laïque et la spiritualité», le Mémoire suggère que l’État laïque intègre dans ses hôpitaux, dans ses écoles et dans toute la fonction publique les signes extérieurs de toutes les spiritualités particulières. Bref, à Québec solidaire, c’est tout réfléchi, laïcité et signes extérieurs de spiritualité religieuse cohabitent dans l’État. Au lieu d'opter clairement pour la laïcité dont le sens profond est justement d'offrir un espace neutre pour tous, selon la position de Québec solidaire, l'État serait ouvert à devenir un « espace publicitaire » où chaque religion s'efforcerait d'afficher le plus de visibilité possible pour son « logo »

Tout au long de la partie du Mémoire consacrée à la laïcité elle-même, on voit qu’il est surtout question des femmes musulmanes portant le hidjab. C’est face à cela, face à ce que Françoise David appelle une obsession, que QS ne veut pas être «rigide». Pourtant ce même sujet occupe une place importante dans le mémoire... Serait-ce aussi une obsession? En réponse aux questions du journaliste Robert Dutrisac sur son féminisme, Françoise David s’exclame : «Qui suis-je moi, comme féministe, pour dire à mes sœurs : tu dois ou non porter le voile ?» Et elle ajoute : «Est-ce que je vais aussi interdire à une religieuse de porter une croix ?» Là encore elle omet de préciser : dans la fonction publique.

En effet, qui peut dire, dans un État laïque, que les fonctionnaires ne doivent pas porter d’identification religieuse comme ils ou elles ne doivent pas porter d’identification politique ? Seul un gouvernement peut dire cela et elle le sait. Quant à ce qui se passe dans l’espace public, chacun et chacune a le droit de porter ce qu’il ou elle veut, sauf d’aller tout-e nu-e, évidemment. Les choses sont ainsi depuis que des États laïques veillent à ce qu’aucune religion ne domine sur les autres.

Le rapport B-T affirme que d’accorder ce privilège de porter des signes religieux n’enlève rien à personne. De fait, il enlève aux parents le privilège que leurs enfants dans les garderies, dans les écoles, ne soient pas exposés à des influences indues, il enlève à tout citoyen le privilège de cet espace neutre où il peut être servi par des fonctionnaires qui ne rivaliseront pas dans l'affichage de leur religion. Aujourd’hui des protestants se sont mis à porter une croix suspendue à leur cou dans les hôpitaux. Est-ce un effet du privilège de porter le hidjab ? Et à quoi faut-il s’attendre à l’avenir ? La pollution publicitaire des compagnies empoisonne déjà notre espace, faut-il en plus que l' « affichage » religieux  dans la fonction publique vienne s'y ajouter?

Yvan Lamonde, dans son excellente histoire de la laïcité au Québec 3, rappelle que de travailler dans la fonction publique n’est pas un droit. On n’a pas besoin non plus d’être fonctionnaire pour être citoyen. Si une personne tient mordicus (serait-ce de la rigidité?) à faire du port de signes extérieurs une partie intégrante de sa foi, rien ne l'empêche alors de postuler pour des postes en dehors de la fonction publique ou encore de partir son entreprise.

Les porte-parole de QS, qui ont l’audace d’invoquer abusivement Jaurès et Briand, ne signalent pas que la Commission européenne des droits de l’homme a statué à plusieurs reprises sur la question du port de signes religieux dans les institutions d’État. Cette Commission a maintenu à chaque occasion que ces interdictions des signes religieux chez les fonctionnaires et chez les élèves des écoles publiques ne sont pas abusives 4. Xénophobes ces juges ?!

Les pseudo laïques présentent toujours la laïcité «à la française» comme repoussoir. Je propose qu’ils dénoncent la Commission européenne des droits de l’homme. On verra mieux ainsi les fondements de leur laïcité supposée «à la québécoise». En fait, c’est au jésuite Julien Harvey, et non pas à Jaurès, qu’ils empruntent. Harvey parle d’une laïcité négative (à la Française) et prône une «laïcité positive ouverte» incluant un «contenu spiritualiste» 5. Pour le moment, Québec solidaire a choisi le jésuite Harvey plutôt que l’homme de gauche, le laïque Jean Jaurès. 



1. Lettre de juin 2009 du secrétaire général de l’époque aux associations locales et régionales suite à trois lettres de protestation parues le 4, 5 et 6 juin 2008 dans Le Devoir. Par ailleurs, j’aimerais bien voir les procès-verbaux de ces assemblées de consultation qui devraient faire état des divergences.

2. Ce n’est qu’en janvier 2010 que les porte-parole déclarent que «la discussion sur la laïcité n’est pas une discussion sur les immigrants!», Le Devoir, 18 janvier 2010.

3. L’heure de vérité. La laïcité québécoise à l’épreuve de l’histoire, Montréal, Delbusso, 2010. 

4. Daniel Baril, La Presse, 19 mars 2010.

5. «Une laïcité scolaire pour le Québec», Relations, septembre 1992, pp.213-217.

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