Pour l’UPA, la cohabitation est à sens unique

L’Union des producteurs agricoles (UPA) demande à Québec de retirer aux municipalités le pouvoir de réglementer les activités agricoles, rapportait Le Devoir dans son édition du samedi 3 août, et promet en retour d’assouplir son opposition au morcellement de certaines terres pour permettre à des petites productions de s’établir ; son président précise que si l’UPA ne veut pas voir d’habitations s’installer en campagne (on voit qui mène !), c’est justement parce que, une fois installés, les résidants se plaignent des activités agricoles et forcent les municipalités à les réglementer.

On croirait entendre les minières, les pétrolières et les gazières réclamer le maintien de leurs droits prioritaires sur tout le sous-sol québécois, où qu’il soit. Rarement l’UPA a-t-elle affiché aussi ouvertement son arrogance et son mépris pour les communautés où elle vit et dont elle a besoin pour vivre. Rarement a-t-il été aussi évident que l’agriculture industrielle est devenue étrangère et même hostile à son milieu et que l’UPA s’arroge tous les droits sur la zone agricole et l’agriculture du Québec.
 

La cohabitation entre la production agricole industrielle et les citoyens des campagnes fait problème depuis les années 1990. On se souvient de tous des conflits suscités par l’invasion des porcheries industrielles. La loi sur le droit de produire de 1996, adoptée sous la pression de l’UPA, avait considérablement restreint le pouvoir des municipalités de réglementer les activités agricoles précisément pour laisser le champ libre à l’industrie porcine, devenue le fer de lance des exportations agricoles du Québec. Les conflits de cohabitation et l’explosion des taux de phosphore dans les sols et les cours d’eau qui en ont résulté ont provoqué une crise sociale en campagne (rappelons-nous Bacon, le film), la fondation de l’Union paysanne, le moratoire et le BAPE générique sur l’industrie porcine, à la suite de quoi le gouvernement a été forcé de redonner aux municipalités un certain pouvoir d’encadrement des activités agricoles, lui-même très encadré et inachevé. Le scénario se reproduit présentement pour les mines et les forages.

 

Cohabitation dans les deux sens

 

Il serait absurde de revenir en arrière. L’UPA aurait dû comprendre depuis longtemps que la cohabitation va dans les deux sens et que l’acceptation sociale est un droit démocratique. Les agriculteurs ne forment même plus 5 % de la population dans les villages qu’on disait agricoles. Plus de la moitié des terres ne sont plus cultivées comme elles le pourraient. Si ces communautés arrivent à maintenir tant bien que mal leurs services, leur économie et leur dynamisme, c’est largement grâce à tous les néoruraux qui y apportent une diversification indispensable.

 

Pendant ce temps, les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement ont autorisé le développement de pratiques agricoles industrielles qui contaminent et déséquilibrent les milieux de vie de tous les citoyens des campagnes : gestion liquide des fumiers, épandage de boues sceptiques et papetières, utilisation massive des pesticides, des OGM et des produits pharmaceutiques, élevages hors sol et monocultures invasives qui déséquilibrent et endommagent l’environnement et les milieux de vie. Le règlement adopté par la municipalité de Sainte-Séraphine pour limiter l’industrie de la canneberge sur son territoire en témoigne, même s’il sera vraisemblablement jugé non conforme.

 

Si les campagnards doivent accepter de cohabiter avec l’agriculture, les agriculteurs doivent aussi accepter de cohabiter avec leur communauté, et c’est aux dirigeants municipaux et nationaux, et non à l’UPA, qu’il revient d’agir comme arbitre, en tenant compte des besoins de tous les citoyens.

 

La zone agricole doit cesser d’être confisquée par quelques mégaproductions dans les régions où les terres et les étables abandonnées se multiplient et les villages se vident et se dévitalisent, et où des dizaines de jeunes et de néoruraux voudraient pouvoir développer des productions et des ateliers de proximité et de qualité. Ce n’est pas non plus aux citoyens de payer pour la restauration des sites (bandes riveraines, rivières, puits) que les agriculteurs ont eux-mêmes détruits par excès de productivisme.

 

Si la souveraineté alimentaire a un sens, l’UPA et nos ministres - qui se comportent trop souvent comme son valet - devraient peut-être se demander si ce sont les citoyens qui sont de trop en campagne, ou si ce n’est pas plutôt une certaine agriculture industrielle qui fait le désert autour d’elle et n’a plus aucun lien avec son milieu. Et pour ce faire, ils n’ont pas à chercher bien loin : le rapport Pronovost, qu’ils ont mis sur les tablettes, propose, sur ce point comme pour le reste, une série de recommandations sages et facilement applicables pour revitaliser l’agriculture et les campagnes.

Roméo Bouchard - Saint-Germain-de-Kamouraska

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