La tablette numérique : révolution ou consommation?

Le Devoir publiait samedi dernier la lettre ouverte de M. Glenn O’Farrell, président du Groupe Média TFO, intitulée Les tablettes, une révolution pour le monde de l’éducation. L’exultation collective pour les gadgets ne cesse de croître. Si l’innovation technologique comporte des avantages à plusieurs niveaux, rien ne permet de croire que dans le domaine de l’éducation, un jouet social comme la tablette reste une trouvaille salutaire. À l’heure où les tablettes remettent discrètement en cause l’utilité de l’écriture cursive et du livre papier, il y a lieu de s’inquiéter non pas de l’extinction imminente du stylo, mais des formes d’apprentissage et de l’usage social du savoir.

 

Sans doute dans un futur proche, écrire à la main deviendra un choix et signer son nom évoquera un vulgaire dessin. Cette soi-disant révolution numérique pour l’éducation n’en est pas une et suppose davantage une intrusion du marché dans les contenus didactiques sans pour autant accroître le niveau de littératie des étudiants. Il suffit pour s’en convaincre de comprendre les intentions marketing des tablettes.

 

Une solution pour un problème fabriqué

 

Depuis trois ans, la tablette se présente sous nos yeux comme un nouveau produit destiné à combler une insuffisance. À cet égard, il importe de garder en tête que la nécessité sociale que représente désormais la tablette n’est concevable que dans le cadre même de son effort marketing. Autrement dit, son succès reste attribuable à la construction d’un problème qui n’en était pas un avant, pour ensuite légitimer la commercialisation d’un produit répondant précisément à ce nouveau manque. De fait, cette marchandise inédite viendrait résoudre un problème imaginé et conçu par le nouveau marché des technologies lui-même.

 

Les tablettes supposent ainsi l’expérience d’une flexibilité sociale inégalée d’un côté, tout en assurant la subsistance d’un nouveau marché de l’autre. Réduite à l’essentiel, la question reste la suivante : avions-nous réellement besoin de ce produit ? Surtout, en avons-nous besoin dans nos classes ?

 

Dans la société capitaliste, comme le rappelle Gilles Lipovestky, la production du beau, du design et de l’ergonomie reste un paramètre qui structure notre rapport au monde. Le laid n’a plus sa place. Ainsi, une fois esthétisé, un produit paraît plus attrayant qu’utile. Faut-il rappeler à quel point Apple et d’autres compagnies restent pour l’efficacité publicitaire et le développement du marketing des modèles parfaits ?

 

Il y a déjà longtemps, Hannah Arendt avait vu poindre une crise de l’éducation au sein de laquelle le savoir-faire se substituait tranquillement au savoir. Cette logique persiste toujours aujourd’hui dans la formation hâtive des jeunes non plus comme citoyens, mais comme gestionnaires. On cherche désormais à cultiver et promouvoir le talent technique et managérial, c’est-à-dire, pour reprendre la citation que note M. O’Farrell de la première ministre ontarienne, parvenir chez les enfants « à développer leurs compétences en innovation et en entrepreneuriat », ce à quoi la tablette est toute destinée. Les nouvelles orientations de l’éducation à venir sont ici on ne peut plus claires.

 

Est-il possible de penser d’une technologie semblable qu’elle soit susceptible d’améliorer notre fonctionnement en société ? Si l’analphabétisme et le décrochage scolaire restent préoccupants, saura-t-elle mieux nous apprendre à lire et écrire ? Devrait-on plutôt penser qu’au bout du compte l’écriture tombera en complète désuétude au profit d’un sabir moderne sans grammaire ?

 

Selon M. O’Farrell, la génération des « tablettistes », lorsqu’elle sera confrontée à une salle de classe, sera plus tentée par le décrochage, faute de conformité des structures scolaires à son expérience technologique précoce. Ce serait désormais aux parents et aux enseignants de transformer la classe selon les exigences de cette génération numérique. Autrement dit, cet outil préserverait toute forme de désintérêt et assurerait en revanche l’intégration scolaire.

 

Si les nouvelles technologies paraissent destinées aux étudiants, elles s’adressent avant tout à des consommateurs. Car avoir une tablette numérique implique de nombreuses mises à jour, des achats d’applications, d’accessoires, de réparation, etc.

 

Drôle de démocratie

 

Les jeunes ne s’adaptent pas à la technologie comme si existait le choix d’y adhérer ou non, mais bien parce qu’elle s’impose de part et d’autre, et ce, de la publicité au mimétisme de nos amis conquis par les publicités. Il est ridicule d’affirmer, comme le fait M. O’Farrell, que même les bébés « s’adaptent instinctivement » à la technologie, lorsqu’en vérité, l’environnement leur est imposé. On ne peut naturaliser de cette façon le fait technologique, alors que son fondement reste foncièrement économique.

 

Pour M. O’Farrell, l’accessibilité grandissante à ce produit suppose « l’énorme pouvoir démocratique » parce que de plus en plus d’individus en possèdent. Cette « démocratie » est pour le moins oiseuse. En effet, la tablette s’est démocratisée parce que le marché s’est peuplé de concurrents et la rareté est ainsi devenue abondance, améliorant la chance de tous de s’en procurer. Elle n’est pas par nature un instrument de la démocratie. Ainsi, comme le téléphone portable 25 ans plus tôt, ce produit s’est massifié pour devenir l’outil contemporain de notre quotidien. On fait croire à son indispensabilité. La tablette n’a rien à voir avec la démocratie comme une prise de conscience citoyenne ou la participation politique. Le taux de vote aux élections restera sans doute au même seuil pour les années à venir.

 

De plus, la démocratie que transformerait cette innovation technologique ne dispose absolument pas la jeune génération à un apprentissage de qualité, avec de supposées « applications [qui] encouragent la formulation de concepts et de modèles, et l’organisation des idées ». Il n’y a pas d’adéquation éprouvée entre la technologie, son marché et sa consommation et la qualité de l’éducation. Au contraire, il y a une perpétuelle éducation du consommateur, et ce, dès le plus jeune âge.

 

La tablette comme ses dérivés favorisent la reproduction d’un habitus d’acquéreur grâce auquel l’individu devient plus sensible et plus apte à répondre avec efficacité aux demandes technologiques par l’accumulation des informations, des accessoires et du dernier cri. Les appareils numériques ne nécessitent aucun prérequis, tout le monde est un consommateur en puissance.

 

La tablette vise à mettre très tôt entre les mains de jeunes enfants un outil de mobilité sociale, leur permettant d’appréhender un monde dont les revendications sont les leurs, se mesurant non plus par une culture générale, une qualité du langage ou un esprit critique, mais d’abord par une fidélité aux produits actuels et futurs destinés à être « consommés » et à une adaptation rapide aux principes de gestion par les nouvelles technologies.

 

Comble de bienfaits, cette nouvelle technologie encouragerait « la résolution active des problèmes ». Pour M. O’Farrell, jamais auparavant les enfants n’ont eu « une telle capacité d’apprentissage et de contrôle au bout de leurs doigts ». Leur céder si jeunes à l’école une autonomie qu’ils ne sont pas toujours en âge de saisir, c’est aussi leur laisser le choix de répudier ou non l’école. C’est vendre une liberté avant même d’en avoir inculqué les principes et le sens véritable.

 

 

Guillaume Durou - Doctorant en sociologie, Université du Québec à Montréal

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