Comment l’argent a transformé la politique aux États-Unis

Jimmy Carter (à gauche) et Ronald Reagan, lors d’un débat présidentiel télévisé en octobre 1980. Contrairement à ce qu’on pense parfois, le moment décisif ne fut pas l’arrivée au pouvoir du républicain Ronald Reagan. Déjà sous le gouvernement démocrate de Jimmy Carter, une mobilisation sans précédent du milieu des affaires avait suscité une révolte fiscale (anti-impôts) et enclenché le début de la déréglementation.
Photo: Associated Press Jimmy Carter (à gauche) et Ronald Reagan, lors d’un débat présidentiel télévisé en octobre 1980. Contrairement à ce qu’on pense parfois, le moment décisif ne fut pas l’arrivée au pouvoir du républicain Ronald Reagan. Déjà sous le gouvernement démocrate de Jimmy Carter, une mobilisation sans précédent du milieu des affaires avait suscité une révolte fiscale (anti-impôts) et enclenché le début de la déréglementation.

En ce jour où les Américains célèbrent leur indépendance nationale, il n’est pas inutile de rappeler à quel point l’économie des États-Unis a changé au cours des 30 dernières années. Contrairement à ce qu’on observe au Québec, les riches sont devenus encore plus riches. Ce sort, malheureusement, n’est pas celui de la plupart des Américains.


Une partie de cette inégalité croissante est due aux changements de l’économie mondiale. Toutefois, la politique américaine est la principale coupable. Depuis une génération, on observe un renversement de l’influence respective des entreprises et des travailleurs à Washington. Le déclin des syndicats hors du secteur public (où la lutte n’est pas terminée) n’a pas seulement affecté le pouvoir de négociation et la rémunération des salariés ; il a aussi considérablement affaibli les organisations les mieux qualifiées pour défendre les gens ordinaires auprès du Congrès.


Dans notre livre, Winner-Take-All Politics (Simon & Schuster, 2010), mon collègue de Yale Jacob Hacker et moi-même documentons l’invasion de l’argent dans la politique américaine. Nous démontrons comment un système politique qui était autrefois assez sensible aux intérêts de la classe moyenne a été détourné à partir des années 1970 par les « super riches » afin de défendre leurs propres intérêts. Contrairement à ce qu’on pense parfois, le moment décisif ne fut pas l’arrivée au pouvoir du républicain Ronald Reagan. Déjà sous l’administration démocrate de Jimmy Carter, une mobilisation sans précédent du milieu des affaires avait suscité une révolte fiscale (anti-impôts) et enclenché le début de la déréglementation.

 

Lobbying direct et campagnes d’influence


Les efforts concertés des grandes entreprises et des nantis influencent dorénavant tous les aspects du gouvernement américain. Ces efforts incluent non seulement le lobbying direct des élus, mais aussi des campagnes d’influence auprès de l’élite et de l’opinion publique, le soutien aux membres conservateurs de la Cour suprême afin que celle-ci fasse la promotion du libre marché et l’attaque frontale lancée à la faveur de la crise fiscale par de nombreux États contre les syndicats du secteur public.


Il se trouve que les super riches qui financent de plus en plus la politique n’ont pas les mêmes préférences que la classe moyenne. Grâce à un sondage mené récemment par une équipe de politologues, nous savons que les très riches sont différents du reste des Américains : s’ils sont davantage favorables à la réduction du déficit et aux compressions budgétaires, ils mettent nettement moins l’accent sur la réduction du chômage.


Nouvel équilibre


Le nouvel équilibre des forces politiques que nous décrivons ici a transformé les deux principaux partis américains. Pour sa part, le Parti républicain s’est radicalisé. Les intérêts économiques qui appuient le Grand Old Party depuis toujours ont connu beaucoup de succès avec le développement d’organisations qui font la promotion vigoureuse d’un agenda de droite ultraconservatrice. On compte parmi elles l’association Americans for Tax Reform de Grover Norquist, des think tanks influents tels le Heritage Foundation et des groupes de pression comme l’American Legislative Exchange Council, financé en partie par les conservateurs multimilliardaires Charles et David Koch.


Alors que les républicains sont devenus beaucoup plus conservateurs, les démocrates sont plus divisés que jamais. Tout en gardant des liens avec un milieu syndical désormais en déclin, ils ont développé de nouvelles sources de financement dans le milieu des affaires. À l’inverse des républicains, un parti déserté par les modérés, un groupe assez important d’élus démocrates se définissent comme des « centristes » : ce sont ceux, tout simplement, qui dépendent du soutien financier de Wall Street. L’ambivalence entre un populisme tiède et un centrisme du compromis divise le Parti démocrate et brouille son message politique.


Ce double déséquilibre - d’une part entre les riches et les autres, et d’autre part entre un parti démocrate en proie au conflit et un parti républicain uni et agressif - est exacerbé par la fragilisation des institutions politiques américaines. La guerre de tranchées à Washington est elle-même devenue une source d’inégalités plus grandes encore. Premièrement, un gouvernement paralysé n’a aucun moyen de répondre aux défis économiques de la crise. Deuxièmement, le sentiment d’une impasse ainsi que les querelles incessantes agissent comme un repoussoir sur les électeurs, nourrissant la confusion, la méfiance et le désenchantement.


Diminuant leurs attentes et se désintéressant du politique, les électeurs cèdent le terrain aux intérêts économiques bien organisés qui veulent moins de redistribution économique, moins de réglementation et davantage d’austérité.

12 commentaires
  • Jean Laporte - Inscrit 4 juillet 2013 06 h 42

    les années trente...

    Est-ce moi ou la situation décrite(impasse des démocraties) ne ressemble-t-elle pas à celle qui prévalait lors de l'avant guerre 1939-45?

  • François Dugal - Inscrit 4 juillet 2013 07 h 45

    Enrichissons notre vocabulaire

    Ploutocratie:
    Du grec ancien «ploutos», argent, et «kraten», pouvoir. Système politique ou le pouvoir est détenu par les citoyens riches.

    • Patrick Lavoie - Abonné 4 juillet 2013 15 h 49

      Très juste Maître Dugal! ;-)

  • Bernard Terreault - Abonné 4 juillet 2013 09 h 12

    Pourquoi ils se laissent faire ?

    Pourquoi la classe moyenne américaine se laisse-t-elle faire ? J'ai l'impression que, comme ici, elle s'est laissée obnubiler par le chantage à la concurrence internationale. Quand il n'était pas question que GM déménage la production au Mexique, quand il n'était pas question que le service d'appels de Sears déménage en Inde, les travailleurs de tous niveaux voyaient leurs patrons comme leurs adversaires (ou concurrents si on veut un terme plus doux) dans le partage des bénéfices, mais maintenent l'ennemi est le travailleur étranger.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 4 juillet 2013 10 h 35

      Simplement parce que la «classe moyenne» est une nomination qui cache mal son hétérogénéité et le «chacun-pour-soi» qui la sous-tend.

      Un sondage paru au début des années 2000 exposait le formidable paradoxe fondateur de la société américaine : 30% des citoyens croient appartenir aux 10% les plus riches, et 60% sont certains d'être en voie d'y appartenir.

      Faut seulement remuer pour se sortir de la vase qui recouvre le voisin. Plus ça va mal, plus les vrais vainqueurs se lèvent. Vivre sur une prière.

    • Hélène Paulette - Abonnée 4 juillet 2013 13 h 45

      La classe moyenne a pris la place de la classe ouvriere, voila le probleme! Nous sommes devenus de simples cosommateurs...

  • Michel Mongeau - Inscrit 4 juillet 2013 09 h 32

    Ploutocratie constitutionnelle

    De plus en plus, vers une ploutocratie constitutionnelle, aux USA? À Athènes, vers 450 a.v. J.C., on avait prévu des moyens pour contenir l'influence démesurée des riches aristocrates: transfert du pouvoir judiciaire de l'Aéropage au tribunal populaire de l'Héliée, pouvoir législatif et exécutif à l'Héliée et à L'Écclésia, sans oublier le rôle directeur de la commission des prytanes, importance des liturgies ou financement public par les riches, processus de l'ostracisme pour les personnages à l'influence disproportionnée comme Alcibiade ou Cimon...Et, surtout, dévalorisation du principe de l'enrichissement personnel au détriment de celui de la Cité-État. N'avons-nous pas encore une leçon à tirer de cette foisonnante époque?

  • Richard Laroche - Inscrit 4 juillet 2013 12 h 39

    Mauvaise foi.

    "Contrairement à ce qu’on observe au Québec, les riches sont devenus encore plus riches."

    Je ne suis pas d'accord avec ce calcul! En terme de pouvoir d'achat et de capital corporatif, les riches sont plus riches ici aussi.

    "Les grandes entreprises influencent les membres conservateurs de la Cour suprême afin que celle-ci fasse la promotion du libre marché [...]"

    On ne peut pas, strictement par définition, appeler libre-marché ce qui nécessite la promotion ou l'intervention de l'État.

    "les très riches sont différents du reste des Américains : s’ils sont davantage favorables à la réduction du déficit et aux compressions budgétaires[...]"

    Archi-faux. Les super riches contrôlent l'État et en tirent la vaste majorité des dépenses en contrats lucratifs, spécialement pour tout ce qui touche la défense, la finance et l'énergie. Les ÉU dépensent plus plus de 700 milliards par année (soit environ 20% du budget) dans des activités militaires pour protéger des "intérêts financiers à l'étranger". L'Irak en est le meilleur exemple. Par définition, c'est 700 milliards de subventions par année pour de riches corporations. Alors libre-marché, mon cu*.

    "Alors que les républicains sont devenus beaucoup plus conservateurs, les démocrates sont plus divisés que jamais."

    Pas un mot sur les mouvements républicains des tea partys et des libertariens, Pas un mot sur le flamboyant Ron Paul qui ravive les fondements du défunt parti démocrate-républicain de Thomas Jefferson.

    "les électeurs cèdent le terrain aux intérêts économiques bien organisés"

    Re-archi-faux! La classe moyenne veut justement que le gouvernement cesse d'intervenir sur les marchés en favoriant les grosses poches.

    Je crois que votre analyse politique est de mauvaise foi, en laissant croire que l'austérité est une menace qui guette la classe moyenne, mais sans dénoncer le vrai problème: la corruption d'un l'État qui pompe toujours plus d'argent pour l'intérêt des plus riches.