Après la bulle immobilière, la bulle du carbone

La New Economics Foundation a récemment publié un rapport scientifique - très avant-gardiste - intitulé Unburnable Carbon : Rational Investment for Sustainability.

 

En résumé, ce rapport explique qu’il serait climatologiquement impossible de brûler toutes les réserves connues de combustibles fossiles présentement cotées sur les bourses financières sans dépasser le seuil sécuritaire et mondialement reconnu d’une hausse de 2 °C de la température moyenne globale d’ici 2050.

 

En 2010, les gouvernements de partout à travers le monde se sont réunis à la conférence internationale sur les changements climatiques de Cancún. Ils se sont alors entendus pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C au-dessus du niveau préindustriel (c’est-à-dire avant 1850).

 

Advenant une augmentation de plus de 2 °C d’ici 2050 ou même avant, il est scientifiquement établi que cela aura des répercussions catastrophiques. Ainsi, jusqu’à 4 milliards de personnes manqueront d’eau potable et l’agriculture ne sera plus viable dans certaines régions du monde, menaçant de famine des millions d’individus.

 

D’une part, sur le plan économique, il est convenu que notre système financier actuel finance largement l’industrie du carbone. D’autre part, la plupart des réserves mondiales connues de carbone fossile - c’est-à-dire nos sources d’énergie à base de charbon, de pétrole et de gaz naturel - ne peuvent tout simplement pas être brûlées si nous voulons demeurer dans des marges de température globale sécuritaires.

 

Dès lors se pose la question de savoir si nous pouvons nous fier aux marchés financiers pour allouer (comme c’est, en théorie, son principal rôle sociétal) les capitaux vers les investissements qui vont créer le plus de valeur à long terme pour l’humanité en général, et pour les fonds de pension des épargnants en particulier.

 

Afin d’obtenir une chance sur cinq de maintenir la température moyenne globale de notre planète dans une marge sécuritaire pour préserver son habitabilité humaine, la nouvelle comptabilité environnementale du carbone a calculé que le total des gaz à effet de serre émis dans le monde ne devait pas excéder 886 milliards de tonnes de CO2 entre 2000 et 2049.

 

Le problème que pose cette nouvelle contrainte comptable climato-scientifique est le fait qu’entre 2000 et 2012, presque la moitié de cet objectif sécuritaire de CO2 a déjà été utilisée.

 

Encore plus alarmant, les réserves pétrolières de carbone fossile déjà connues et comptabilisées - comme actifs en contrepartie de l’avoir des actionnaires au bilan - dans les livres comptables de Shell, BP et autres sociétés pétrolières représentent de quatre à cinq fois la quantité cible à respecter (886 milliards de tonnes de CO2) afin de préserver une planète habitable et en santé pour nous et les générations à venir.

 

En d’autres mots, une grande part de tous ces combustibles fossiles sont non utilisables (en anglais, unburnable carbon). C’est dire que les réserves pétrolières des pays (et des grandes firmes privées telles que Shell ou Chevron) producteurs et exportateurs de pétrole

 

1. ne correspondent plus à des actifs réels ;

 

2. sont mal évaluées quant à leur valeur monétaire au marché ;

 

3. pourraient même se transformer - en raison de leur nature toxique pour la chimie de notre atmosphère - en de futurs passifs financiers.

 

Par conséquent, « si vous avez une partie de vos économies dans un fonds de pension en Grande-Bretagne, il y a de fortes chances qu’une bonne partie soit investie dans l’entreprise Shell, alors si le prix de Shell chute, la valeur de votre fonds de pension sera réduite en proportion » (Head of Investment Affairs, Association of British Insurers).

 

Shell et la bulle du carbone

 

Pour donner un exemple concret de l’impact qu’aurait l’éclatement de la bulle du carbone, prenons le cas de Shell en guise de récente expérience réelle de grande turbulence vécue par les fonds de pension investissant dans les compagnies pétrolières.

 

Le groupe Royal Dutch Shell avait comptabilisé et publié dans son bilan une quantité exagérée de réserves avérées de carbone fossile. En Janvier 2004 le porte-parole de l’entreprise a alors déclaré aux journalistes et investisseurs que l’entreprise avait récemment réévalué ses réserves avérées de pétrole et de gaz tout en concluant que leur valeur totale sera réduite de 20 %.

 

Immédiatement, les actions de « Shell Transport and Trading » ont chuté de 17 % et, parallèlement, les actions de la Royal Dutch Petroleum ont elles aussi chuté de 10 % en quelques jours. Les investisseurs ont dû essuyer une perte de 3 milliards d’euros sur leurs investissements (voir NEF, The New Economics Foundation).

 

Actuellement, l’enjeu des combustibles fossiles carbone non utilisables (unburnable carbon) remet en question jusqu’à 80 % des réserves de combustible fossile aujourd’hui comptabilisées comme actifs par les grandes sociétés pétrolières cotées sur les places boursières.

 

L’ampleur de l’éclatement de la bulle du carbone serait catastrophique pour toute l’économie mondiale. Sans une réévaluation globale à la fois rapide, systématique et systémique du risque et de la valeur des actifs carbone, l’économie mondiale s’expose à un dévissage d’une envergure plus dévastatrice encore que la grande crise financière de 2008.

 

Malgré ces faits, l’argent continue d’affluer abondamment vers l’exploration et la production de nouveaux combustibles fossiles. On retrouve un déséquilibre flagrant entre les niveaux d’investissements dirigés vers l’industrie du carbone comparé au financement alloué aux ressources propres et renouvelables d’énergie.

 

En 2012, le secteur du pétrole et du gaz a dépensé plus de 1 trillion principalement pour l’exploration et le développement de nouvelles réserves de combustibles fossiles, tandis que l’investissement global vers les énergies propres renouvelables n’atteignait, en 2010, que 243 milliards.

 

Si on observe n’importe quelle liste des plus grandes compagnies au monde, on remarque qu’elle est dominée par des sociétés pétrolières ou bien par des entreprises qui y sont rattachées comme les constructeurs automobiles.

 

L’économie globale est aujourd’hui dans une impasse, embourbée dans un chemin profondément insoutenable et non viable pour l’avenir de la planète.

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