Des paysages à sauver plutôt qu’à défigurer

L’histoire qui nous ressemble se découd chaque fois que nous abdiquons devant des investissements marchands qui non seulement défigurent un environnement porteur de sens, mais laissent la place à l’abandon lorsque les affaires deviennent meilleures sous d’autres cieux.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir L’histoire qui nous ressemble se découd chaque fois que nous abdiquons devant des investissements marchands qui non seulement défigurent un environnement porteur de sens, mais laissent la place à l’abandon lorsque les affaires deviennent meilleures sous d’autres cieux.

Lettre à Monsieur Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications

 

Monsieur le Ministre,

 

Un groupe de citoyens fortement engagés dans leur communauté m’a averti de la menace qui pèse sur le Domaine des Pères de Sainte-Croix sis à Lac-Simon. Après avoir examiné ce dossier, j’ai résolu de vous adresser une lettre d’appui à leur demande de classement de ce domaine en site patrimonial.

 

La raison qui me pousse à faire cette démarche tient à une expérience personnelle que j’ai vécue et aussi à l’obligation qui nous est faite de protéger, de conserver et de mettre en valeur les traces de notre histoire sur l’ensemble du territoire québécois.

 

J’ai passé mon enfance et mon adolescence dans une mignonne petite ville qui comptait 15 000 habitants. C’était une magnifique municipalité, riche grâce à la présence d’une importante usine, mais aussi un environnement culturel et naturel exceptionnel.

 

Parmi les joyaux de cet environnement, le couvent des Soeurs de l’Assomption, situé juste à côté d’un vieux presbytère. Ce couvent était bordé par un magnifique parc dans lequel on trouvait un kiosque où se produisaient les élèves en musique du couvent. Entre le presbytère et le couvent, un immense Sacré-Coeur sur lequel débouchait la rue principale bordée d’ormes centenaires.

 

Sans crier gare, le couvent fit un jour place à un immeuble de bureaux et à une clinique. Couvent, kiosque et parc disparurent au profit de spéculateurs peu sensibles à la beauté et à l’harmonie qui se dégageaient de cet ensemble architectural, signature d’une ville fière et coquette. Le Sacré-Coeur trépassa à son tour en même temps qu’apparurent des feux de circulation dignes d’une grande métropole. Cela fut le prélude à l’abattage des grands ormes de la rue principale et à la construction d’un centre d’achats à l’entrée de la ville avec son inévitable Canadian Tire, son Subway et son Tim Hortons.

 

La ville avait désormais perdu sa personnalité en même temps que son âme. Elle devint le pâle reflet d’une histoire venue du Midwest américain qui ne cultive aucun lien à un passé qui eût revêtu un sens pour ses habitants. On entre désormais dans la ville de mon enfance comme on entre dans n’importe quelle bourgade dessinée par l’ambition obèse du fast food et du fast money.

 

Ce que l’on fragilise

 

Chaque fois que nous renonçons à un fragment de ce que nous sommes, chaque fois que nous appauvrissons la diversité d’environnements qui témoignent de l’histoire locale et régionale, c’est notre identité nationale que nous fragilisons.

 

Le territoire du Québec est composé de milliers de ces petites histoires qui bricolent l’âme du pays. Ce patchwork de fragments identitaires lentement rassemblés au gré d’une histoire qui nous ressemble se découd chaque fois que nous abdiquons devant des investissements marchands qui non seulement défigurent un environnement porteur de sens, mais laissent la place à l’abandon lorsque les affaires deviennent meilleures sous d’autres cieux.

 

Lors de mon séjour à l’Assemblée nationale, j’ai eu l’occasion de débattre d’un projet de loi (Loi sur le patrimoine culturel) où la beauté des paysages devenait en soi et pour soi un facteur de protection. Le législateur s’obligeait à reconnaître une valeur patrimoniale à des coins de pays qui, par leur composition naturelle, architecturale ou historique (chap. I, art. 3), devaient être conservés pour le bien-être et à la demande de la population locale et régionale (chap. III, art. 18).

 

Comme en témoignent nos centres-villes, nos rues principales et les milliers d’écorchures infligées à des paysages jadis d’une grande beauté, nous avons maintes fois failli à nos responsabilités dans ce domaine cédant aux sacro-saintes exigences du commerce.

 

Le dossier présenté par les défenseurs du domaine des Pères de Sainte-Croix est exemplaire à cet égard. Il demande de protéger le site tout en lui insufflant une vocation récréotouristique et socio-économique compatible avec sa nature et son histoire. Favoriser une prise en main communautaire capable à la fois de protéger le site pour les générations futures et d’y développer une économie créatrice d’emplois me semble tenir davantage de la modernité que l’abdication devant un modèle de développement économique qui relève du siècle dernier.

 

Je vous sais sensible à ces préoccupations, Monsieur le Ministre, et c’est avec confiance que je vous écris ces quelques lignes essentiellement destinées à renforcer une position que vous n’avez vous-même aucune difficulté à faire vôtre, j’en suis sûr.

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