Les espèces exotiques envahissantes: une préoccupation croissante

La carpe asiatique, présente notamment dans le Midwest américain, n’est pas la seule intruse.
Photo: Agence France-Presse La carpe asiatique, présente notamment dans le Midwest américain, n’est pas la seule intruse.

Peu médiatisées, les espèces exotiques envahissantes (EEE) représentent néanmoins une préoccupation croissante pour nos dirigeants politiques. Il y a quelques jours, le gouvernement américain annonçait d’ailleurs un investissement de 50 millions de $US supplémentaires pour contrôler la population de carpes asiatiques et empêcher qu’elle progresse jusqu’aux Grands Lacs, comme l’expliquait Le Devoir (La carpe asiatique menace les Grands Lacs) le 25 juillet dernier.

 

La carpe asiatique n’est toutefois pas seule à menacer nos écosystèmes aquatiques. Sur tous les continents, un grand nombre d’EEE se dispersent à un rythme surprenant. C’est du moins la vision que partagent les nombreux signataires de la Convention sur la diversité biologique, qui les considèrent comme la seconde cause de perte de biodiversité en importance à travers le monde. Au Canada, l’introduction des EEE a commencé avec les grandes explorations et l’arrivée des premiers colons par la voie maritime du Saint-Laurent, aujourd’hui reconnue comme leur principal point d’entrée. Depuis le XIXe siècle, plus de 150 plantes, algues, poissons et autres organismes exotiques de tous genres auraient trouvé refuge dans le bassin du Saint-Laurent et des Grands Lacs (BSLGL), dont une grande partie au cours des trois dernières décennies. D’après l’Union Saint-Laurent -Grands Lacs, « une espèce envahissante est introduite toutes les 28 semaines », la majorité provenant des eaux de ballast des navires marchands.

 

Principales populations

 

Dans le BSLGL, la lamproie marine, la moule zébrée et le gobie à taches noires sont particulièrement problématiques.

 

La première est un parasite qui se fixe aux poissons pour se nourrir de sang et d’autres liquides internes. Selon Environnement Canada, elle peut éliminer jusqu’à 18 kilogrammes de poissons et en attaquer sept fois plus durant sa vie adulte. Elle serait à l’origine de la diminution drastique des populations de truites de lac, de touladis et de corégones. La moule zébrée, pour sa part, y est présente depuis le milieu des années 1980. Grâce à sa capacité à se fixer aux surfaces solides, elle aurait éliminé plusieurs espèces indigènes, en plus d’endommager les systèmes de canalisations, les bateaux et autres types d’installations industrielles, municipales et hydroélectriques.

 

Quant au gobie à taches noires, il a fait son apparition dans les Grands Lacs depuis les années 1990, et quelques années plus tard dans le fleuve Saint-Laurent. Sa particularité tient autant à sa grande capacité d’adaptation qu’à son aptitude à éliminer les progénitures de ses rivaux et à les chasser de leurs habitats. D’autres espèces, enfin, comme la salicaire commune, la châtaigne d’eau, la truite brune, le crabe vert, le codium fragile (type d’algue verte), le crabe chinois à mitaine, la crevette rouge sang, l’écrevisse à taches rouges, la moule quagga, le carassin, la truite arc-en-ciel, la tortue à oreilles rouges, etc. sont toutes reconnues comme étant des EEE particulièrement nuisibles.

 

Les impacts

 

D’après Environnement Canada, une espèce est dite exotique lorsqu’elle se retrouve « hors de [son] aire de distribution normale ». On la qualifiera ensuite d’envahissante quand il deviendra souhaitable ou nécessaire d’en éradiquer la population. L’introduction de telles espèces ne fut cependant pas toujours considérée comme source d’appauvrissement de la biodiversité, bien au contraire. Cela dit, bien que plusieurs nous soient bénéfiques, une portion considérable est toutefois reconnue comme nuisible. D’une part, elles déstabilisent l’écosystème en se nourrissant des espèces et organismes indigènes ou en entrant en compétition avec ces dernières pour la recherche de nourriture. D’autre part, lorsqu’elles n’ont pas de prédateur naturel, les EEE peuvent altérer considérablement leur nouvel habitat, par exemple en créant les conditions adéquates pour la croissance d’algues nuisibles et toxiques ou en décimant des espèces entières.

 

En matière économique, les EEE occasionnent également des coûts substantiels pour les régions touchées. À titre d’exemple, Environnement Canada estime à près de cinq milliards de dollars les coûts engendrés par la présence de la moule zébrée dans le BSLGL, depuis son apparition en 1985.

 

Les dommages causés aux industries de la pêche et de l’aquaculture, la dégradation des ressources exploitables et des services écosystémiques et les mesures d’éradication et de contrôle des EEE figurent parmi les conséquences les plus coûteuses. À titre d’exemple, la Commission des pêcheries des Grands Lacs estime à plus de 13 millions de dollars les coûts reliés aux différents programmes mis en place pour le contrôle de la grande lamproie marine, et ce, pour l’année 2001 uniquement.

 

Les effets sur la santé de la population, sur les modes de vie traditionnels ou sur l’emploi sont autant d’impacts sociaux dont il est également nécessaire de tenir compte. Le plus préoccupant, c’est qu’une fois bien acclimatées, les EEE ne peuvent pratiquement plus être éliminées et l’on doit alors se contenter d’en contrôler les populations et leurs impacts. En 2001, le Secrétariat des Nations unies sur la diversité biologique soulignait, de plus, que les changements climatiques pourraient accélérer le phénomène en rendant les habitats davantage propices à la prolifération des EEE.

 

Problématique commune

 

Le BSLGL est une ressource unique à travers le monde. Il est essentiel à la vie de millions de gens et représente également un important levier économique pour le Canada et son voisin du Sud.

 

Cela dit, bien que beaucoup de lois et organismes en protègent les eaux, comme la Convention sur les pêcheries des Grands Lacs, l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs (AQEGL) de 1972, la Charte des Grands Lacs ou la Commission mixte internationale (CMI), peu se concentrent spécifiquement sur les EEE. Malgré de nombreuses concertations régionales et internationales et un grand nombre d’avertissements diffusés par la Commission mixte internationale (CMI), la situation demeure problématique. La CMI qualifie d’ailleurs de « gouffre économique et écologique » les risques considérables que représentent les EEE pour l’écosystème et l’économie du BSLGL. L’Ontario, le Québec, les provinces maritimes, tous en subissent les conséquences. À l’Île-du-Prince-Édouard, il y a quelques années, toute une industrie - soit quelque 1500 personnes et des revenus de plus de 23 millions de dollars annuellement - fut menacée par l’ascidie plissée, selon Transports Canada.

 

Une attitude préventive

 

Plusieurs méthodes sont actuellement utilisées pour lutter contre certaines EEE dans le BSLGL, telles que l’application de lampricides tuant les larves, le déploiement de mâles stériles pour diminuer le taux de reproduction, l’installation d’obstacles physiques empêchant la migration vers les frayères ou le développement de revêtements protecteurs sur les structures aquatiques. Mais aucune d’entre elles ne fonctionne aussi bien que la prévention. Puisque le transport maritime demeure la principale cause d’introduction d’EEE, il apparaît indispensable d’assurer un contrôle accru des navires qui pénètrent dans les eaux du BSLGL, contrôle qui a déjà prouvé son efficacité, selon le Secrétariat des Nations unies sur la diversité biologique.

 

Quelle qu’en soit la nature, la mise en oeuvre d’une réglementation efficace ne saurait se faire sans une étroite collaboration entre les différents gouvernements provinciaux et fédéraux, laquelle semble toujours insuffisante. La prévention et les visions à long terme n’étant pas particulièrement à la mode au sein de nos gouvernements actuels, plus accoutumés à réagir qu’à anticiper, les initiatives locales comme Stratégies Saint-Laurent, une ONG regroupant des organismes québécoi, pourraient fournir une aide dont nous aurons bien besoin dans les années à venir.

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3 commentaires
  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 3 août 2013 09 h 22

    En même temps que les premiers colons en terre d’Amérique

    Excellente mise au point sur l'état du problème.

    Si on exempte les plantes et légumes apportées volontairement par les colons afin de pourvoir les nouvelles colonies en aliments dont ils étaient coutumiers, sait-on également que le trèfle, la marguerite, le plantain, le pissenlit, entre autres espèces, ont traversé accidentellement l’océan dans les cales des bateaux, dans les vêtements des colons ou les recoins des coffres avec les premiers colons européens? Ces plantes «exotiques» étaient inexistantes à l’état naturel en Nouvelle-France et ailleurs en Amérique.

    Ce n’est donc pas d’hier que les espèces dites envahissantes encombrent terre, mer et jardins. La grande différence c’est que ces plantes se sont acclimatées sans trop «étouffer» les plantes indigènes. Avec le temps il y a eu harmonisation.

    Aujourd’hui c’est très différent. Les espèces indigènes n’arrivent plus à concurrencer les espèces invasives exogènes, que ce soit pour se nourrir ou tout simplement survivre. Elles sont sources de multiples problèmes sur la biodiversité.
    Jeanne Mance Rodrigue

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 3 août 2013 14 h 43

      Le pissenlit était présent en Nouvelle-France avant l'arrivée des habitants. Il est décrit par Champlain, Boucher et Pehr Kalm.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 4 août 2013 13 h 05

      @ Francoeur, le pissenlit est une plante exogène. Voir l'article: «Chambardement végétal sur la colline, à l'arrivée de Champlain, le sommet du cap Diamant était couvert de forêts et ne comptait pas un seul pissenlit! » par Jean Hamann in Contact le magazine des diplômés et des partenaires de l’université Laval, hiver 2008.

      « Le fait que Québec ait une longue histoire portuaire explique en partie le fort pourcentage de plantes exotiques qu’on y trouve», souligne Claude Lavoie, professeur à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional. Ce spécialiste des plantes envahissantes estime qu’environ 60% de ces espèces ont été introduites accidentellement, entre autres par le biais de graines mêlées au sable utilisé à l’époque pour lester les bateaux. Les autres ont été apportées ici volontairement à des fins horticoles ou fourragères.

      «La quasi-totalité des plantes de nos milieux ouverts –marguerite, pissenlit, mauve, trèfle, mil, chiendent, bouton d’or, chicorée, etc.– provient d’Eurasie. «Les plantes indigènes pouvaient difficilement rivaliser avec les espèces européennes adaptées aux milieux ouverts, de sorte que ces dernières dominent sur le plan de l’abondance dans les habitats transformés par l’homme», ajoute M. Lavoie.

      http://www.contact.ulaval.ca/articles/chambardemen

      Voir également:
      http://impactcampus.qc.ca/sciences-et-technologies