Qui cherche à déstabiliser le Liban?

Alors que resurgit régulièrement le spectre d’un débordement du conflit syrien au Liban, l’affrontement le plus meurtrier qu’a connu le pays depuis cinq ans est passé pratiquement inaperçu. Les 23 et 24 juin derniers, près de soixante hommes ont péri au cours des combats qui ont éclaté entre les troupes d’un chef salafiste et l’armée libanaise. Malgré ce lourd bilan humain, l’incident n’a pas retenu l’attention de la presse occidentale.


Cette lacune est d’autant plus regrettable que ce violent épisode appelle une nouvelle lecture des tensions qui traversent cette région du monde et les dangers qui la guettent. Jusque-là, on croyait le Liban menacé d’abord et avant tout par un débordement du conflit syrien à l’intérieur de ses frontières. Cette menace existe toujours et ne peut être sous-estimée. Or, les derniers événements laissent croire à plusieurs que si le Liban sombre dans la guerre ce sera, en outre, sous l’effet des efforts déployés par certaines puissances régionales (l’Arabie saoudite et le Qatar au premier chef) pour mater le Hezbollah et, ce faisant, affaiblir la résistance locale aux stratégies politiques américaines.


L’homme à l’origine des affrontements qui ont secoué la ville de Saïda est le cheikh libanais Ahmed el-Assir. Inconnu du grand public il y a deux ans, Ahmed el-Assir s’est rendu célèbre par ses attaques verbales contre les partis politiques chiites et leurs dirigeants. Sa rhétorique belliqueuse et ses tirades antichiites lui ont valu l’attention des médias. Mais aussi celle des ambassades. La presse locale rapporte que homme fut reçu à l’ambassade d’Arabie saoudite l’an dernier avant de se rendre à Doha en mars dernier sur l’invitation de l’émir du Qatar lui-même.


Le quotidien Al-Akhbar affirme qu’Ahmed el-Assir aurait été financé et armé pour accomplir une mission bien précise : entraîner les partis politiques chiites (le Hezbollah, en priorité) dans le piège d’une confrontation les opposant à leurs concitoyens sunnites. Chose certaine, l’homme n’en était pas à sa première provocation. L’été dernier déjà, entouré de sympathisants, il bloquait la route qui relie la capitale libanaise aux régions chiites situées au sud du pays. À intervalles réguliers, on l’a vu s’attaquer aux symboles chiites déployés dans son fief, la ville de Saïda. Il prédisait récemment qu’une guerre civile éclaterait au Liban « dans les prochains jours, sinon les prochaines heures ». Le 23 juin dernier, lui et ses hommes ouvraient le feu sur un barrage de l’armée libanaise.


Où le cheikh voulait-il en venir ? Ici, les avis et les témoignages divergent. Mais on s’entend pour dire que l’opération consistait à discréditer l’armée, qui a déjà essuyé quelques revers sur le territoire libanais. Plusieurs estiment qu’une fois l’armée neutralisée, les troupes du chef salafiste projetaient de fermer définitivement la route du Sud, isolant ainsi les régions chiites les unes des autres. En portant un coup de boutoir à l’armée, poursuivent les analystes, Ahmed el-Assir espérait mettre ainsi l’État libanais hors jeu et profiter de l’actuel vide politique pour déclencher une confrontation entre sunnites et chiites.


Si les détails de ce plan demeurent mystérieux, on sait qu’il a déraillé, l’armée ayant contre-attaqué. Ainsi s’est engagée la pire bataille qu’a connue le Liban depuis le début de la crise syrienne. Au terme de 48 heures de combats acharnés - durant lesquelles plusieurs ont vu se rejouer le drame de la guerre civile -, l’armée libanaise a pris possession du quartier général de celui que certains appellent le « cheikh de la discorde ». Mais entre-temps, on avait annoncé que le cheikh s’était enfui.


Les Libanais savent que la guerre guette leur pays. Si dans les rues, les marchés et les cafés, un sentiment d’impuissance est perceptible, ils sont de plus en plus nombreux à croire que si la guerre s’installe, elle n’aura pour motif principal ni la survie du régime de Bachar el-Assad ni la discorde entre sunnites et chiites qui lui servira de façade. Quoi qu’on pense du Hezbollah et de son action régionale, tout indique que c’est parce qu’on cherche à le piéger que le Liban est aujourd’hui menacé.

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