La laïcité inclusive est une valeur québécoise

« Les nombreuses communautés qui font la richesse de notre ville […] ne peuvent servir d’alibi à ceux qui s’abritent derrière une laïcité pour exclure », dit le maire Lionel Perez.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Les nombreuses communautés qui font la richesse de notre ville […] ne peuvent servir d’alibi à ceux qui s’abritent derrière une laïcité pour exclure », dit le maire Lionel Perez.

Le ministre Bernard Drainville annonça au mois de mai dernier que le gouvernement déposerait après les vacances d’été un projet de loi sur une charte de laïcité établissant les balises et les normes des accommodements religieux, répondant à un engagement de la dernière campagne électorale. Rebaptisée « charte des valeurs québécoises », ce texte entend assurer la neutralité de l’État quant aux services offerts par le gouvernement et réaffirmer la notion d’égalité homme-femme.

 

Maire d’arrondissement, juriste et citoyen croyant dans un Québec moderne, je suis tout à fait à l’aise avec ces énoncés. Bien plus, issu d’une religion minoritaire, je préfère que l’État soit neutre envers ses citoyens. Tributaire de laïcité, la neutralité de l’État est une composante essentielle d’une démocratie libérale occidentale. En effet, elle assure la liberté de conscience et de religion et garantit que l’État n’impose aucune option politique, philosophique ou religieuse à ses citoyens. […]

 

Ce qui devrait nous préoccuper est la vision et la façon dont le gouvernement actuel veut mettre en application cette laïcité. Ces positions démontrent une volonté de définir la laïcité de manière rigide et sélective. Selon cette vision, l’État devra nécessairement faire le procès d’intention des motifs et demandes de ses citoyens, alors que la laïcité a justement comme un objectif de s’assurer qu’il ne revienne pas à l’État de définir pour le citoyen ce qui est religieux.

 

Ainsi, lorsqu’un citoyen demandera un mets végétarien pour des raisons éthiques contre l’abattage d’animaux, on l’accommodera, mais si le motif est pour satisfaire un régime alimentaire religieux, on le lui refusera ? De plus, tout symbole religieux de la majorité est évacué de sa religiosité du seul fait qu’il fait partie de la culture majoritaire non religieuse et devient autorisé parce que « patrimonial ». En revanche, toute demande semblable d’un groupe minoritaire est automatiquement libellée « religieuse ». Toute affirmation de laïcité à géométrie variable exclut, prive le citoyen de son autonomie morale et va justement à l’encontre de nos valeurs québécoises de tolérance, d’ouverture, ainsi que des droits et libertés fondamentaux.

 

Deux dangers

 

Il faut s’assurer que cette nouvelle charte ne conduise pas à un dérapage du débat identitaire qui agite notre société. Deux choses pourraient envenimer le débat : d’abord, une volonté politique insuffisante (tout parti politique confondu) ; ensuite, l’absence d’un large consensus autour de propositions qui feraient le compromis entre le respect du patrimoine historique et la nouvelle réalité pluraliste du Québec. L’enjeu nommé laïcité est d’autant plus important qu’aucune définition de celle-ci ne fait l’objet d’un large consensus au Québec. Dans le contexte où ce projet de loi sert à alimenter ce débat, le véritable enjeu est de savoir comment mettre en application une laïcité dans une société de plus en plus pluraliste avec un riche patrimoine et une longue histoire religieuse. Il nous revient donc de tracer la ligne qui doit permettre de définir les droits et les devoirs de nos concitoyens à l’une des valeurs communes sans exclure et ni créer des citoyens de deuxième classe. Pour cela, il nous faut une laïcité inclusive.

 

Aucune laïcité étatique n’est absolue ou ne garantit une neutralité totale. Tenter de faire croire le contraire réduit notre réalité. Par définition, aucun de nous ne peut revendiquer la neutralité de son identité, fruit d’une histoire, et la religion ou philosophie morale est une composante de toute vie humaine. Le modèle français, avec sa tentative uniformisante, ne correspond pas à la réalité ou à l’histoire du Québec, et rien n’indique aujourd’hui que la situation politique et sociale française révèle le grand succès de ce modèle - bien au contraire. Croire qu’une charte, peu importe sa nomenclature, ressoudera toutes lesdites difficultés est faire preuve de naïveté.

 

L’objectif d’une laïcité inclusive vise à construire un espace public véritablement pluriel, à bâtir une société qui évite de marginaliser ou d’enfermer nos concitoyens dans un moule unique, de les priver du droit à leurs choix moraux ou religieux. Bref, elle permet de construire une identité qui est à l’image de Montréal et du Québec d’aujourd’hui. Cette laïcité inclusive se fonde sur l’autonomie morale de chacun et la liberté et l’égalité d’expression de chaque option morale ou religieuse dans l’espace public, sans que celle-ci ait une emprise sur celui-ci. Ce faisant, la citoyenneté ne peut être conditionnelle à l’absence de religion ou à toute autre philosophique morale. Aucun citoyen ne devrait être forcé à choisir entre être un élu (ou un employé d’État) et porter un couvre-chef, dans mon cas une kippa, qui ne remet nullement en cause mes capacités à assurer mes fonctions.

 

Arrondissement multiculturel

 

Pour ma part, dans l’arrondissement où je suis le maire, dont la diversité culturelle constitue le coeur qui le fait battre, nous avons relevé avec succès les défis uniques pour maintenir une vie harmonieuse pour nos résidants pendant des décennies. Les nombreuses communautés qui font la richesse de notre ville et de l’arrondissement de Côte-des-Neiges -Notre-Dame-de-Grâce ne peuvent servir d’alibi à ceux qui s’abritent derrière une laïcité pour exclure. Le temps du « nous c. vous » est révolu.

 

Certaines de nos offres de services ont été décrites comme étant inacceptables sans autre motif qu’il s’agirait d’un accommodement dit « religieux ». Pourquoi changerions-nous des services ponctuels à des citoyens qui ne dérangent qu’une infime minorité ? Si on a pu vivre en harmonie et en cohabitation pendant des décennies sans problème, pourquoi briser cet équilibre ? Parce que cela heurte nos valeurs québécoises ?

 

Au contraire, je crois que les valeurs de tolérance, de respect d’autrui et d’autonomie morale sont des valeurs québécoises tout aussi fondamentales que la laïcité. Ni le ministre Drainville ni le Parti québécois n’en ont le monopole.

 

Dans un monde en évolution permanente où les frontières s’abaissent et les identités se mélangent, le débat sur le principe de laïcité met au défi notre capacité à vivre ensemble, à nous réunir sur les valeurs essentielles qui fondent notre démocratie afin que les revendications identitaires exacerbées ne provoquent pas repli et intolérance. La complexité de cette question impose aux élus et à l’ensemble des acteurs de notre vie publique une exigence de modération.

 

Force est de constater que la répétition des dérapages de certains sur les accommodements raisonnables est un facteur déstabilisant pour notre société. Au lieu de calmer le jeu, les propos et les positions de certains enflamment les passions. Bien que certains aient de la difficulté à y croire, il n’existe aucune crise d’accommodement religieux au Québec. Les rapports Fleury, Bouchard-Taylor et ceux de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse sont unanimes sur ce point.

 

Notre défi collectif est donc de trouver un équilibre qui nous permette de rester fidèles à notre patrimoine et à nos valeurs tout en assumant et respectant la diversité de notre société. […] Car une démocratie se juge à la manière dont elle traite tous ses citoyens - ceux de la majorité et des minorités.


 
61 commentaires
  • Patrick Lépine - Inscrit 22 août 2013 01 h 28

    rigide et sélective... pourquoi pas cohérente?

    Il y a des qualificatifs qui sont peu ou rarement utilisés par nos amis canadiens, traduisent-ils un manque culturel, une lacune dans le discernement, ou une analyse simplement tronquée ou orientée?

    Dites-nous vos objectifs, nous vous dirons si nous les partageons...

    • Martin Maynard - Inscrit 22 août 2013 13 h 11

      "Nous" c'est qui?

  • Marcel Bernier - Inscrit 22 août 2013 02 h 37

    La double-pensée à l'oeuvre...

    Orwell serait très content de vous... Mener de front deux lignes de pensée, en indiquant très bien que vous avez compris le sens du débat actuel, pour en terminer avec une pirouette sur la majorité et les minorités : il faut le faire. Devant un juge, votre plaidoyer n'aurait aucune chance d'emporter l'adhésion pour vice de confusion.

    D'abord et avant tout, chaque citoyen possède sa qualité d'égal devant la loi. Deuxio, nous parlons du devoir de réserve des fonctionnaires : le principe de neutralité de la fonction publique, ici au Québec, interdit au fonctionnaire de faire de sa fonction l'instrument d'une propagande quelconque.

    En France, les démonstrations d'appartenance à une religion sont restreintes. Les fonctionnaires, durant leur service, n’ont pas le droit de porter de signes religieux. De même, il est interdit d'afficher des signes ostentatoires religieux dans les écoles de la République. Il ne s'agit pas spécifiquement d'une application du principe de laïcité, puisque ce même interdit existe pour d'autres convictions (politiques par exemple), ce qui constitue nommément le devoir de réserve.

    • Kate Malone - Inscrit 24 août 2013 19 h 22

      L'altérité (ou comme vous dites, les pirouettes sur la majorité et la minorité) est très juste à propos quand on parle de politique et de religion. L'identitaire aussi. Expliquez-moi donc ceci: ce devoir de réserve dont vous parlez, il est passé où dans le jugement de la cour en faveur du maire de Saguenay?! On parle ici d'exclusion sur des bases culturelles, et non religieuses. Jamais un québécois ne serait offensé que la maîtresse de son fils porte une croix chrétienne au cou, et si un mulsulman avait l'audace de porter plainte contre celà, il serait probablement victime d'un lynchage en règle. La France a une situation démographique tellement différente de celle du Québec qu'il serait malhonnête de faire une comparaison directe, mais son exemple est valable pour parler d'altérité et de religion: soyons clairs, la religion est un fait social, pas une croyance purement personnelle, et la laicité française a beau avoir comme idéal une égalité de fait, les faits sont tout autres, et la xénophobie des français ne date pas d'hier.

      Nous avons séparé l'état de la religion, mais séparer la religion de la vie sociale, c'est utopique, et la charte des valeurs québécoises donne dans une exclusion culturelle qui n'est pas neutre, ni politiquement, ni socialement, ni religieusement. Pour des laics, encore plus pour des canadiens-français minoritaires dans un Canada anglo-saxon, je trouve que notre attitude envers les minorité est déraisonnable. Ceux qui pourrissent notre vie, ce ne sont pas les femmes avec un hidjab qui vont à l'école, ni les maires avec une kippa, ce sont les politiciens avec un agenda identitaire caché.

  • Nathalie Lemel - Inscrite 22 août 2013 03 h 53

    Un tissu de n'importe quoi

    Comme souvent avec les opposants à la laïcité, votre argumentaire se pose sur l'opposition entre laïcité et liberté religieuse.

    Or, cette supposition est fausse: le principe même de laïcité est de garantir la liberté religieuse par une séparation stricte entre d'une part, le pouvoir et le domaine public (l'Etat), et d'autre part la religion, afin qu'aucun des deux n'interfère l'un sur l'autre.

    Mais ce n’est pas le seul raccourci facile et stupide de votre texte, je vais prendre le temps de le décortiquer un peu :
    - vous nous brandissez le « modèle français » comme un repoussoir, en vous appuyant certainement sur des faits divers. Si ces derniers vous plaisent allez lire du coté de la Suède pour y apprendre qu’un homme y a été condamné récemment pour violence « islamophobe ». Ce faisant, vous comprendrez que dans tous les pays la « question religieuse » (sans mauvais jeu de mots) est tendue et qu’il n’est point de panacée pour y remédier. D’autre part expliquez-nous donc pourquoi dans cette France, si « intolérante » à vos yeux, le Ministre des Affaires étrangères est juif ?

    • Louis Dzialowski - Abonné 22 août 2013 21 h 03

      Monsieur Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères du gouvernement Français, est catholique.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 23 août 2013 09 h 57

      M. Pérez, si vous le lisez bien, n'est pas un opposant à la laïcité. Mais ce que nous proposera le P. q., renonçant même à l'appeler par son nom n'a rien à voir avec la laïcité qui est selon mon Petit Robert "neutre entre les religions".

      Autrement dit, il ne s'agit pas, ni selon le P. q. ni selon ceux qui s'opposent à cette venimeuse entourloupette, d'une véritable laïcité. En fait c'est plutôt cette ébauche de projet de loi qui constitue "Un tissu de n'importe quoi", tellement qu'on prèfère le cacher, du jamais vu, et peut-être m^mee qu'il restera jamais vu...

  • Nathalie Lemel - Inscrite 22 août 2013 04 h 27

    Un tissu de n'importe quoi (suite)

    -ensuite vous nous dites : « Aucune laïcité étatique n’est absolue ou ne garantit une neutralité totale. Tenter de faire croire le contraire réduit notre réalité. » sic. J’hésite à vous qualifier de malhonnête ou de ridicule, vous tentez de nous démontrer qu’une chose est faible parce que vous voulez justement l’affaiblir : introduire un élément religieux dans la sphère étatique, c’est justement rompre le pacte de laïcité et de respect des religions. C’est parce qu’aucune religion ne s’occupe d’affaires d’Etat que celui-ci ne s’occupe de notre religion.

    -vous tentez également de tout mélanger afin de semer la confusion, je cite : « […]une kippa, qui ne remet nullement en cause mes capacités à assurer mes fonctions. ». Merci bien de nous informer qu’un couvre-chef ne réduit pas les capacité cognitives ; je peux ainsi, sereine grâce à vous, continuer à « laboranter » avec ma charlotte.
    Cependant, en amenant le débat sur le critère des compétences, vous commettez une grave erreur. Dans un Etat laïque, tenter d’imposer ses convictions religieuses, en l’occurrence le port d’un signe ostentatoire, au dessus de la loi c’est se mettre de facto et de jure en état d’incompétence ou d’inaptitude.
    Vous ne pouvez, en tant qu’élu, être le garant envers vos concitoyens du respect des lois en en bafouant sciemment une. Imaginez que vous ayez à arbitrer un contentieux impliquant un citoyen d’origine palestinienne et de confession musulmane, comment aura-t-il la garantie que ses convictions religieuses n’auront aucune influence sur l’arbitrage légale alors que l’arbitre semble accorder tant d’importance à sa propre foi ?

  • François Ricard - Inscrit 22 août 2013 06 h 29

    Les sophismes d'un juriste

    L’approche juridique des accommodements repose sur une logique individualiste des droits qui vise l’inclusion des personnes à court terme mais qui ignore les objectifs d’intégration des communautés à long terme.
    Pour l'intégrité citoyenne d'un pays, il faut viser plutôt l'intégration qui est l'établissement d’une interdépendance plus étroite entre les parties d’un être vivant ou les membres d’une société.
    On fait fausse route en privilégiant l’inclusion restreinte qui autorise chaque personne et chaque communauté à conserver ses valeurs intactes, encourageant ainsi un modèle de développement séparé, plutôt que l’intégration qui exige un certain cheminement pour créer des valeurs communes.
    Le multiculturalisme, qui est à la base de l'inclusion, s'est avéré un échec partout où il a été institutionnalisé: la Grande-Brtetagne, les Pays-Bas, l'Allemagne.

    • Michel Lebel - Abonné 22 août 2013 07 h 39

      Si le multiculturalisme a été un échec dans certains pays européens, qu'en est-il du républicanisme ou de la laïcité en France? Pas un succès dans ce cas non plus, c'est le moins qu'on puisse dire! Disons simplement que les raisons d'inclusion ou d'exclusion des personnes est une chose bien complexe et ce n'est pas un texte juridique qui réglera cette question. Il faut accepter ce fait et ne pas croire à une solution magique provenant du seul politique.

      Michel Lebel

    • François Ricard - Inscrit 22 août 2013 08 h 53

      M. Lebel,
      Je ne crois pas que l'on doive associer républicanisme et laicité.
      La laicité d'un État n,a rien à voir avec sa forme de gouvernance. Elle s'applique aussi bien en un système monarchique, républicain, ou autre.

    • André Le Belge - Inscrit 22 août 2013 11 h 16

      Monsieur Lebel,
      Vous qui semblez être bien informé, pourquoi minimisez-vous l'impact du djihadisme sur les populations musulmanes en France et partout en Europe?