Reconnecter le projet d’indépendance

Les Québécois, c’est ce que l’on a notamment pu voir lors du « printemps érable », ont soif de « grande politique ».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les Québécois, c’est ce que l’on a notamment pu voir lors du « printemps érable », ont soif de « grande politique ».

Depuis quelques années, le projet souverainiste en est graduellement venu à être réduit dans l’opinion publique à la souveraineté de l’État du Québec. Ce projet n’est désormais plus conçu comme cette grande réalisation collective d’un peuple qui entreprendrait de s’autodéterminer en se donnant un pays bien à lui. Il apparaît largement dissocié de la souveraineté du peuple québécois. Or, du point de vue des principes, la souveraineté populaire précède la souveraineté de l’État. Celle-ci prend sa source dans celle-là et en est indissociable : la souveraineté de l’État étant l’incarnation institutionnelle de la souveraineté du peuple, première et fondatrice.

Aussi, l’une des tâches urgentes auxquelles les souverainistes devraient s’attaquer est de renouer avec ce principe de la souveraineté populaire. Le projet souverainiste doit à nouveau s’afficher comme ce grand projet collectif qu’il était dans les années 1960, alors qu’il était fortement associé au mouvement global d’émancipation collective des Canadiens français devenus Québécois. L’idée de la souveraineté du peuple québécois devrait à nouveau habiter ce projet politique. Et renouer avec cette idée passe inévitablement par une démarche constituante, comme l’expression collective de cette souveraineté dont nous disposons comme peuple.

 

Référendum et démarche constituante

 

La grande stratégie souverainiste s’articule depuis 1974 autour du référendum. La question de la constitution a toujours jusqu’ici été reléguée au second plan ; celle-ci devant s’amorcer à la suite d’un référendum victorieux et non avant. Cela tient à l’argument selon lequel il serait probablement plus facile d’amener une majorité de Québécois à se prononcer en faveur du Oui lors d’un référendum qu’à amener ceux-ci à se mettre d’accord sur un projet de constitution, quel qu’il soit. Certains favorables à l’idée de pays pourraient rejeter un tel projet de constitution sous prétexte qu’elle serait trop ceci ou ne traiterait pas assez de cela. Ce risque est bien réel, mais il est selon moi surestimé.

 

Il suffirait que le texte de cette constitution québécoise soit succinct et s’en tienne à des principes généraux pour qu’elle parvienne à recueillir le consensusnécessaire à son adoption. D’ailleurs, la plupart des constitutions du monde sont des documents concis n’énonçant que de grands principes. La constitution étatsunienne de 1787, par exemple, ne comptait que 10 pages (4400 mots) et celle adoptée par les révolutionnaires français, en 1791, à peine 27 pages (12 000 mots). Plus récemment, en 2006, les Monténégrins se sont donné une constitution qui ne fait que 22 pages (10 000 mots).

 

Le problème avec la grande stratégie souverainiste actuelle est qu’à trop attendre ce référendum qui ne semble jamais venir, on accepte servilement de se soumettre à la Loi constitutionnelle de 1982 qui nous a été imposée contre notre gré, et qui est érigée sur la négation de notre souveraineté de peuple.

 

Entendons-nous. La question de l’indépendance du Québec est une question qui devra inévitablement un jour être tranchée par le peuple québécois par voie démocratique. Pas de déclaration d’indépendance sans référendum. Mais entre-temps, qu’est-ce qu’on fait ? Déclarer l’indépendance du Québec par voie de référendum, c’est une chose, s’engager dans une démarche constituante, c’en est une autre. Et ces démarches, bien que distinctes, sont complémentaires et intimement liées, et devraient donc être au coeur du projet souverainiste.

 

Élever le niveau des débats politiques

 

D’un point de vue stratégique, je suis persuadé que nous engager dans une démarche constituante représenterait une bonne façon de remettre sur l’avant-scène politique le projet souverainiste. Une telle démarche contribuerait à élever le niveau des débats et des enjeux politiques au Québec, condition essentielle pour que ce projet recueille un jour un appui majoritaire.

 

Le Québec sort actuellement de neuf années d’un régime dont l’un des principaux effets aura été de réduire la politique à une approche gestionnaire et de soumettre la chose publique aux impératifs de l’économie néolibérale. Les affaires touchant la gestion courante de l’État en sont venues en quelque sorte à épuiser tout le sens du politique. Aussi des enjeux comme les listes d’attente dans les urgences, l’octroi des contrats publics, les droits de scolarité ou les redevances minières par exemple accaparent aujourd’hui toute notre attention. L’une des conséquences est bien sûr d’avoir favorisé un climat propice au détournement de l’intérêt public et par suite à la corruption, dont on mesure en ce moment toute l’étendue avec la commission Charbonneau. Mais cette approche a également conduit à saper les conditions mêmes d’énonciation du projet souverainiste. Car tant et aussi longtemps que nos débats politiques au Québec continueront à être entièrement absorbés par ces enjeux touchant la gestion des affaires courantes de l’État, il est normal que le projet souverainiste apparaisse comme « déconnecté » et par suite condamnable.

 

La « grande politique »

 

Le projet souverainiste relève de la grande politique, dans le sens noble du terme, puisqu’il tient du destin collectif d’un peuple. Ce projet ne saurait se laisser saisir à l’aune d’une approche gestionnaire du politique. Oeuvrer à ce projet exige donc de travailler à ce que la « grande politique » regagne ses lettres de noblesse. Ce n’est que lorsque nos débats s’élèveront au-dessus du niveau où ils sont aujourd’hui - comme cela fut le cas au début des années 1990 - que ce projet pourra à nouveau apparaître intelligible et attrayant.

 

S’engager dans une démarche constituante, laquelle amènera les Québécois à débattre de questions fondamentales comme celles touchant le type de régime politique, le principe de la laïcité de l’État ou la régionalisation des pouvoirs, aura pour résultat certain d’élever le jeu politique. Les Québécois, c’est ce que l’on a notamment pu voir lors du « printemps érable », ont soif de « grande politique ».

 

C’est aux souverainistes de traduire cette soif en projet politique en l’accompagnant vers l’idée de pays. Ceux qui soutiennent que l’idée d’indépendance ne devrait pas être une « coquille vide » ont parfaitement raison. Mais ils se méprennent en pensant qu’il faille nécessairement combler cette idée avec un projet social, aussi noble et souhaitable soit-il. Le seul contenu qui convienne à un tel projet est la souveraineté du peuple québécois, car elle seule lui procure toute sa légitimité, sa dignité et sa force.


Danic Parenteau - Professeur adjoint, Collège militaire royal de Saint-Jean

56 commentaires
  • Luc Archambault - Abonné 22 juillet 2013 02 h 49

    La démocratie...

    « S’engager dans une démarche constituante » oui. Mais pas sous dictature.

    La Constitution de l'État présent n'a jamais été soumise à référendum. Elle s'applique par défaut de n'avoir pas été soumise à référendum. Il faut donc corriger le défaut.

    Son défaut ce n'est pas d'être trop ceci ou pas assez cela, son défaut c'est de s'appliquer sans oui. On ne peut « s'engager dans une démarche constituante » en tolérant que s'applique une Constitution qui n'a pas le oui du peuple, ce serait la valider ; ce serait valider le fait qu'elle s'applique sans oui ; ce serait valider ce qui nie la primauté de la souveraineté du peuple.

    La souveraineté « relève de la grande politique » oui, voilà pourquoi il ne faut pas se contenter du petit État de clair déni démocratique canadianisateur. Il faut être assez grand pour ouvrir les yeux sur cet État présent qui nie la primauté démocratique de la souveraineté du peuple.

    Oui, les Québécois,es on soif de grandeur démocratique. Il faut donc donner l'occasion à ce peuple souverain d'user sans condition ni délai des pleins pouvoirs démocratiques qui sont les siens. C'est possible si l'Union des forces démocratiques citoyennes et politiques de ce peuple s'engage à former un gouvernement multipartite de Libération démocratique nationale qui sitôt élu majoritaire appelle Le Peuple à invalider tout État qui, tel l'État du Canada, n'a pas obtenu le clair oui référendaire des Québécois,es et à valider la Constitution primordiale de la République démocratique du peuple souverain du Québec.

    Le pouvoir constituant du peuple vaut non seulement pour l'État devant succéder à la dictature d'occupation canadianisatrice, mais d'abord pour l'État présent qui s'applique par-dessus la tête du peuple. S'abstenir de s'occuper de l'État présent ne fait que lui donner l'occasion de perdurer, non sans le valider en niant la primauté de la souveraineté du peuple.

    On en peut à la fois la nier, et la mettre de l'avant. C'est soit l'un, soit

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 23 juillet 2013 08 h 27

      @Messieurs Parenteau et Archambault...Pris dans votre rêve, vous semblez oublier que le mouvement souverainiste est largement minoritaire à l'Assemblée Nationale...Toute nouvelle constitution québécoise devrait au moins être votée et acceptée par cette assemblée....

      Il ne faut pas seulement parler de Démocratie...Il faut l'appliquer!
      Rappel :54 députés péquistes, 50 députés libéraux et 29 députés caquistes, 2 députés de QS...Donc 56 souverainistes contre 69 fédéralistes...

    • André Hamel - Abonné 23 juillet 2013 09 h 26

      Tout un argument ça Mme Wandelmaier ! Wow ! Fallait y penser !

    • Yves Perron - Inscrit 24 juillet 2013 07 h 29

      Mme. Wandelmaier, vous faites vite des raccourcis quand on sait que 75% des Caquistes sont des indépendantistes mous et qu'ils n,attendent que la prochaine (condition gagnante) pour sortir de cette fédération mal ficelée.
      N'oubliez pas que le Québec n'a pas signé et ne signera pas de sitôt votre constitution rapatriée de force et totallement anti-démocratique. De plus les jeunes d'aujourd'hui n'Ont plus peur des épouvantails à moineaux servis ad nauséam par le fédéral depuis 40 ans. L'indépendance du Québec arrivera comme la chute du mur de Berlin. ''Overnight''

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 24 juillet 2013 08 h 31

      Oui! Mr Hamel...Cela semble naif de le présenter comme cela ...Mais cela est trop souvent oublié dans ces pages!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 juillet 2013 08 h 39

      Mme Wandelmaier, la dernière élection ne sera pas la dernière au pays... enfin souhaitons le !

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 24 juillet 2013 14 h 14

      @ Mr Perron...Vous êtes dans l'erreur quant à votre analyse de l'état d'esprit des Caquistes...Mr François Legault a prôné un moratoire de dix ans pour appuyer un nouveau rèfèrendum sur la souveraineté, sachant que les finances du Qc et la dynamique écionomique actuelle ne sont pas en état d'aller de l'avant avec le projet souverainiste...Madame Marois, ancien ministre des finances le sait très bien aussi..D'oû ses hésitations!
      Il faut pouvoir se payer un pays! Or, pour le moment, ce n'est pas le cas...

      @Mr Lefèvre...Un troisième référendum perdant repousserait toute autre tentative pour les trente prochaines années...C'est pour cette raison et seulement cette raison que les chefs péquistes attendent "les conditions gagnantes"...Et plusieurs élections avec mouvement souverainiste minoritaire aurait au fond le même effet...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 juillet 2013 07 h 21

      Mme Wandelmaier, premièrement pour ne pas faire d'erreur à la transcription de votre nom, je fais un copier/coller pour démontrer mon respect envers vous.

      «Et plusieurs élections avec mouvement souverainiste minoritaire aurait au fond le même effet...» Vous jeter d'avance la serviette ? Voila peut-être où le bas blesse. Ce que vous me dites finalement c'est «À quoi bon !» Ah bon ! Défaitisme quand tu nous tiens...

      La question devient : «Restons-nous assis en regardant passer la parade ou est-ce qu'on se lève pour emboîter le pas ?

      Une chaise ou des souliers de marche ?

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 25 juillet 2013 14 h 35

      Merci pour votre respect, Mr Lefebvre..J'ai aussi toujours des difficultés avec le b et le v de votre nom! J'essaie aussi de respecter les sentiments des participants à ce forum...mais les réalités sont parfois blessantes...
      Je ne veux pas argumenter davantage...
      Cette option divise une Nation de façon assez dramatique...

  • Marcel Bernier - Inscrit 22 juillet 2013 04 h 35

    Pour la marche debout...

    « La seule liberté digne de ce nom est de travailler à notre propre avancement à notre gré, aussi longtemps que nous ne cherchons pas à priver les autres du leur ou à entraver leurs efforts pour l'obtenir », écrit John Stuart Mill.
    Nous n'avons besoin ni de constitution, ni de référendum pour continuer notre marche vers l'indépendance. À preuve toutes nos réalisations dans notre espace territorial selon nos us et coutumes, nos lois et notre vouloir vivre-ensemble. Et ce, grâce à notre volonté de ne céder en rien sur l'essentiel.
    Lors du rapatriement unilatéral de la constitution, en 1982, et de la fraude référendaire référendaire de 1995, nos amis d'en face nous ont démontré ce qu'ils entendaient par État de droit, nous allons maintenant leur démontrer qu'il existe un respect de soi, partagé par une multitude de Québécois et de Québécoises, et qui vient en complète contradiction avec leur vision.
    Le pacte confédéral entre les deux peuples, qu'on se le dise, à voler en éclats puisque nous n'avons pas apposer notre signature sur ce document qui régit le Canada. Et ce, grâce à un des nôtres qui subodorait une immense supercherie pour nous asservir. Bien nous en fasse!

  • Pierre Schneider - Inscrit 22 juillet 2013 06 h 49

    Oh que OUI !

    C'est exactement ce que je m'évertue à dire à tous mes amis indépendantistes depuis plusieurs années.

    D'abord une constitution citoyenne avec choix d'un régime: Si, comme tout l'indique, les Québécois rejetent la monarchie, ce sera une République.

    Je ne veux plus entendre parler de référendum (piège s'il en est dans les circonstances actuelles) tant que le Québec n'aura pas sa constitution.

    Mais pourquoi les partis souverainistes comme ON et le PQ ont-ils une sainte frousse du mot république ?

    Parce qu'un changement de régime mettrait un terme au pouvoir élitiste qui s'arroge tous les droits, dont celui de ne jamais consulter les citoyens sur les enjeux majeurs qui se posent très souvent ? Peur de la démocratie directe ?

    OUI, il faut cesser d'avoir peur. Et changer l'essentiel d'une démarche qui tourne en rond avec ses discours ronflants.

    • Marcel Bernier - Inscrit 22 juillet 2013 13 h 53

      La question demeure : comment les députés-es du Parti québécois peuvent-ils et elles faire allégeance à la reine d'un pays étranger (la monarchie) et au peuple québécois (la république)? Cela ressemble à l'énigme posée concernant le caramel dans la Cadbury.

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 22 juillet 2013 19 h 39

      @ M. Pierre Schneider.

      J'aimerais que vous m'expliquiez une chose, si vous en avez le temps, M. Schneider. En quoi une république permet-elle une plus grande
      démocratie directe ?

      Ce n'est pas du sarcasme, c'est une vraie question sur la nature même de ce qu'est une république.

      Merci de m'éclairer !

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 22 juillet 2013 07 h 38

    Bravo !

    J'adhère à votre proposition sans hésitation. Sortons l'indépendance du Québec de sa torpeur !

  • Gilles Théberge - Abonné 22 juillet 2013 07 h 47

    Grande politique!

    Il serait étonnant, bien que je la partage, que votre thèse soit acceptable aux radicaux de QS.

    Ces derniers continuent de se dire indépendantistes, mais ils posent tellement de conditions qu'il devient pratiquement impossible que s'exprime concrètement leur volonté d'indépendance.

    Quant au parti Québécois, qui pense encore que le gouvernement actuel mettra en chantier un projet de constitution...?

    • Pierre Blouin - Inscrit 22 juillet 2013 21 h 05

      C'est justement cette radicalité de QS que M. Parenteau prône, la Constituante et l'assemblée qui la définit, avec la Constitution, sont dans le programme de QS. L'avantage immense est que le débat public serait redéfini sur de nouvelles bases, celles de la "grand politique" justement.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 22 juillet 2013 21 h 31

      C'est la thèse des «radicaux de QS». La seule condition qu'ils posent.

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 22 juillet 2013 22 h 37

      Moi ce qui m’étonne c’est que M. Parenteau puisse enseigner au Collège Militaire Royal de St-Jean à des élèves-officiers de l’armée canadienne, tout en étant président d’un mouvement indépendantiste (NMQ). M. Harper doit certainement en faire des cauchemars!