Obama, le pétrole et le Canada : l’État de la désunion

Le président Barack Obama s’éponge le front lors d’un discours sur le climat prononcé mardi à l’Université de Georgetown à Washington.
Photo: Charles Dharapak Associated Press Le président Barack Obama s’éponge le front lors d’un discours sur le climat prononcé mardi à l’Université de Georgetown à Washington.

Le Canada et les États-Unis partagent la plus longue frontière démilitarisée au monde et ont les deux économies les plus intégrées de la planète. Ils sont du club des économies les plus énergivores de la planète et sont parmi les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre par habitant dans le monde. Ils sont tous deux producteurs de pétrole, et les trois quarts des exportations du Canada sont destinés aux États-Unis.

Il est donc peu surprenant que le gouvernement canadien ait annoncé en 2006 sa volonté d’aligner sa politique de lutte contre les changements climatiques avec les États-Unis, son plus grand allié et son premier concurrent. Sept ans plus tard, la rupture entre les deux pays sur le front du climat et de l’énergie est complète, et la nouvelle stratégie du président Obama sur le climat vient le confirmer. Cette rupture va bien au-delà du projet de pipeline Keystone XL.

 

Le plan Obama


La nouvelle stratégie sur le climat du président Obama fait trois choses fondamentales. Premièrement, elle propose de réglementer les émissions de CO2 et de s’attaquer directement à la principale source d’émissions des États-Unis, le charbon, qui représente à lui seul 40 % des émissions du pays. Elle rend l’approbation du mégaprojet de pipeline Keystone XL conditionnelle à la démonstration qu’il n’accroîtra pas les émissions de CO2 dans l’atmosphère. En bref, l’ère de la pollution illimitée est terminée.


Le président se donne aussi des objectifs ambitieux en matière d’efficacité énergétique dans les transports et le bâtiment, et d’énergies renouvelables, en mettant à contribution les bâtiments et terres publics, en plus de l’armée. Avec ces mesures et celles annoncées depuis 2008, les États-Unis ont amorcé leur conversion industrielle et énergétique pour rendre leur économie moins énergivore et plus productive. Engagés dans une course contre l’Europe et la Chine, les États-Unis marquent le pas.


Finalement, la stratégie d’Obama prend acte de la menace climatique et lance une série de chantiers destinés à rendre accessibles les données sur le climat, à améliorer la préparation des communautés aux sécheresses, aux inondations côtières et aux événements météorologiques extrêmes, et à rendre les institutions de santé plus résilientes aux conséquences des changements climatiques.


Obama déclare dans son discours : « Comme président, comme père, et comme Américain, je suis ici pour dire que nous devons agir. Je refuse de condamner votre génération et les suivantes à vivre sur une planète qui ne peut plus être réparée. […] Notre stratégie énergétique ne peut pas se résumer uniquement à la production de plus de pétrole. Et, en passant, elle ne doit certainement pas se résumer uniquement à la construction d’un seul pipeline. »


La collision avec le Canada est frontale.


Le plan canadien


Il y a déjà plusieurs années, le Canada a fait le choix inverse, celui de miser son avenir économique sur la production de pétrole. Pour appuyer cette stratégie, le gouvernement fédéral a systématiquement refusé de réglementer les émissions de CO2, ce qui fait que le Canada a aujourd’hui le pire bilan d’émissions parmi les pays développés. Au lieu de subordonner les projets de pipelines à la lutte contre les changements climatiques, le gouvernement fédéral a plutôt choisi de lever la quasi-totalité des lois et règlements qui protégeaient lacs, rivières ou espèces en danger. La simple mention de l’impact de nouveaux pipelines sur l’augmentation de la production pétrolière et sur le climat est considérée comme un anathème.


En misant sur le pétrole, le Canada a négligé d’investir dans les technologies propres, l’efficacité énergétique et la reconversion industrielle que ses concurrents sont en train de réaliser. Alors que la Chine, l’Union européenne et les États-Unis consacraient respectivement 34 %, 59 % et 12 % de leurs plans de relance économique à cette conversion, le Canada n’y a accordé qu’un maigre 8 %, dont une grande partie est allée à des projets reliés à l’industrie pétrolière.


Finalement, plutôt que de rendre plus accessibles les données qui permettraient de mieux adapter nos villes et notre économie aux chocs climatiques qui ont déjà commencé à frapper le pays, Ottawa a choisi de démanteler ses équipes de recherche sur le climat, de museler ses scientifiques, et de banaliser les impacts du réchauffement climatique, laissant le pays dans une situation de vulnérabilité dangereuse pour ses citoyens et son économie.


La désunion


Il est de plus en plus clair que les États-Unis et le Canada vont dans des directions opposées sur les questions d’énergie et de climat, et que ces orientations divergentes affectent les relations entre les deux pays. L’annonce du plan Obama coïncide avec la publication dans la prestigieuse revue Foreign Policy d’un texte intitulé Oh Canada. Comment le voisin amical du Nord est devenu un pétro-État voyou et téméraire. Ce seul titre en dit long sur l’effondrement de la réputation du pays chez nos voisins. Pour beaucoup d’Américains influents, le Canada est devenu un partenaire gênant. Et le fait que le Canada se soit acoquiné de la Chine comme nouveau partenaire énergétique ne fait rien pour arranger les choses.


Mais à plus long terme, l’orientation prise par le Canada risque de lui faire mal au plan économique. Son premier partenaire commercial a vu son économie croître de 60 % alors que ses émissions se stabilisaient. Pendant ce temps, le Canada a vu les siennes croître de 17 %, et ce, malgré les efforts du gouvernement fédéral pour minimiser cette croissance par des manipulations comptables.


Et pendant que les États-Unis assurent leur indépendance énergétique et leur reconversion industrielle pour bâtir leur économie future, le Canada se transforme en un pétro-État qui ne contrôle plus que 29 % de ses ressources pétrolières, dont le secteur manufacturier est en déclin, qui est de plus en plus isolé sur la scène internationale et qui est forcé de se rapprocher de la Chine, qui en profite pour dicter ses conditions.


Si vous aviez à investir mille dollars, sur quel pays miseriez-vous pour 2030 ?

 

Karel Mayrand - Directeur général pour le Québec, Fondation David Suzuki, Président, Réalité climatique Canada d’Al Gore

6 commentaires
  • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 28 juin 2013 07 h 36

    Ne perdez pas votre Latin.

    Bonjour,
    Toujours les politiciens avec le même mantra sur le climat! C’est un discours de logique hermétique que seuls les initiés de la toge verte peuvent comprendre. On nous propose la rédemption politico-ambientale où ils misent sur le dicton "Credibile quia ineptum est."

    Merci

    • Julie Carrier - Inscrite 28 juin 2013 11 h 25

      En tout cas, j'aime mieux avoir une toge verte qu'une toge brune qui sent la graisse et le pas propre.

  • Gilbert Troutet - Abonné 28 juin 2013 09 h 48

    Excellent article

    Cet article est très éclairant. Je ne me rendais pas compte à quel point les politiques des États-Unis et du Canada étaient devenues divergentes. Il faut même s'inquiéter des orientations du gouvernement du Québec, qui ne semble pas prêt à s'éloigner des énergies fossiles.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 28 juin 2013 11 h 04

      Avec M. Obama, entre les paroles et les actes, il y a souvent toute une marge. Faudrait-il croire que la parti démocrate ne soit plus redevable à l'industrie pétrolière?

      La politique américaine est dictée par l'argent. Dis-moi qui te finances, je te dirai qui tu es.

      Mon impression, c'est qu'Obama se donne une position de négociation face au Canada. Si le Canada veut vraiment vendre son pétrole bitumineux aux américains, Obama pourra ainsi exiger certaines concessions du lobbyiste en chef de l'industrie pétrolière du Canada.

    • Nicolas Bouchard - Abonné 28 juin 2013 11 h 20

      Le Québec est beaucoup plus proche des É-U que du Canada dans ce sens. Il lutte vigoureusement contre ses émissions de gaz à effet de serre, s'oriente vers des énergies vertes (de vraies énergies et non celles vantées par les conservateurs) mais est réaliste et pourrait exploiter la filière pétrolière un jour.

      Ce pragmatisme ressemble beaucoup plus aux États-Unis d'Obama qu'au pétro-État voyou qu'est en train de devenir le Canada.

      Nicolas Bouchard

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 28 juin 2013 10 h 59

    Honte au Canada devenu un "sale" pétro-État !

    Honte au Canada devenu - sous l’égide du potentat Stephen Harper – un pétro-État voyou et climatologiquement « irresponsable » !!!

    Pourquoi ???

    Parce que, en comparaison, la stratégie énergétique du Canada se situe abominablement aux antipodes de celle des États-Unis dont la politique éclairée et « responsable » de son président Barack Obama s’est épatamment exprimée comme suit, mardi dernier, le 25 juin 2013, (selon l’extrait suivant de Karel Mayrand) => « (…) Comme président, comme père, et comme Américain, je suis ici pour dire que nous devons agir. Je refuse de condamner votre génération et les suivantes à vivre sur une planète qui ne peut plus être réparée. […] Notre stratégie énergétique ne peut pas se résumer uniquement à la production de plus de pétrole. Et, en passant, elle ne doit certainement pas se résumer uniquement à la construction d’un seul pipeline. »

    En ma qualité de citoyen écologiste altermondialiste, j’ai honte de mon pays, le Canada !!!

    Pourquoi ???

    Parce que (selon ce 2ème extrait) => « (…) Il y a déjà plusieurs années, le Canada a fait le choix de miser son avenir économique sur la production de pétrole. Pour appuyer cette stratégie, le gouvernement fédéral a systématiquement refusé de réglementer les émissions de CO2, ce qui fait que le Canada a aujourd’hui le pire bilan d’émissions parmi les pays développés. Au lieu de subordonner les projets de pipelines à la lutte contre les changements climatiques, le gouvernement fédéral a plutôt choisi de lever la quasi-totalité des lois et règlements qui protégeaient lacs, rivières ou espèces en danger. »