De Hollywood à Delhi, le marché des technologies médicales

Dans l’article « Baby-boom à emporter » (Le Devoir, 9 août 2013), Guy Taillefer soulève des questions tout aussi troublantes qu’importantes. Les femmes qui « marchandent » leurs services de mères porteuses en Inde sont-elles libres de le faire ? L’entente financière est-elle avantageuse pour elles ? En cas de pépin, seront-elles protégées par un cadre juridique ?

 

Toutes ces questions doivent être posées. Mais elles n’éclairent qu’une petite partie des ramifications de l’économie des technologies médicales. Une économie qui repose sur des jugements de valeur qui transforment nos sociétés et sur un pouvoir d’achat inégalement distribué. Dans ce marché, de Hollywood à Delhi, il n’y a qu’un pas.

 

Une économie des désirs

 

Les innovations médicales font vibrer la corde sensible de nos désirs autant que celle de nos angoisses. Optant pour une double mastectomie afin d’éviter un éventuel cancer du sein, le choix d’Angelina Jolie a été qualifié de brave. Explorer ce dilemme personnel aide peut-être à comprendre comment d’autres femmes porteuses des mutations génétiques BRCA1/2 (moins de 10 % des cas de cancer du sein) évalueraient la valeur de ce test dont le prix se situe entre 3000 et 4000 $ US.

 

Toutefois, pour percevoir comment une « offre » technologique exploite nos désirs et nos craintes, il faut pousser notre réflexion au-delà de la décision personnelle. De 35 à 55 % des femmes chez qui des mutations BRCA1/2 sont détectées n’auront pas de cancer du sein au cours de leur vie. Si toutes ces femmes posaient le même geste qu’Angelina Jolie, c’est autant de mastectomies inutiles sur des corps sains que nous devrions célébrer.

 

Les technologies sont un reflet de nos valeurs. Mais elles sont également des vecteurs de transformation culturelle, car elles permettent de faire des choses qui étaient impossibles sans elles. À ce chapitre, le statut des techniques de fécondation in vitro (FIV) est depuis longtemps ambigu. On ne meurt pas d’une incapacité à enfanter.

 

Jugements de valeur

 

Pour le Dr Anoop Gupta, propriétaire d’une clinique de fertilité à Delhi, que des femmes « touchent 400 000 roupies à ne rien faire », c’est-à-dire en subissant des traitements de FIV et en portant à terme un enfant pour d’autres, équivaut à une manne. Les pays qui envisagent sérieusement de devenir des destinations du « tourisme médical » voient un potentiel de développement économique dans les services médicaux. De fait, qui serait assez fou pour ne pas en profiter ? Des millions d’Occidentaux rêvent de s’offrir les bienfaits de la médecine moderne… au prix de la main-d’oeuvre des pays en développement.

 

Toutefois, il est impératif de remettre en question les jugements de valeur qui rendent possibles certains usages des technologies médicales. Selon les propos recueillis par Guy Taillefer, plusieurs hésitent à condamner la pratique des mères porteuses parce qu’elles représenteraient une « planche de salut économique ». Or si d’autres moyens de générer des revenus étaient proposés à ces femmes, il y a fort à parier que des choix différents s’imposeraient.

 

De plus, certains usages des technologies de la reproduction jouent un rôle équivoque en Inde. Selon une étude ayant examiné l’évolution du ratio des sexes, une chute importante du nombre de filles a coïncidé avec la venue de l’échographie au début des années 1980, soit 892 filles pour 1000 garçons (Sahni et coll., 2008). Même si une loi bannissant la détermination anténatale du sexe et l’avortement sélectif a vu le jour en 1996, ces chercheurs concluent qu’elle a eu un impact mitigé puisque le ratio en 2005 (865/1000) ne différait que très peu de celui observé durant la décennie précédente (855/1000).

 

Le marché des technologies médicales, de Hollywood à Delhi, ne peut que donner lieu à des aberrations s’il est laissé au libre arbitre des individus, puisque la valeur accordée aux uns n’est d’aucune façon proportionnelle au pouvoir d’achat des autres.

 

Comme Angelina Jolie et le Dr Gupta, nous nous appuyons tous sur des jugements de valeur pour raisonner sur ce que vaut une vie, que ce soit la nôtre ou celle d’autrui. Les décideurs sont toutefois si mal outillés pour analyser ces jugements qu’ils les relèguent rapidement au fourre-tout réconfortant du « consentement libre et éclairé ».

 

Mais parce que la technologie est à la fois l’expression de ce que nous sommes et un vecteur de transformation socioéconomique, nous contribuons tous à façonner et à rendre légitimes ces décisions que l’on prétend personnelles. Parce que ces décisions rendent possibles certains types de développement technologique et social et pas d’autres, se doter des bons outils pour y voir plus clair est d’une importance capitale.


Pascale Lehoux - Professeure titulaire, Département d’administration de la santé, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les innovations en santé, Université de Montréal