Des Idées en revues - L’influence d’un livre

Non, il ne s’agit pas d’un ouvrage de fiction. On n’y trouve guère l’esprit satirique et la critique de l’indigence intellectuelle qui ont marqué le premier roman québécois. La bataille de Londres, le livre de Frédéric Bastien, a pourtant quelque chose en commun avec le roman [L’influence d’un livre] de Philipe Aubert de Gaspé. La vaniteuse et butée quête d’or de Charles Amand y préfigure peut-être la perverse ténacité d’un Trudeau décidé à tout mettre en oeuvre pour enfermer dans un coffre - sa Charte canadienne si fétichisée - la liberté d’un peuple auquel il a une honte névrotique d’appartenir.

 

Dans le monde des essais québécois, le travail de Bastien marque un moment charnière : il y a des lustres qu’un ouvrage n’avait eu une telle portée sur le politique. Voilà un essai qui n’éclaire pas seulement une tranche d’histoire, comme on dit familièrement, mais qui en force une relecture radicale.

 

L’expression « coup d’État », si elle avait déjà été utilisée, avait la plupart du temps été interprétée comme une métaphore, comme une figure très forte pour exprimer une indignation partisane. L’essai de Bastien établit désormais que les faits abolissent les artifices rhétoriques : un coup d’État a bel et bien été perpétré. L’ouvrage frappe dru et ne laisse au démenti que les arguments les plus démagogiques, ceux-là qui laissent aux légitimistes de tout acabit l’odieux soin d’ergoter pour dire que le fait n’est pas la chose puisqu’il y aurait manqué la violence, l’armée, le spectacle autoritariste.

 

Cirque médiatique

 

Le cirque médiatique étant ce qu’il est, l’ouvrage est d’ores et déjà dans l’oblique des projecteurs. La canicule prochaine fera le reste. Il ne faut pas s’en étonner. Il faut tout simplement bien comprendre que le véritable travail revient désormais aux lecteurs. C’est à eux qu’il appartient d’éviter que le sort de l’ouvrage ne soit réduit qu’à celui du best-seller jetable. C’est à eux désormais de faire résonner dans l’espace public la tonitruante logique de la démonstration de Bastien. Cet ordre conçu « pour durer mille ans », selon les dires de ce Trudeau-le-Fourbe, est un ordre illégitime. Le Canada de 1982 est une vaste imposture, une insulte à la démocratie. Les institutions qui l’ont rendu possible ne méritent que mépris et dégoût. Les manoeuvres que Bastien décrit et documente donnent à voir ce qu’il en est de ces notables à perruque qui portent toge pour cacher la nudité d’un pouvoir qui confisque l’autorité du peuple. Le chartisme, Bastien le décrit dans une lumière crue, c’est l’affaire d’une élite qui se sert du droit pour détourner et asservir.

 

[…]

 

L’ordre né de la bataille de Londres est un ordre où la majorité gouverne sans partage, une majorité elle-même instrumentalisée par une élite qui se sert de la Charte pour mieux s’accommoder de la démocratie.

 

On nous dit que l’ouvrage de Bastien n’a pas trouvé d’éditeur dans la langue du Canada. Rien là de surprenant quand on sait à qui profite le crime. Dès lors qu’il s’agit du Québec, l’establishment intellectuel du Canada n’a jamais de mal à s’accommoder d’une éthique à géométrie variable. On peut le déplorer, s’en désoler. Mais pas s’en surprendre. C’est leur affaire - et c’est une affaire de dominants. La bataille de Londres décrit en fait le dernier moment où les Canadiens français de service ont pris part à l’histoire du Canada. Même sur le devant de la scène, par la suite, ils ne seront plus que les jouets d’un ordre voué à les faire disparaître. Le Canada se fait désormais sans eux, sans nous. Il fait son affaire et peu lui chaut de savoir que les institutions qu’il vénère reposent sur un cloaque.

 

Une affaire de faux jetons

 

Voilà ce que le livre de Bastien réintroduit dans le débat politique québécois. Les partisans des « vraies affaires » et du « fruit pas mûr » sont désormais privés d’alibi : ils souscrivent plus ou moins hypocritement à un ordre qui n’a même plus besoin d’eux pour l’essentiel. En effet, le travail de minorisation définitive étant achevé, la politique fédérale au Québec n’est plus qu’une affaire de faux jetons et de rhétorique de la fausse pudeur : cachez-moi ce minoritaire floué que nous ne voulons pas voir !

 

Telle est la puissance de ce livre. Ou bien il servira à redresser les paramètres du débat québécois ou bien il se dressera comme un monument pour rappeler la fausse conscience et le goût amer d’une lutte fratricide qui pourrait bien marquer la fin prévisible de l’aventure française en Amérique.

 

Si les livres naissent bien souvent dans la solitude de leurs auteurs, ils vivent toujours dans l’environnement plus ou moins tourmenté de nombreux autres livres. Celui-ci ne fait pas exception à la règle et l’on ne peut le lire qu’en voyant surgir entre les lignes la colère magnifique d’un Marcel Rioux qui, devant le spectacle des faux frères triomphants aux côtés de la reine du Canada, avait cru nécessaire de publier un pamphlet auquel l’essai de Bastien donne une nouvelle pertinence. On commencera l’été du bon pied en goûtant la formidable charge ironique de ce petit bijou intitulé Pour prendre publiquement congé de quelques salauds.

8 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 6 août 2013 01 h 08

    Démernti

    J'ai ce livre. Je n'ai pas terminé la lecture mais j'avance...Je lis aussi en philosophie...
    Mais il me semble avoir lu une sorte de démenti dans Le Devoir, cet été, après l'article de madame Payette. Je ne me souviens plus du titre, mais j'aimerais avoir un point de vue là-dessus. Merci

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 6 août 2013 12 h 38

      Je réponds à mon propre commentaire, une dizaine d'heures plus tard: l'article dont je parlais était de Philippe Giard , le 13-04-2013 et il y a eu une réponse de monsieur Bastien, le 17 avril, qui me satisfait. Alors, c'est réglé! Enfin, tout commence maintenant!

  • Colette Pagé - Inscrite 6 août 2013 09 h 44

    Pour ne pas oublier : Un livre à faire circuler

    Tel que le suggère Robert Plante j'ai remis à mon fils le livre de Frédéric Bastien qui demeure un ouvrage fouillé et fort instructif sur le coup fourré du Rapatriement de la Constitution. Au lieu de s'en tenir à ce seul exercice PETrudeau que l'ex commissaire britannique a traité de "voyou" a imposé sa Charte des droits et libertés sans oublier d'humilier le Québec avec la complicité des québécois, nos frères,les Chrétien, Lalonde,Ouellet etc. Quelle honteuse mascarade que la signature par la Reine de cet infâme document avec nos représentants fiers de leur honteuse victoire. Ils sont à l'opposés d'un René Levesque que Félix Lecler qualifiait de libérateur de peuple .

  • Colette Richard-Hardy - Abonné 6 août 2013 11 h 46

    ''le faux est susceptible d'une infinité de combinaison; mais la vérité n'a qu'une manière d'être'' Rousseau

    Je termine le livre avec beaucoup d'émotions. Par moment je fermais le récit car je n'en croyais pas un mot. Le lendemain je reprenais et je me disais ce sont des faits et gestes mûris, songés, anlysés et programmés pour arriver aux plans machiavélique de ce PET soutenu par ses comparses.

    Le coup d'État est arrivé suite à l'éche du 1er référendum.
    Le Québec était chaviré et déstabilisé. Trudeau avait parlé de chngements, de sièges en jeu...Que de mensonges pour écraser notre peuple.
    Les tractations furent d'une basesse infinie. C'est un drame qui s'est joué.
    Le meneur était un des nôtres qui voulait nous mettre à genoux, nous humilier pour bien paraître devant les maîtres.

    Nous devrions produire un film qui démontrerait cette réalité et dire encore et encore que le Québec avait raison de ne pas signer ce rapatriement qui n'était qu'une fumisterie.

  • Carole Smith - Abonnée 6 août 2013 14 h 24

    Un film? Oui! Oui!

    Pierre Falardeau n'étant plus des nôtres, qui pourrait bien réaliser ce film? Ce serait un formidable exercice de mémoire. Un vrai devoir d'histoire. Merci d'avoir lancer cette idée Madame Richard-Hardy.

    • Charles Roy - Inscrit 6 août 2013 15 h 50

      Son fils Jules, qui a réalisé un documentaire sur Reggie Chartrand, pourrait être un excellent choix.

      Et avec la vidéo numérique qui devient de plus en plus accessible, le défi de faire un long métrage québécois indépendant pour l'indépendance se concrétisera à court et à moyen terme.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 août 2013 09 h 07

      Et s'il y a un film sur l'indépendance du Québec, nous pourrons toujours la vivre dans le virtuel au lieu de la réalité bien assis chez-nous à attendre notre chèque de chômage parce que toutes les industries d'ici seront fermées !

    • Charles Roy - Inscrit 9 août 2013 19 h 42

      @ Pierre Lefebvre. Je crois deviner votre âge et votre situation, mais je me contenterai de la situation. À écrire ainsi, vous devez être un salarié. Il n'y a aucun mal, car je le suis actuellement comme beaucoup d'autres. Mais à chaque occasion, pour ma part, j'utilise mon camescope qui symbolise pour moi l'arme première du vidéaste indépendant.

      Voyez-vous, je ne crains pas la fermeture d'industries qui n'ont pas saisi le sens du virage numérique. À l'ère d'Internet 2.0, nous sommes tous des navires qui pouvons, soit demeurer au quai, soit voguer aveuglément, ou encore savoir s'ancrer au bon endroit.

      Quand je dis que la vidéo numérique devient de plus en plus accessible, c'est un fait indéniable, car combien de films tournés avec des appareils-photo circulent maintenant sur YouTube, Vimeo, WatTv ou DailyMotion?

      Si 15 février 1839 avait dû attendre 15 ans de plus pour voir le jour (n'eut été que le décès de Pierre Falardeau en 2009, l'année du dixième anniversaire du mouvement Kinö), nous pourrions voir l'absence de Téléfilm Canada dans le générique de la fin du film.