Des Idées en revues – La technoscience est morte, vive la technoscience!

On peut lire dans le dernier opus de Comment se faire des amis ce judicieux conseil : « Fustigez la technoscience à la première occasion dans toutes vos conversations. » Car en France comme au Québec, « technoscience » est un gros mot qui signe la défaite de la « pure » science et témoigne de sa métamorphose en une créature servile soumise au marché.

 

Faudrait-il alors abandonner le substantif « technoscience » ? Certainement pas ! Car il a l’immense mérite de souligner l’imbrication de la science et de la technique, résultat d’une convergence amorcée dès la Renaissance.

 

D’une part, la technique s’est peu à peu scientificisée. Traditionnellement, en effet, les techniques se développaient lentement par essais et erreurs. Mais, au XIXe siècle, la pratique des ingénieurs a intégré le laboratoire et le développement de nouvelles techniques s’est inscrit dans un véritable processus de recherche, englobant à la fois les tests, l’étude des matériaux et la formulation de théories technologiques. Cette évolution a conduit à la constitution des sciences du génie : génie chimique, thermodynamique, mécanique des fluides, etc.

 

De son côté, au XVIIe siècle, alors même qu’elle amorçait un lent processus de professionnalisation, la science s’est technicisée. C’est cette caractéristique structurelle que le substantif « technoscience » ressaisit.

 

Le logothéorisme règne en maître

 

Selon l’image d’Épinal, la spécificité de la science résiderait dans la fameuse « méthode expérimentale ». Pourtant, paradoxalement, la science est traitée par toute l’épistémologie du XXe siècle comme un ensemble d’énoncés valides qui expliquent et permettent de prédire dont la dimension « expérience » est entièrement évacuée.

 

Le philosophe des sciences Gilbert Hottois qualifie cette conception de « logothéorique ». Pour celle-ci, la science est un corpus de théories composées de propositions langagières.

 

Ce logothéorisme règne toujours en maître. Le prix Nobel de physique est majoritairement attribué à des théoriciens plutôt qu’à des expérimentateurs. L’histoire des sciences est parfois même réécrite afin de présenter toute expérience scientifique comme découlant d’une théorie préexistante.

 

Depuis une trentaine d’années, cependant, des penseurs comme Hottois ou Ian Hacking prennent leurs distances face à cette conception et établissent un équilibre passablement différent entre théorie et expérimentation.

 

La science repose sur des instruments

 

Le premier facteur que ces penseurs mettent en évidence est l’instrumentation. La science moderne repose tout entière sur cette base matérielle. L’un des premiers gestes posés par la Royal Society, à sa fondation en 1660, a été d’acheter une collection sur le marché des instruments scientifiques, alors florissant à Londres. De fait, quand on entre dans un labo, ce ne sont pas des théories qu’on aperçoit, mais bien des appareils et des objets de toutes sortes.

 

Les besoins de la recherche obligent les scientifiques à constamment inventer de nouveaux instruments. Et cette situation ne se limite pas aux débuts de la science moderne, quand les instruments étaient « rudimentaires ». La photo prise par la cristallographe Rosalind Franklin, qui a permis de déboucher sur la compréhension de la structure de l’ADN, la célèbre double hélice, provenait d’un appareil à rayons X que Franklin avait construit elle-même pour poursuivre ses travaux.

 

L’expérimentation est centrale

 

L’expérimentation est le deuxième facteur qui est réassigné à la science. De fait, on s’aperçoit que, souvent, des expériences sont réalisées de manière exploratoire et que leurs résultats sont acceptés. On constate que des lois expérimentales existent longtemps avant qu’une quelconque théorie ne les unifie.

 

L’expérimentation apparaît donc non seulement comme une activité centrale à la pratique scientifique, mais comme une activité qui vaut en elle-même. Pourquoi ? Parce qu’elle a une finalité propre : la création de phénomènes, la « production d’effets matériels ». Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, l’électricité était un phénomène passablement furtif, parfois observable pendant les orages. Mais les scientifiques sont parvenus à le rendre accessible par des montages expérimentaux, telle la pile d’Alessandro Volta, capable de générer un flux d’électrons sur demande.

 

La science moderne est une technoscience

 

Que les esprits inquiets se rassurent, notre propos vise simplement à reconnaître que par-delà son activité théorique bien évidemment essentielle, la science moderne construit des instruments, invente des dispositifs, génère des effets matériels. Dès son émergence au XVIIe siècle, elle tire son originalité d’être bel et bien une technoscience.

 

La science moderne contredit ainsi deux fondements de la tradition occidentale. D’une part, comme Gérard Fourez a été l’un des premiers à le noter, sa finalité n’est pas la représentation de la réalité, mais… l’action. Voilà qui heurte frontalement le postulat de la supériorité de la vie contemplative sur la vie active, affirmé depuis plus de deux mille ans. Dans l’Éthique à Nicomaque, par exemple, Aristote écrit que l’activité théorique « est la plus haute ».

 

D’autre part, l’expérimentation scientifique, comme l’ingénierie d’ailleurs, fait largement appel à un savoir incorporé, une connaissance passant littéralement par le corps. S’il est tentant d’y voir à l’oeuvre la raison universelle, la science se fait pourtant… avec les mains.

 

On peut conclure de ce qui précède que c’est parce qu’elle dément la tradition philosophique occidentale que la science moderne a été passée au moule du logothéorisme. Il est grand temps de la réhabiliter comme « technoscience ».

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