Des Idées en revues - Théâtre: le flou artistique

La crise que traverse le théâtre au Québec - et, au premier chef, celui de la métropole - n’a rien d’étonnant, mais au train où vont les choses, elle ira en s’aggravant. Il est de bonne méthode de formuler d’abord un diagnostic.

 

Commençons par les créateurs et leurs prolongements naturels, les « compagnies à but non lucratif » - les théâtres commerciaux ont aussi leurs problèmes, mais passons. La situation de blocage actuel découle du sous-financement généralisé de la part des conseils des arts (fédéral, provincial et municipal), dont les budgets sont gelés depuis dix ans, mais aussi du fait de l’afflux constant de nouveaux joueurs dans le champ de production théâtrale - sans oublier le fait que les (trop) nombreuses écoles professionnelles lancent chaque année, dans un marché d’emploi déjà saturé, entre 50 et 70 nouveaux aspirants à la carrière d’acteur. Or, plutôt que de renforcer les critères d’accès aux programmes de subvention, on a préféré adopter une approche laxiste en termes d’évaluation artistique, si bien que tout ou presque trouve grâce auprès des comités de pairs, retranchés derrière un souci d’équité envers tous les types de création. Un créateur est un créateur est un créateur, et voilà tout !

 

Le résultat est qu’à partir des années 2000, ce sont des considérations essentiellement managériales et de « rentabilisation » (revenus de vente, commandites, collectes de fonds) qui ont pris le pas sur les objectifs à poursuivre dans le développement de l’art théâtral.

 

Est-ce en multipliant le nombre de compagnies soutenues par des fonds publics, même si cela contribue à affamer tout le monde, que la vie théâtrale s’en est trouvée consolidée ? Poser la question, c’est y répondre. À force de ne réclamer qu’une hausse des fonds consacrés au théâtre par les gouvernements, sans s’interroger vraiment sur l’écologie du système, sur ses faux-fuyants, ses petites complaisances et autres copinages, le monde du théâtre, dominé par une inculture crasse et un antiintellectualisme à vomir, s’est pour ainsi dire tiré dans le pied.

 

Statut juridique

 

Mais il y a pire encore. Le statut juridique des théâtres les plus subventionnés au Québec les met à la merci de la gouvernance d’un conseil d’administration de particuliers bien-pensants, où les artistes ont la part congrue. Que l’on cesse de nous rebattre les oreilles avec l’existence de « théâtres institutionnels », quand ce n’est qu’en raison du nombre d’employés et de ses budgets de publicité qu’ils se distinguent d’une compagnie dite intermédiaire. Allons donc, la seule institution théâtrale au pays est à Ottawa ! Cela se voit bien à l’excellence des directions artistiques successives au Théâtre français depuis André Brassard jusqu’à Brigitte Haentjens, en passant par Robert Lepage, Denis Marleau et Wajdi Mouawad, dont les mandats, en passant, n’ont jamais dépassé six ou sept ans.

 

Est-ce que les Lorraine Pintal, Michel Dumont, Denise Filiatrault, Pierre Rousseau et Éric Jean de ce monde sont capables de la même conscience civique envers la collectivité et de la même hauteur de vue face au milieu théâtral en particulier ? Que répondraient-ils en choeur ? Que l’État nous donne les moyens d’être de grandes compagnies et nous nous plierons alors de bon gré à l’exigence d’avoir des cahiers des charges et un protocole où figure la durée d’un mandat à la direction artistique. Autant en conclure qu’ils seront là à demeure, car le financement de l’État n’est pas près d’augmenter.

 

On peut le déplorer, mais il faut se résoudre à accepter le principe de réalité selon lequel il y a des limites à la capacité de l’État à soutenir l’ensemble des créateurs, toutes disciplines confondues - on ne déshabillera quand même pas Pierre pour habiller Paul : le théâtre est déjà la discipline qui reçoit le plus de fonds publics, parlez-en aux compagnies de danse. Que faire alors ? Surtout pas des 3es États généraux - les derniers, en 2007, n’ont accouché que de voeux pieux ! De là à penser que le Conseil québécois du théâtre est paralysé par son mode « démocratique » - comme si on pouvait quitter ses petits intérêts quand il est question de politiques culturelles et de distribution de fonds publics… Cela ne peut conduire qu’à des choix sans conséquence. Vivement un regroupement des théâtres qui se reconnaissent des objectifs communs en termes socioesthétiques !

 

[…]

 

La politique de l’esthétique

 

Tout un chacun est à même de constater jusqu’à quel point le sens critique, indissociable d’une politique de l’esthétique, est mis à mal dans la société administrée - Radio-Canada en tête avec ses chroniqueurs pâmés devant les comédiens qui remplissent les pages d’Échos Vedettes dont le slogan d’anniversaire est, ça ne s’invente pas : « Cinquante ans d’émotions » ! Du moment qu’« il y a un public pour ça », les conseils des arts s’en tiennent donc à des critères flous et il se trouve même des universitaires pour défendre sans rire ce qu’ils appellent la « modernité populaire » au nom de l’égalitarisme des goûts et des couleurs. Autrement dit, la Poune et Gauvreau, même combat !

 

Ce populisme triomphant entraîne des conséquences : des spectateurs se rebiffent devant des spectacles qu’ils qualifient de « songés » pour mieux les disqualifier et réclament de « bonnes pièces » plutôt que des chefs-d’oeuvre (entendre les oeuvres reconnues du répertoire classique, moderne et contemporain). Reconnaissons qu’à force de raboter les esprits avec de la camelote télévisuelle et des sous-produits américanisés, la scène artistique se porte assez mal, merci. […]

 

Essayons quand même de préciser les enjeux d’une éventuelle réforme - on peut rêver - du système d’aide publique au théâtre. Cette démarche ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion en profondeur sur l’acte créateur et ses présupposés esthétiques. Voudra-t-on enfin se demander à quelles conditions un théâtre d’art et de création est envisageable et ce qui le distingue alors d’un spectacle de divertissement - qui, à ce titre, ne le rend pas admissible aux fonds publics, fût-il associé à une « compagnie à but non lucratif » ? […]

 

Trop souvent au Québec les créations théâtrales ne se contentent-elles pas d’une dramaturgie sommaire qui reproduit des faits sociaux et en restent à leur description primaire ? Combien d’auteurs se proclament « engagés » et ne font qu’un théâtre bêtement idéologique, sans fouiller le matériau langagier qui devrait être leur première responsabilité artistique ?


Gilbert David, collaborateur de Spirale - Dirige et participe au dossier  Horizon incertain du théâtre québécois

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