Des Idées en revues - Les roses de la Brenta: apprendre, c’est fleurir

C'est parce qu’il aimait contempler les roses de la Brenta au point d’en faire son épitaphe que l’écrivain Heinrich Heine souhaitait embrasser tout l’univers : « À la voûte azurée du ciel, où scintillent les belles étoiles, je voudrais coller mes lèvres dans un ardent baiser. » Le désir est le moteur de tout apprentissage. Que l’on veuille devenir un jour poète ou scientifique n’y change rien.

 

La connaissance à l’air libre

 

Je ne comprenais rien aux maths. Mes parents non plus. Pourtant, ils avaient l’habitude des soustractions. Chaque fin de mois nous rapprochait du zéro. À la maison, un seul livre, coupé en deux, la première moitié d’un Petit Larousse. Au milieu des années soixante, dans la plupart des écoles primaires de mon coin de pays, Rome était encore la Ville éternelle. Et la prière, notre quête de l’infini.

 

À la bibliothèque de l’école, je devais avoir sept ou huit ans, j’allais faire une rencontre déterminante. Un jeune reporter, à la houppe célèbre, m’ouvrait toutes grandes les portes de l’imagination : Tintin. Objectif Lune. J’éprouvais enfin la joie d’échapper un temps à l’inertie du quartier, qui envahissait les salles de classe comme les modestes habitations où nous vivions tous à l’étroit.

 

J’étais amoureux de l’espace, mais il fallait vivre sur Terre. Première secondaire, un cours d’écologie qu’un suppléant allait sauver de l’ennui. Au lieu de sortir nos cahiers, nous sommes tous allés dehors. Nous devions ramasser des feuilles, puis identifier les arbres d’où elles étaient tombées. L’observation était de mise. La feuille était-elle dentée, lobée ou entière ? Autour de nous, plein de questions ; dans nos mains, les réponses. Le maître est revenu. Il était guéri. Le tableau vert redevenait tout blanc de mots. Et la science, toute noire.

 

L’enthousiasme à la Rostand

 

Deux ou trois années plus tard, au milieu de mon adolescence, alors que la télévision de Radio-Canada rediffusait Le sel de la semaine, j’ai retrouvé la joie du vivant grâce aux bons soins de Fernand Seguin. Il avait eu l’heureuse idée d’interviewer le biologiste Jean Rostand. Le vieil homme aux épaisses lunettes noires avait l’oeil aiguisé des traqueurs de sens. Il parlait de sa « fougue sénile », que Seguin traduisit ainsi : « Il aurait pu être un merveilleux professeur, un propagateur d’enthousiasme. »

 

Le mot est lâché : enthousiasme. Du grec enthousiasmós, « possession ou transport divin ». Je n’ai jamais compris que dans la formation des maîtres n’entrent pas de façon claire et précise l’amour du savoir et le besoin d’en répandre les fruits. On se perd dans toutes sortes de joutes verbales qui s’apparentent aux controverses de jadis sur le sexe des anges. Le jargon méprise la langue commune. Mais dès que j’ouvre n’importe quel livre de Jean Rostand, je vois d’abord l’expression d’une culture. J’y vois également une éthique de la science : « Recherche : partir de ce qu’on croit savoir, et tirer sur le fil en souhaitant qu’il se brise… »

 

Aucun fil ne se brise dans la tête de ceux qui prétendent avoir trouvé. Jamais ils n’auront la force de conclure avec Fontenelle que l’être humain devient « moins capable d’erreur dès qu’il sait à quel point il l’est ». Rostand n’est pas lu dans nos facultés des sciences de l’éducation. Ni Fontenelle. On oublie que pour rendre le savoir vivifiant, il faut une langue vivante.

 

Tristes mathématiques

 

Au collégial, je me suis éloigné des sciences à cause des mathématiques. Je les maîtrisais mal. On me donnait à savoir, sans me donner à comprendre. Or il existe une grammaire des mathématiques tout comme il existe une grammaire du français. Cette grammaire repose sur des notions et des règles fondamentales que l’on doit saisir dès le plus jeune âge. D’autant que ces notions et règles sont abstraites et doivent être apprivoisées sur une longue période de temps.

 

La science, ce n’est pas uniquement ce que l’on voit, c’est aussi ce que l’on ne voit pas. Ce que l’on ne verra jamais. Les mathématiques procurent du bonheur à ceux et celles qui en maîtrisent le langage. Pour les autres, les mathématiques à l’école se comparent à des instruments de torture avec lesquels on châtie l’ignorant au lieu de l’instruire.

 

Et quand on sait le rôle joué par les mathématiques dans les sciences en général, priver quelqu’un d’une bonne connaissance des mathématiques, c’est tôt ou tard le priver des sciences. Parce que les chances ne sont pas les mêmes pour tous, l’école doit être une chance pour chacun.

 

Enseigner pour élever

 

Dans mes cours, j’entends faire respecter la devise de tout apprentissage : une coche au-dessus. L’autorité en classe signifie aider les élèves à s’élever au-dessus d’eux-mêmes. La plupart ne savent pas qu’ils sont capables de plus. La tâche d’un professeur consiste à leur en faire prendre conscience. Mais pour cela, un professeur doit avoir à l’esprit qu’étudier nécessite des efforts et qu’apprendre exige des encouragements. Tout comme l’art de gouverner, j’aimerais dire que l’art d’enseigner se résume à ces quelques lignes tirées des Entretiens de Confucius : « Zilu interrogea Confucius sur l’art de gouverner. Le Maître dit : “Donnez-leur l’exemple, encouragez-les.” Zilu lui demanda de développer. Il dit : “Sans relâche.” »

 

En troisième année du primaire, l’institutrice nous avait fait écouter en classe Le Petit Prince, enregistré par Gérard Philipe : « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. » Enseigner, c’est cultiver un esprit ; apprendre, c’est fleurir.

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1 commentaire
  • Louise Constantin - Abonné 16 juillet 2013 16 h 12

    La passion de la science

    Quelle coïncidence ! Pas plus tard que la semaine dernière, je citais à mon tour Jean Rostand et sa "fougue sénile" (qui faisait suite à sa fougue juvénile). Cette entrevue exceptionnelle, reprise au décès de Fernand Séguin, semble avoir durablement marqué les jeunes esprits que nous étions. La passion de ce savant et son attitude iconoclaste étaient véritablement contagieuses.

    Le Sel de la semaine, dans sa simplicité et sans les artifices technologiques d'aujourd'hui, savait captiver. Il m'arrive parfois de penser que la plus grande partie de ce que je peux considérer être "ma culture" a été acquise grâce à cette émission davantage qu'à l'école (exception faite de certains cours animés là encore par des enseignants passionnés). Aujourd'hui, c'est l'émission Contact qui a heureusement repris le flambeau.