Les effets pervers de la protection des milieux naturels

Selon l’équipe de rétablissement de la rainette faux-grillon de l’Ouest au Québec, 90 % de la superficie de l’habitat de la rainette faux-grillon ont disparu.
Photo: Archives Le Devoir Selon l’équipe de rétablissement de la rainette faux-grillon de l’Ouest au Québec, 90 % de la superficie de l’habitat de la rainette faux-grillon ont disparu.

La ville de Longueuil possède ce dont peu de municipalités se sont prévalues : un milieu humide et boisé en voie d’être déclaré refuge faunique pour la rainette faux-grillon, espèce désignée comme menacée au Canada et comme vulnérable au Québec. Grâce au travail acharné d’activistes, plus de 260 hectares du boisé du Tremblay, habitat de la fameuse grenouille, sont protégés à Longueuil. Le parc Michel-Chartrand, quant à lui, compte plus d’une centaine d’hectares, parmi lesquels se trouvent des espaces uniquement voués à la conservation de la faune et de la flore.

 

Pourtant, et c’est toute l’ironie de la situation, leur statut de milieu protégé condamne les espaces sauvages environnants. Plusieurs villes n’ont effectivement pas d’espace qui se compare à l’un ou l’autre de ces joyaux. Ainsi, quiconque désire faire préserver un terrain sauvage autre que ceux-ci se heurte immanquablement à cette réponse vide de sens : « Le boisé du Tremblay et le parc Michel-Chartrand sont déjà protégés. Ne nous en demandez pas plus. »

 

En matière d’environnement, c’est encore la loi du moindre effort qui prévaut. Les administrations se disent toutes conscientisées aux défis environnementaux actuels, parce qu’il paraît mal de dire le contraire. Cependant, force est de constater que la majeure partie des administrations municipales actuellement en place accorde peu d’importance aux milieux naturels. On fait ce qu’on croit être le minimum, c’est-à-dire autant ou un peu plus que ses voisins, histoire de tenir la comparaison, et on s’en lave les mains. On rase le reste.

 

Or, selon la société de conservation Canards Illimités Canada, qui s’est chargée de répertorier les milieux humides en Montérégie, il ne reste que 3 % de milieux humides dans la région. 3 %, pour des milieux dont on dit souvent qu’ils sont les reins de la planète, c’est minuscule. Une administration responsable, qui prendrait connaissance de ces chiffres alarmants, aurait tendance à vouloir faire cesser toute destruction, même partielle, des milieux humides restants sur sa municipalité. Non ?

 

Pourquoi attendre?

 

Pourtant il est très dur, encore aujourd’hui, malgré tout ce qu’on sait sur l’importance des milieux naturels/humides, de faire protéger les quelques espaces restants. Un citoyen, venu au conseil de ville de Saint-Bruno pour demander la protection du boisé Sabourin, a dit exactement ce que je pensais, lorsqu’il a dit : « Si on ne trouve pas d’espèce menacée dans un boisé, on rase. Un milieu naturel, c’est plus important que ça. »

 

Pourquoi faudrait-il attendre qu’une espèce soit déclarée menacée pour s’intéresser à la protection du milieu naturel dans lequel elle réside ? Qu’en est-il des précieux services que nous rendent ces milieux ? Purification de l’air et de l’eau, lutte contre la chaleur urbaine, absorption du gaz carbonique - dont la quantité dans l’atmosphère atteint un niveau record -, ressourcement et contrôle du niveau de l’eau lors de pluies diluviennes. Nous avons besoin de ces espaces, qu’une espèce menacée s’y trouve ou non.

 

On détruit tout, tant qu’il n’y a pas signes alarmants qu’une espèce habitant le milieu est en déclin. Et même encore. À La Prairie, par exemple, on tente actuellement de faire arrêter la construction dans un milieu naturel où habite la rainette faux-grillon, dont la précarité n’est plus à démontrer. Puis il y a Longueuil, où, lorsqu’on s’intéresse à d’autres milieux que nos deux espaces vedettes, incluant des milieux où subsiste cette grenouille, on passe pour des bébés gâtés qui réclament plus que leur part de gâteau.

 

Pourtant, il convient de préciser que même si le boisé du Tremblay est préservé et qu’une métapopulation y est protégée, sa survie à long terme est loin d’être assurée. Selon Tommy Montpetit, du Centre d’information sur l’environnement de Longueuil, sa disparition à court ou à moyen terme est encore à craindre. Parmi les dangers qui la menacent, il mentionne les écarts de température causés par le réchauffement climatique.

 

Habitat menacé

 

L’équipe de rétablissement de la rainette faux-grillon de l’Ouest au Québec estime que 90 % de la superficie de l’habitat de la rainette faux-grillon ont disparu. En continuant à fragmenter la superficie de son habitat, on ne fait qu’intensifier la précarité de sa situation. En continuant à raser et à éliminer des groupes, on réduit la diversité génétique de l’espèce, ce qui la rend plus sujette à être décimée par des maladies.

 

Voulant me rassurer sur les boisés et milieux humides amenés à disparaître près de Roland-Therrien et du R-100, mon conseiller municipal m’a dit : « Il va y avoir du développement, c’est certain. Mais certains boisés seront développés plus tard. Il y a certains terrains pour lesquels nous ne sommes pas encore allés en appel d’offres. » Laissons de côté l’absurdité de l’idée selon laquelle la destruction d’un milieu naturel, parce que lente, puisse rendre serein. Je m’interroge : s’il n’y a pas eu d’appel d’offres et que le terrain appartient toujours à la ville, qu’est-ce qui empêcherait la protection de ces espaces ? Il n’y aurait aucun permis à faire révoquer, aucune négociation à mener à bien. Pourquoi vouloir à ce point détruire ces milieux ? Est-ce vraiment avoir une conscience écologique que de refuser de regarder plus loin que ce qui a déjà été fait ? De s’occuper de bonifier un espace qui n’est plus menacé, sans s’intéresser à ce qui pourrait être fait pour les autres espaces de qualité ? Oui, la rainette jouit d’une situation exceptionnelle à Longueuil, si on la compare avec le sort que lui réservent d’autres villes. Mais cela est insuffisant pour sauver l’espèce à long terme.

 

Et si la ville de Longueuil devenait un véritable refuge pour la rainette faux-grillon ? Si on conservait tous les boisés dans lesquels elle subsiste encore ? Pourquoi ne pas faire de Longueuil, tout entière, l’un des plus grands refuges d’une espèce en péril au Québec ? Qu’en dirait-on si elle devenait une vraie pionnière dans la sauvegarde de la rainette faux-grillon et des boisés urbains ? Ne serait-elle pas assurée de passer à la postérité ?

 

Ai-je des rêves trop grands pour la ville de Longueuil ? Une chose est sûre. Ce qui est fait actuellement à Longueuil, bien que louable, n’est pas suffisant.

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2 commentaires
  • Pierre-Paul Roy - Abonné 17 juillet 2013 08 h 35

    Quand j'étais tout petit

    Octogénaire je me souviens quand j'avais quatre ans et que j'allais au chalet de ma grand-mère Blanche à plage Laval les soirs ou je pleurais au son des ouaouarons qui me faisait peur. Et Blanche qui me rassurait. Beaucoup,beaucoup plus tard,voyant ce qui sa passait dans ma ville de Laval, un certain maire me faisait peur. Maintenant les deux sont disparus.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 17 juillet 2013 10 h 51

    Le milieu de vie des citadins et des banlieusards

    La préservation des milieux naturels appartient aux élus municipaux et dépend d’une bonne planification de l’aménagement du territoire et d’un urbanisme non voué uniquement au bâti. La Commission Charbonneau nous a informés de tout le “grenouillage” d’influence et de la corruption qui existaient au sein des administrations municipales notamment en faveur des promoteurs immobiliers. Sachant cela, il est du devoir des citoyens de s’impliquer davantage en politique municipale. Il faut stopper les projets de construction qui saccagent les milieux de vie naturel, mettant en péril la faune et la flore. Il est évident que les citadins et les banlieusards souffriront de plus en plus des ilôts de chaleur sur leur territoire dans ce contexte de destruction des milieux humides.

    ll est ironique que les banlieues étaient recherchées pour le calme et l’espace qu’elles pouvaient procurer alors que les milieux naturels ont été détruits au fur et à mesure que la construction domiciliaire a occupé davantage le territoire. Nous avons donc ici de beaux exemples de mauvaise planification urbaine et de reproduction de la ville ouvrière du début du XIXe et XXe siècles avec les petits pavillons en rangée, les arbres rasés au sol, les pelouses florissantes et l’usage privilégié de la voiture, soit un modèle de développement complètement dépassé, aux dépens de la qualité de vie des citoyens. Il est temps de repenser notre modèle de développement en s’inspirant d’autres villes qui ont allié développement avec transport public, parcs et milieux de vie naturels.