La réplique › Jour national des peuples autochtones à Montréal - De quelques procédés journalistiques d’exclusion

Plusieurs dizaines d’artistes ont entonné des chants québécois dans une section du parc Maisonneuve ce dimanche pour souligner la fête nationale du Québec» ; « Quelques échanges de balle ont eu lieu sur un court lors d’une compétition de tennis à Wimbledon. » On pourrait ainsi continuer à bâtir des nouvelles imaginaires, exactes dans leur libellé, mais réductrices dans leur rendu des faits, en s’inspirant de la photo et du bas de vignette par lesquels Le Devoir rend compte de la cérémonie civique du Jour national des peuples autochtones à Montréal. On y dit que « plusieurs dizaines de membres des Premières Nations ont dansé et entonné des chants traditionnels autour d’un feu ancestral allumé sur la place Vauquelin ».


Déjà, on tique : le feu a été allumé sur la place Jacques-Cartier, un espace autrement plus important que la, au demeurant charmante, petite place qui borde l’hôtel de ville. Cette dernière a simplement servi de point de rassemblement. Et de là, une procession d’effigies géantes et de danseurs a parcouru avec éclat toute la place Jacques-Cartier ; plusieurs centaines de curieux, badauds et sympathisants se sont approchés pour assister aux chants et aux danses. C’est le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et la ministre déléguée aux Affaires autochtones qui ont conclu l’activité en prononçant les allocutions protocolaires.


On voit donc ce que le bas de vignette lapidaire a de réducteur : d’abord en matière de localisation (un petit parc au lieu de la grande place où l’activité s’est effectivement déroulée, en soi une information fausse), en matière de public (c’est un public varié qui a assisté à l’événement et pas seulement des gens des Premières Nations) ; en matière de nombre (on ne mentionne pas qu’il y avait une foule de spectateurs) ; en matière d’importance protocolaire (on omet de préciser que des personnalités politiques de premier plan ont participé à l’événement).


D’accord, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, fut-il journaliste. Et on doit sans doute féliciter Le Devoir pour avoir traité le sujet alors que les autres quotidiens ne l’ont pas fait, ignorant comme c’est la règle ce qui concerne les Premières Nations.


Mais, même avec la meilleure volonté du monde, il devient lassant de voir toujours les Premières Nations présentées sous un jour marginalisé, les trop rares fois où l’on daigne en faire mention.

 

Agencement sémantique


Allons en toute première page de la même édition où un article sur la promotion touristique du Québec parle de « rafraîchir l’image du Québec » jusqu’ici trop engoncée dans le folklore ; car les images véhiculées, avec « baleines », « poutines » et « autochtones » (je souligne), appartiennent collectivement et solidairement à une vision ringarde et défraîchie


Voilà décrypté l’agencement sémantique à l’oeuvre dans la photo qui illustre l’activité du 21 juin ; on y oppose la modernité (une tablette électronique en avant-plan) au patrimoine amérindien (la tenue traditionnelle du Mohawk). C’est encore une fois la tradition autochtone qui est spécifiquement visée et portraiturée comme étant antinomique au monde contemporain.


Un mois plus tôt, la même ligne éditoriale inspirait un autre texte.


« À lire les programmes actuels d’histoire ainsi que d’éthique et de culture religieuse, on a l’impression que les Amérindiens et l’animisme ont eu plus d’influence sur la culture québécoise que la grande tradition gréco-latine », écrit Christian Rioux dans sa chronique du 17 mai, où il plaide pour un retour de l’enseignement du latin. Curieux détour par le cours d’éthique pour en arriver à formuler ce que le rédacteur tenait à affirmer : la grande tradition, ce n’est pas celle des Amérindiens, mais l’autre.


Dans son Paris (Lutèce ?) qu’il admire tant, Rioux aurait eu pourtant le loisir de constater que du musée Branly, en passant par l’héritage de Lévi-Strauss, il vit dans la Ville Lumière, où la grande tradition amérindienne est respectée dans les milieux savants. À l’Institut des langues orientales, on peut aller étudier l’inuktitut, un cours qu’on ne trouvera pas dans les institutions d’enseignement du Québec. En fait, il n’y a qu’au Québec où des cuistres patentés peuvent venir ainsi du haut de leur suffisance exprimer leur mépris des cultures originaires d’Amérique.


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Réponse du chroniqueur


Monsieur,


Je vous laisse vos jugements à l’emporte-pièce sur la place accordée aux autochtones dans les médias, de même que vos insultes, qui n’honorent pas leur auteur. Je puis cependant témoigner que les manuels et le programme d’ECR accordent une plus grande place à l’animisme qu’à l’athéisme et à l’agnosticisme, des mots qui y sont souvent absents. Les Québécois ont de plus poussé le sentiment de culpabilité au point d’accorder une place disproportionnée à l’histoire des autochtones, notamment au primaire, alors que celle de la Nouvelle-France occupe la part congrue. N’est-ce pas justement Lévi-Strauss qui, au moment d’être intronisé à l’Académie française, affirmait, concernant son propre héritage : « Je ne vois pas pourquoi je trouverais dérisoire dans ma société ce qui me fascine et me passionne dans des sociétés différentes. »

Christian Rioux

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