Pourquoi la littérature?

L’expérience de la littérature permet aux jeunes de grandir sur les plans intellectuel et affectif.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L’expérience de la littérature permet aux jeunes de grandir sur les plans intellectuel et affectif.

Mettez sous les yeux d’un analphabète une page écrite, il n’y verra que traces dépourvues de sens. Cependant que l’art de lire l’initiera au monde immense, tout intérieur, de la lecture. Un ordre prodigieux pourra se déployer en son imagination, son intelligence et son coeur, pour peu qu’il s’agisse d’un chef-d’oeuvre. George Steiner dit juste : le témoignage ultime est celui de l’enfant. « Priver un enfant de l’enchantement de l’histoire, de l’élan du poème, écrit ou oral, c’est comme l’enterrer vivant. C’est l’emmurer dans le vide. »

Plus tard devra s’épanouir la capacité d’entretenir un débat intérieur, d’entraîner ainsi son intelligence et sa conscience. Faute d’un matériel riche et varié pour la stimuler et l’occuper, la subjectivité humaine ne peut se développer. Les facultés de l’esprit sont comme celles du corps : faute d’exercice, elles s’affaiblissent, pour finalement s’atrophier. Générer des prisonniers de l’immédiat, sous l’hégémonie du visuel qui nous envahit de toutes parts, ce serait les rendre vite dépassés, séniles à vingt ans et bientôt, faute d’exercice, sans mémoire. Éveiller au contraire leur imagination et leur coeur à des chefs-d’oeuvre artistiques, aux grandes découvertes scientifiques, les ouvre aux défis, aux idéaux, aux difficultés, à ce qui donne le goût et la passion de vivre.

 

La langue maternelle, quelle qu’elle soit, constitue l’accès par excellence au langage - au logos - pour chacune et chacun de nous, et l’accès à l’écrit enrichit de manière irremplaçable le verbe, la pensée et la volonté, la vie même en ce qu’elle a de plus intime et de meilleur. L’enseignement littéraire oblige à une lecture lente, car il doit mobiliser l’attention, faire réfléchir, juger. Le sujet de la littérature est à la fois le plus difficile et le plus vital qui soit, puisqu’il s’agit essentiellement du bien et du mal qui ne sont jamais vécus en ce monde qu’au sein de la contingence, dans le maquis de circonstances infiniment variables. La littérature ouvre à la sensibilité, à la façon de voir, à la condition des autres : aussi s’avère-t-elle de plus en plus indispensable à toute démocratie, à toute vie politique responsable, spécialement dans le contexte de la mondialisation, comme l’a rappelé récemment Martha Nussbaum.

 

La littérature mondiale offre même des trésors d’une portée inestimable dont la vitalité est telle qu’ils ont dans certains cas survécu à l’usure des siècles, voire des millénaires. La nôtre ne manque pas de tels trésors. Mais il n’y a pas plus cruellement déshérité que quiconque a été tenu dans l’ignorance des trésors dont il a hérité en fait, ce qui peut l’amener à s’enlever la vie, se croyant à tort dans la misère. C’est à dessein que je parle de s’enlever la vie. Car quand donc saurons-nous prévenir le terrible drame de l’autodestruction chez nos jeunes ?

 

« Comment apprend-on une langue ? demandait Alain. Par les grands auteurs, pas autrement. Par les phrases les plus serrées, les plus riches, les plus profondes, et non par les niaiseries d’un manuel de conversation. » Il faut donner raison à Danièle Sallenave : les Lettres devraient « occuper une place tout à fait éminente dans la formation de chacun et de tous - de l’homme privé et du citoyen. Car avec les Lettres il y va de la réflexion, du goût, du jugement, de la pensée ». L’école est en réalité « le seul lieu où la lutte peut être menée contre les privilèges hérités […] Ce qui est élitiste, ce n’est pas de réussir, c’est d’y être aidé par la naissance. Le beau mot d’égalité signifie cela : offrir au plus grand nombre la possibilité d’exceller ». Les clichés contre la recherche d’excellence ne résistent pas longtemps dans le sport. Pourquoi en serait-il autrement là où elle importe davantage encore ?

 

La langue est instrument de pouvoir, et, donnée au peuple, remise aux mains des plus défavorisés, elle favorise cette fois la démocratie véritable. Cependant, la langue n’est pas plus réductible à des fonctions que ne l’est l’amour. Elle est cet « héritage que ne précède aucun testament » (René Char), marque et lieu de la liberté. Il s’agit de fournir «les armes de la distance et de la réflexion critique», d’arracher à la « philosophie spontanée » qui risque fort de n’être encore que du « politiquement correct », voire à la fuite dans la « valse méthodologique ». On ne saurait mieux dire.

 

Pourquoi ne pas faire confiance à l’intelligence et à la sensibilité de l’étudiante ou de l’étudiant en encourageant de toutes les façons possibles sa lecture personnelle, active des grandes oeuvres ? Les jeunes ont d’excellentes chances d’y reconnaître leur propre questionnement le plus profond, sous une forme sans doute mieux articulée au départ. Le succès fulgurant chez nous, en peu d’années déjà, du certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale n’a dès lors rien d’étonnant. Les immenses questions existentielles que ces oeuvres posent de façon concrète n’échappent pas aux jeunes. L’expérience démontre qu’ils en sortent stimulés, grandis sur le plan intellectuel et affectif, pour peu qu’on ait bien voulu leur accorder la chance et la liberté qui leur reviennent.


Thomas De Koninck - Chaire «La philosophie dans le monde actuel», Université Laval

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14 commentaires
  • Michel Mongeau - Abonné 22 juillet 2013 09 h 54

    La lecture plurielle

    J'endosse la thèse de monsieur De Konink. Cependant, je pense qu'il n'y a pas que les ''chefs- d'oeuvre'', ou les grandes oeuvres des grands auteurs qui possèdent les vertus décrites et qui génèrent des effets si diversément positifs. Avant de lire Platon, Plutarque ou Proust, beaucoup se sont d'abord trempés à Tintin, Bob Morane ou aux plus actuels Amos Daragon ou Harry Potter. Voilà pouquoi je recommande de consulter la charte des 10 droits du lecteur de Daniel Pennac:
    1 - Le droit de ne pas lire
    2 - Le droit de sauter des pages
    3 - Le droit de ne pas finir un livre
    4 - Le droit de le relire
    5 - Le droit de lire n'importe quoi
    6 - Le droit au Bovarysme
    7 - Le droit de lire n'importe où
    8 - Le droit de grappiller
    9 - Le droit de lire à haute voix
    10 - Le droit de se taire
    Bonnes lectures!

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 22 juillet 2013 13 h 36

      Oui, c'est chouette d'être moderne et d'encourager le jeune à faire ce qu'il aime, ce qu'il fait déjà, à lire ce qui le touche, le rassure, bla bla.

      La force de la lecture des Anciens, ou des chefs-d'oeuvre, est plutôt dans l'effort exigé pour sortir de soi, pour rechercher le contexte, interpréter les formulations étranges et les enjeux qui ne sont pas ceux d'un ado américain du XXIe.

      Certe, Tintin est une voie, mais elle peut être circulaire sans curiosité, stimulée par un mélange de références mystérieuses et par l'accessibilité à la richesse et la diversité, surtout pour le pauvre informatisé qui grandit dans une maison sans livre. Ne pas lire ce qu'on doit lire, mais résister aussi à ce qui est trop évident, ça forge aussi une personnalité.

    • Michel Mongeau - Abonné 22 juillet 2013 16 h 44

      @Alexis,
      Vous réorientez l'angle de mon propos. Oui à la ''grande littérature'', mais oui également à toute lecture qui risque de nous procurer plaisir et enrichissement. Comme il y a toute sortes de musiques qu'on peut savourer pour moult raisons et circonstances, il y a des livres et des oeuvres pour une variété de situations.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 22 juillet 2013 17 h 24

      Tout à fait, je veux simplement éviter qu'on se contente, comme il arrive, de ne lire «que» cette littérature accessible, comme de n'écouter que la pop bonbon. Je ne critique pas ces styles, mais face à leur prépondérance plaide pour quelques actions vers la découverte. J'aime bien Pennac mais il écrit pour des Français, qui ont la génétique liseuse et amateure de «chefs-d'oeuvres», tout le contraire de nous.

  • Huguette Proulx - Abonnée 22 juillet 2013 11 h 57

    De la littérature...

    ...comme "enrichissement du verbe, de la pensée et de la volonté, de la vie même". Merci M. De Koninck de ce vibrant plaidoyer en faveur de la littérature comme vecteur essentiel de croissance individuelle et collective.

    Huguette Proulx

  • France Marcotte - Abonnée 22 juillet 2013 12 h 04

    Vivre, lire, faire

    Mais quelqu'un qui ne ferait «que» lire serait aussi très à plaindre je pense. Il serait déséquilibré comme individu. Il pencherait tout d'un bord.

    Imaginons une personne qui aurait tout lu sur l'amour, même dit par les plus grands, mais ne l'aurait jamais vécu.

    Lire et vivre se nourrissent mutuellement. Vivre permet de juger de ce que l'on lit, de discriminer, de choisir.

    Et que serait lire sans faire?

    Tout ce sur quoi la lecture ouvre serait stérile sans l'agir.

    La mémoire peut trop vite oublier ce qu'elle a lu. C'est pourquoi il est bien que la lecture laisse dans la réalité les marques de son passage dans la mémoire.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 22 juillet 2013 13 h 37

      Vous avez raison, la lecture ne résume pas. Pourtant, lire peut enrichir le vivre, tandis que le vivre seul ne favorise pas en soi la lecture, même s'il peut la stimuler. Il faut savoir quoi encourager.

      La lecture est une prise de conscience élargie de notre état. Le monde regorge de vivants apathiques, mais on n'aura jamais trop de ces indomptables navigateurs du verbe.

    • France Marcotte - Abonnée 22 juillet 2013 15 h 24

      Votre commentaire me rend triste , M,Alexis.

      Il tend à réduire ce que je dis en le prenant au pied de la lettre pour en faire ressortir la faille plutôt que de chercher à en faire saisir l'esprit que je ne parviens peut-être pas à rendre précisément.
      Ne voyez-vous pas que je vénère moi aussi la lecture comme une planche de salut contre sa propre médiocrité?

      Lire avec ouverture devrait pourtant rendre généreux.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 22 juillet 2013 16 h 24

      J'aime toujours vous lire, c'est d'ailleurs pourquoi je vous réponds. J'ai cru en fait planer sur votre souffle avec mon commentaire et y ajouter quelques battements, en aucun cas en faire ressortir une faille.

      Ma conception de la pensée et de l'écriture est qu'il n'existe pas de point final, que chaque aspérité offerte doit servir à se hisser, nuancer, retourner. Ça semble parfois confrontant, je le comprends, mais ce n'est jamais le but. Il faut aussi concéder une certaine épaisseur historique au discours.

    • France Marcotte - Abonnée 22 juillet 2013 18 h 22

      Votre motivation est théoriquement réjouissante, mais je ne suis pas certaine que c'est ce que vous parvenez à faire.

    • France Marcotte - Abonnée 22 juillet 2013 19 h 17

      Plaît-il, M.Ste-Marie?

  • France Marcotte - Abonnée 22 juillet 2013 12 h 36

    Une personne n'est pas une chose vide

    ...qui doit se remplir du meilleur venant supposément de l'extérieur.

    En lisant, on prendra bien soin de ne pas abîmer ce que l'on est et qu'on ne sait même pas et que la lecture avec la vie devraient permettre de découvrir et de faire s'épanouir.

  • Michel Lebel - Abonné 22 juillet 2013 12 h 39

    Bravo!

    Très beau et juste texte du professeur De Koninck. À relire, à méditer et à mettre en oeuvre. Mais la tâche ne sera pas facile en ces temps du tout-vite et de l'immédiat!

    Michel Lebel