La réplique > Conflits d'intérêts pharmaceutique-médecine - L’éducation plus efficace que la réglementation

n réplique au texte d’Adrienne Shnier et Joel Lexchin, nous souhaitons d’une part mettre en perspective les relations entre les facultés de médecine et l’industrie pharmaceutique, et d’autre part, injecter un peu de raison dans le débat sur les conflits d’intérêts, lequel carbure aux dogmes que ceux-ci conduisent nécessairement à un biais qui déforme la vérité. […].

 

Le « mariage de raison » entre l’industrie et l’université a prouvé son essentialité pour la santé, pour le bien-être de notre société, ainsi que pour la santé économique du pays. Il y a de très nombreux exemples de découvertes faites dans nos facultés de médecine qui montrent que l’université est devenue la locomotive des découvertes biomédicales, dont les bienfaits pour la société ne se réalisent que grâce à l’industrie. Par ailleurs, depuis 20 ans, l’industrie pharmaceutique est lente à générer de nouvelles molécules basées sur les données scientifiques de la recherche universitaire et à répondre aux défis des maladies chroniques d’une population vieillissante et d’une médecine personnalisée qui se fait attendre. L’industrie à la fois fustigée par le public et par le gouvernement est en difficulté malgré les mises à pied et le coût des médicaments qui augmente. Rappelons à ce sujet que quatre centres de recherche pharmaceutique de Montréal (Boehringer Ingelheim, AstraZeneca, Pfizer et Merck) ont fermé leurs portes depuis 2010.

 

L’industrie a le rôle traditionnel de mettre en marché des produits dans un environnement très compétitif où les profits doivent prendre le pas sur la santé du public, alors que celui de l’université est de créer et de transmettre des connaissances qui, sans égard aux préconceptions, aux sources de financement et aux pressions extérieures, doivent produire et transmettre la vérité. Il est clair que les objectifs traditionnels des deux parties ne sont pas les mêmes. La porosité grandissante entre l’université et l’industrie - grandement encouragée, d’ailleurs, par nos gouvernements ainsi que par l’appétit du public pour de nouveaux produits et de nouvelles technologies - a augmenté le potentiel pour des conflits d’intérêts. Ceux-ci ont conduit à des biais qui déforment la vérité et à des comportements éthiquement inacceptables. Ces événements abondamment médiatisés ont conduit à la rupture du lien de confiance et contribuent à la tolérance zéro pour l’apparence et pour le potentiel d’un biais secondaire aux conflits d’intérêts, qu’ils soient financiers ou non.

 

L’industrie pharmaceutique est présentement la source la plus importante de financement de la recherche universitaire. Une récente enquête réalisée auprès de 3080 chercheurs et professeurs universitaires provenant de 50 universités américaines montre que 57,9 % de cet effectif et plus des deux tiers de ceux qui oeuvrent en recherche clinique avaient une relation financière avec l’industrie. Cette étude concluait en outre que l’apport financier de l’industrie avait contribué à leurs travaux scientifiques les plus importants. La situation n’est sans doute pas différente de celle qui prévaut dans nos facultés de médecine canadiennes.

 

Plus de tour d’ivoire

 

L’université n’est donc plus la tour d’ivoire de jadis ni l’espace autonome qui se démarquait de la société et de l’économie. La science et l’enseignement se font en partenariat de plus en plus étroit avec le secteur gouvernemental et le secteur privé. Ces liens sont d’ailleurs les éléments clés pour assurer la santé et la prospérité du pays. Les gouvernements établissent des priorités de recherche en fonction des besoins de la société, et l’industrie pharmaceutique doit procéder à une restructuration qui sera de plus en plus dépendante de la recherche et de la formation universitaire pour la production de nouvelles molécules et pour la formation de son personnel. Les appels souvent hystériques pour rompre ces liens viennent de la perception que la rigueur, l’honnêteté et le professionnalisme de nos chercheurs et professeurs d’université ont été irrémédiablement érodés par l’industrie et que le seul remède est le divorce. On dit des chercheurs et professeurs universitaires qu’ils sont les complices d’une industrie qui triche et exploite et que l’université en est l’esclave.

 

Il est clair par ce qui précède que la grande majorité des professeurs de nos facultés de médecine ont une relation - financière ou non - avec l’industrie. Il est donc illusoire de proposer l’exclusion du corps professoral actuel de ses tâches d’enseignement. Dans les circonstances, il y a lieu de mettre en place des politiques de gestion des conflits d’intérêts telles que celles qui ont fait l’objet de l’enquête publiée dans PLoS One par les auteurs du texte et leurs collègues. Toutefois, cette enquête laisse le lecteur sur sa faim, car elle s’est limitée à obtenir la description des politiques. On ignore donc si elles sont appliquées.

 

Dans les circonstances où un intérêt personnel (carrière, profit, etc.) est susceptible de nuire à la circulation libre d’information non biaisée, il est clair que le professeur doit déclarer un conflit d’intérêts potentiel. Mais c’est l’étudiant qui doit en faire l’analyse et décider s’il y a biais ou non. Or, les jeunes étudiants en médecine ne sont pas en mesure de faire ce décodage. Il paraît donc impératif de créer un module de cours pour les initier au processus de développement des médicaments et aux problèmes d’éthique. De plus, tout au long de leurs années à la faculté et à l’hôpital, il y a lieu de faire état des grands principes éthiques qui doivent présider à leur interaction avec l’industrie. Enfin, il est clair qu’inculquer aux étudiants de médecine le professionnalisme - dont les valeurs de base sont : honnêteté, intégrité, altruisme, respect, responsabilisation, dévouement, ainsi que compassion et empathie - est plus efficace qu’une réglementation inflexible.

2 commentaires
  • Yvan Dutil - Inscrit 22 août 2013 08 h 13

    D'abord réduire les coûts de main-d'oeuvre.

    La collaboration de l'industrie phamaceutique avec les universités n'a que pour but principal de réduire les coûts de main d'oeuvre. En effet, les étudiants gradués et les post-doc coûtent énormément moins chers que les chercheurs en industrie. De plus, on peut couper les vivre quand on veut.

    Dans ces conditions, les entreprises n'ont que peu d'intérêt à maintenir des équipes de recherche. Ce qui explique, en partie, la fermeture de centres de recherche de l'industrie à Montréal. Cette situation a aussi un impact très négatif sur l'employabilité des futurs diplômés. Mais, là encore, on préfère fermer les yeux.

  • Maxime Ouellet - Abonné 22 août 2013 14 h 43

    Les cours d'éthique

    Très bonne réplique ! Il est évident que les défis entourant la recherche fondamentale, la recherche dirigée et les interrelations entre le milieu médical, l'industrie pharmaceutique et la recherche exigent des solutions, mais elles doivent être adaptées et non pas radicalement biaisée par une attitude de rupture qui contraste avec la complexité du problème.

    Pour ce qui est de l'éthique, en tant qu'étudiant en médecine, je peux confirmer qu'il existe, du moins à la Faculté de médecine de l'Université Laval, un cours obligatoire d'éthique et de professionnalisme. Les jeunes générations de médecins sont beaucoup plus alertes quant à leur rapport avec la société et les enjeux éthiques qui les attendent en pratique.