Dix raisons pour lesquelles vous n’aimez (peut-être) pas (encore) la musique d’art

Si la musique d’art ne trouve pas son auditoire, c’est en grande partie parce qu’elle ne donne rien à voir.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Si la musique d’art ne trouve pas son auditoire, c’est en grande partie parce qu’elle ne donne rien à voir.

Vous ne savez pas ce qu’est la « musique d’art ». Vous ignorez d’ailleurs en quoi cette désignation serait préférable à celle de musique de concert (renvoie à un contexte de présentation sans égard au contenu), musique de création (renvoie à… l’Ancien Testament ?), musique contemporaine (renvoie à un média, la musique écrite, et à un temps circonscrit), musique nouvelle (renvoie à une musique qui, tôt ou tard, ne sera plus nouvelle), ou art sonore (renvoie aux arts visuels ayant recours au son comme matériau non spécifique). Vous êtes donc totalement indifférent au fait que le terme musique d’art ait l’avantage d’être axiologique (en présupposant que l’art existe et possède une valeur propre) en plus d’affirmer résolument la musique comme une discipline autonome possédant un matériau spécifique (le son) sans égard à son mode de production (acoustique, électronique, mixte, etc.).


Si une salle de musée vous ennuie, vous en ressortez ; si un poème vous déplaît, vous tournez la page ; alors que, si vous n’aimez pas une oeuvre en concert, vous devez demeurer assis. Vous employez donc votre temps à vous convaincre de ne jamais répéter l’expérience.


Le concert est fragile. Vous vous y retrouvez dans un lieu souvent moins confortable que votre salon (trop chaud, trop froid, chaise en bois). Votre oreille, conditionnée à entendre un son enregistré sans bavure, calibré en studio et projeté à l’intensité que vous choisissez, manquera peut-être d’indulgence envers une acoustique de salle trop sèche, un voisin trop enrhumé et une percussion trop percutante. En comparaison, la danse et la poésie ne subissent pas la concurrence de leur propre média sur un autre support : un vers de Gaston Miron lu dans un livre apparaîtra toujours plus souple qu’une insulte lue sur Twitter, même si cette dernière repose sur technologie de pointe. Remarquez l’inégale répartition de la fragilité : un dessin naïf peu demeurer saisissant, alors qu’un son de crincrin…


La musique d’art ne vous offre rien à voir. Pire encore : ce que vous en voyez - malgré tout - n’a rien à voir avec son matériau (le son). Les musiciens ne sont pas devant vous pour être mieux vus, mais pour être mieux entendus : ils doivent maîtriser leur instrument, mais pas nécessairement la présence de leur corps sur scène. Vous trouvez que le violoniste crispe son visage en jouant ? Pourtant, cela ne fait pas partie de l’oeuvre (pas plus que le bruit de ventilation de la salle). En fait, lorsque vous écoutez de la musique, que ce soit au cinéma, au bar ou au volant de votre voiture, vous êtes habitué à disposer d’une image pour vous distraire. Faute de décor, la musique d’art s’empêtre parfois dans le décorum. Les compositeurs eux-mêmes succombent à la tentation de l’image : elle se trouve suggérée par le titre de leurs oeuvres et par leurs notes de programmes, évoquée dans leur musique par des éléments figuratifs (des imitations de bruits de la nature) ou des affects dramatiques (la colère montante d’un auditeur captif).


Parvenu à ce point, vous vous rendez compte (peut-être) que vous n’avez aucune habitude d’écoute d’une musique qui serait une représentation poétique et symbolique, c’est-à-dire d’une musique dont la disposition des sons créerait un sens médiat par-delà le simple « feeling » immédiat provoqué par un rythme dansant et une mélodie chantante. De la linguistique à la nanotechnologie en passant par l’apiculture, nous ne pouvons être experts en tous les domaines ; le problème particulier de la musique d’art réside dans cette croyance que, puisque tout le monde l’entend, tout le monde la comprend, une attitude à laquelle nous conditionne l’industrie du spectacle : vous devez comprendre le gag de l’humoriste pour l’apprécier et il n’y a vraiment rien à comprendre lorsqu’on regarde un trapéziste. Heureusement, la musique d’art peut se comparer à la consommation du vin : le connaisseur en tirera davantage d’informations que l’amateur qui, néanmoins, bénéficiera de l’ivresse de la découverte.


Vous n’avez pas encore découvert le compositeur de musique d’art que vous aimez. En musique populaire, vous aimez le grand Richard Desjardins et détestez la petite [censure]. Et encore, vous n’aimez qu’un seul album de Desjardins. Et pas la dernière chanson de cet album. Pourtant, vous ne direz jamais que vous n’aimez pas la musique populaire simplement parce que [censure] chante comme une casserole. La musique d’art ne devrait pas être jugée plus sévèrement.


Pour parvenir à débusquer une musique d’art que vous pourriez aimer, peu de repères vous sont offerts : les concerts constitués d’une succession d’oeuvres disparates ne s’affichent pas comme des événements artistiques cohérents. Le seul point de convergence devient alors l’identité (le nom) du groupe de musiciens en prestation, ce qui ne dit rien du contenu présenté et de la raison pour laquelle vous devriez vous y intéresser. L’habillage d’un titre thématique - qui renforce encore la musique en tant qu’image alors qu’elle est son - ne suffit pas à recouvrir le problème.

 

En musique d’art, la tradition veut que ce soit les interprètes qui organisent les concerts en « autodiffusion », une façon de procéder qui nuit pourtant au développement d’un réseau de diffusion spécialisé qui se donnerait pour tâche spécifique de créer des liens avec vous. Surtout, l’autodiffusion crée une discordance entre deux cycles de temps forts différents : ceux de la conception artistique et de la diffusion médiatique. Conséquence ? Relire le point précédent.

 

Les oeuvres de musique d’art ne sont souvent présentées qu’une seule fois. La qualité de leur interprétation, et donc de leur réception, en souffre (combien de fois la Neuvième Symphonie de Beethoven a-t-elle été répétée, interprétée, enregistrée, analysée…). Les meilleures oeuvres étant présentées aussi souvent que les moins bonnes (une seule fois), vos chances - statistiques - de regrets s’accroissent.


En définitive, tous les arts et toutes les pratiques culturelles tendent à se détacher du contexte traditionnel et communautaire qui les a vus naître. Les totems sont devenus des objets qui s’empilent dans les réserves des musées. Les rituels de danse accompagnés de tam-tam, des oeuvres qu’on écoute en silence une fois documentées. C’est à ce prix que la distanciation critique et la spécialisation des activités humaines nous ont libérés du mythe et de la croyance : si, aujourd’hui, vous avez le loisir de craindre la musique d’art, c’est parce qu’elle fait partie d’un ensemble de champs d’investigation qui nous ont fait cesser de craindre la foudre.

 

Simon Martin - Doctorant en composition à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Il a remporté le concours étudiant d’articles de vulgarisation de la Société québécoise de recherche en musique, qui organise ce mardi un Café-débat-musical autour de cet article.

10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 25 juin 2013 06 h 07

    Proverbe américain

    «There is two kind of music, the good and the bad»
    (Il y a deux genres de musique: la bonne et la mauvaise)
    - Duke Ellington

    • Charles-Antoine Fréchette - Inscrit 25 juin 2013 09 h 49

      «Il y a deux types de bouffe: la bonne et la mauvaise»
      Merci à Steve le roi de la patate pour ces paroles de sagesse...

      « Der Teufel steckt im Detail »
      (Le diable est dans les détails)
      Friedrich Nietzsche

  • Max Windisch - Inscrit 25 juin 2013 08 h 50

    mythe de la croyance

    Intéressante réflexion, mais la conclusion me paraît assez présomptueuse (je proposerais à l'auteur une lecture des essais sur la croyance de Vadeboncoeur). Qu'il suffise de se demander si Bach avait besoin de répondre à un pareil questionnaire pour justifier son travail. Même aujourd'hui, on continue à le jouer jour après jour sans même y penser. Soli deo gloria, qu'ils disaient... L'art est une réflexion de la Création, et une création en soi. Une abstraction. Une vue de l'esprit. Comment, pourquoi rejeter tel mythe, tout en baignant dans tel autre? On peut se camper dans des vues qu'on considère cohérentes, ou alors absurdes (oserais-je adjoindre en exemple l'opposition tonal-atonal). Pensons que tout absurde qu'on s'efforce de percevoir l'univers, il reste qu'aucune de nos absurdités à nous ne fonctionne si bien que cet absurde-là, qui nous fait vivre tous.

    • Charles-Antoine Fréchette - Inscrit 25 juin 2013 10 h 58

      Merci de votre commentaire très juste, M.Windisch.

      Quelques nuances cependant: comme l'a soulevé le compositeur allemand Helmut Lachenmann dans un entretien intitulé «Magie organisée et magie brisée», les harmonisations radicales et osées des chorals luthériens séculaires de J.-S. Bach dérengeaient et perturbaient le public de l'époque, qui était davantage habitué à «chanter» et qui maintenant se retrouvait parfois réduit à devoir «écouter». Ou encore le «Trop de notes, mon cher Mozart» de Joseph II en parlant de l'enlèvement au sérail. Indépendemment de la profondeur inépuisable des chefs-d'oeuvre, c'est facile d'aimer quelque chose qu'on connaît depuis trois siècles, plus difficile d'approfondir quelque chose de nouveau. Ou encore Chopin, à qui l'on reprochait d'employer trop de dissonances. C'est la même rengaine: le fait qu'on ait accès à de la grande musique, qu'elle soit contemporaine ou non, nous rappelle que les grands compositeurs ne pourront jamais résoudre le problème du «confort de l'habitude», des «sourds» et des «paresseux». Et c'est parce que ce problème sera toujours vivant qu'il y aura toujours des compositeurs(trices) pour l'investiguer.

    • Vanessa Massera - Inscrite 26 juin 2013 10 h 50

      Qu'est-ce qui distingue un «grand» compositeur d'un autre qu'on verrait plus comme médiocre? Ce concept d'idéalisation du compositeur, à mon sens, fausse complètement la perception de la musique. Il ne faut pas a priori être un «grand» artiste pour réussir de «grandes» œuvres. Ce que l'on reconnaît comme étant grand, c'est simplement parce que la chose finale communique puissamment.

      On a une culture du starsystème qui fait qu'on en revient toujours à l'auteur avant même de considérer l'art. Et comment l'AUTEUR devrait gérer lui-même la perception de ce qu'il produit. Sera-t-il un jour possible de désacraliser Bach, ou bien Marilyn Monroe?! Les artistes sont partout, mais on est aveuglés par les étoiles qu'on se crée.

    • Max Windisch - Inscrit 28 juin 2013 10 h 09

      Personnellement c'est justement davantage la question d'une valeur intrinsèque de l'oeuvre qui m'a interpellé dans la conclusion de ce texte.

      Peut-on écouter Kathleen Ferrier chanter l'Agnus Dei de la messe en si mineur, et ne pas croire que ce qu'elle chante ait un sens? Aurait-elle pu elle-même ne pas croire en quelque chose en chantant? Aurait-on pu écrire cette oeuvre sans une vision authentique? Il me semble que ne serait-ce que pour exister, une oeuvre doit avoir un sens. Et pour qu'elle ait un sens, il faut que l'univers ait un sens (une évidence d'ailleurs il me semble, quand on pense à l'évolution). Si on pose un univers sans raison, il est fort à parier qu'on arrivera à des oeuvres également sans raison.

      Je reconnais tous leurs droits et tous leurs mérites à ceux qui ont fait le choix de partir de l'absurde... et je comprends les débats auxquels ils sont confrontés. Ceci dit, si on veut caractériser la "musique d'art" (terme assez peu élégant), il faudrait au moins que cette caractérisation passe le test de ceux dont personne ne peut douter qu'ils ont été des maîtres.

  • Jean Lengellé - Inscrit 25 juin 2013 16 h 53

    A-t-on vraiment besoin de ce genre de Doctorat en Musique?

    Ce texte est un gargarisme de borborygmes!
    Si le Ministre de l'enseignement supérieur cherche où économiser, en préférant les formations solides à l'ésotérisme, le choix est largement disponible: de la Bande dessinée (UQO) à la danse (UQAM) à la musique (U de M), autant de domaines voués à l'oubli à court terme et indignes des sacrifices financiers des contribuables.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 25 juin 2013 19 h 38

      C'était évident qu'on ne pouvait échapper à ce genre de commentaire authentiquement béotien. Et bien oui M. Langellé, abolissons tout ce qui ne sert à rien, plus d'arts visuels, de musées, de cinéma d'auteur, ni de sociologie et encore moins de philosophie pour obtenir au final un beau monde défini par le plus strict utilitarisme. Quand aux formations que vous qualifier des «solides», on ne peut que constater que, pour ne prendre que cet exemple, nos étudiants en Génie, devenus ingénieurs, auraient peut-être pu profiter d'une formation laissant une petite place aux «humanités» ne serait-ce que pour se familiariser avec certains concepts éthiques ou encore s'imprégner d'une vision un peu plus globale de la société dans laquelle ils vivent.

  • Julien Gilli - Inscrit 25 juin 2013 22 h 02

    Merci !

    Superbe article, une autre !

  • Simon Martin - Inscrit 29 juin 2013 17 h 01

    En réponse à M. Max Windisch

    « Qu'il suffise de se demander si Bach avait besoin de répondre à un pareil questionnaire pour justifier son travail. » D’une part, cet article ne cherche à rien justifier ; mais, plutôt, comme son titre l’indique, à rendre compte de certaines des raisons pour lesquelles on n’aime peut-être pas encore la musique d’art, ces raisons qui pourraient tout aussi bien conforter mes détracteurs dans leur désaffection de ma musique ou celle de mes collègues, désaffection que ces détracteurs pourront peut-être s’expliquer mieux et plus sereinement après lecture. D’autre part, depuis au moins Pythagore, les artistes-philosophes-scientifiques-intellectuels réfléchissent au sens de l’art. Ce type de réflexion est caractéristique de notre culture occidentale et n’est pas apparue avec l’art contemporain. « Même aujourd'hui, on continue à le jouer jour après jour sans même y penser. » Je ne serais pas trop prompt, comme vous, à me réjouir du fait qu’on puisse jouer Bach, ou faire quoi que ce soit par ailleurs, « jour après jour sans même y penser »… À mon tour je vous invite à lire Hannah Arendt.

    « Assez peu élégant », le « terme » musique d’art ? Pas plus que l’expression consacrée d'œuvre d’art, je l’espère. Au-delà, le but de cette expression est – faut-il le dire – de revendiquer la définition du mot art afin de ne pas la céder entièrement aux médias de masse qui sont déjà parvenus, hélas, à nous faire accepter qu’un animateur de télévision – ou tout autre vedette ne produisant pas d’œuvres d’art – puisse être un « Artis ». Je cherche, par là, à redonner aux mots un sens, sens en-dehors duquel parler deviendrait inutile – une préoccupation qui me situe bien loin de « ceux qui ont fait le choix de partir de l’absurde », il me semble.