Des Idées en revues – Il faut mettre en valeur le patrimoine littéraire de Québec

Les richesses littéraires ne garantissent pas l’essor des villes. En revanche, les grands récits qu’elles construisent y sont directement liés. Que serait Marseille sans Pagnol? Prague sans Kafka? Key West sans Hemingway? Un port, une capitale, une station balnéaire, certes… Mais il manquerait quelque chose. Une identité, une moelle épinière, une vision cohérente et inspirée susceptible d’innerver les initiatives politiques, économiques, culturelles, sociales.

Qu’un psychanalyste à lunettes noires ait été embauché pour redéfinir l’image de marque de Québec ne s’inscrirait probablement pas tant au burlesque de l’histoire si la démarche avait constitué à chercher ce qui existait déjà: certes, un passé de quatre siècles, mais aussi un discours littéraire extrêmement riche, vivant, en perpétuelle recréation. «Puisque le passé n’existe plus et que le futur n’existe pas, autant les inventer», déclarait Clotaire Rapaille à son arrivée à Québec. Son premier réflexe fut pourtant de se revendiquer d’un poète (Félix Leclerc) pour définir son lien affectif avec Québec. Délicieusement ironique de la part d’un homme qui prétendait «rechercher le code de la ville»…


Rien que sur le plan des textes, le patrimoine littéraire de Québec est immense. Ici, les mots ont d’ailleurs précédé toute chose: avant même de devenir ville, Québec était paysage - ressources naturelles à décrire aux monarques lointains. «[A]ussi bonne terre qu’il soit possible de voir, s’extasiait Cartier dans son Second Voyage en 1545, bien fructifiante, pleine de beaucoup de beaux arbres.» En 1603, Samuel de Champlain précisera sa description, pour l’orienter vers l’implantation éventuelle d’une colonie: «Il y a […] une montagne assez haute, qui va en s’abaissant des deux côtés. Tout le reste est un pays uni et beau, où il y a de bonnes terres pleines d’arbres […] et des vignes; ce qui fait qu’à mon opinion, si elles étaient cultivées, elles seraient bonnes comme les nôtres.»


La ville de Québec est le berceau de notre littérature nationale, et ce, à deux points de vue : les premières oeuvres de notre histoire y ont non seulement été écrites, mais elles l’ont aussi représentée. Pour ne nommer que les plus célèbres : L’influence d’un livre de Philippe Aubert de Gaspé fils (1837), La fille du brigand d’Eugène L’Écuyer (1844), Charles Guérin de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1853), Les anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé père (1863), Originaux et détraqués de Louis Fréchette (1892), Contes vrais de Pamphile Le May (1899), etc.


En quatre siècles, découvreurs, missionnaires, colons, fondateurs, administrateurs, touristes, écrivains se succéderont pour décrire «cette petite ville de pierres élevée pour des siècles» (Visages du monde d’Alain Grandbois, 1971); « ces grandes montagnes, ces vastitudes » (Lettres de Marie Guyart, 1654); «l’immense trouée du Saint-Laurent, [où] air, lumière et eaux se confondent dans des proportions infinies » (Journal d’Albert Camus, 1946) ; « ce Gibraltar d’Amérique par ses hauteurs étourdissantes, avec sa citadelle suspendue dans les airs » (Notes américaines de Charles Dickens, 1842) ; ces murs « ni très hauts ni très anciens, […] pratiqués de petites fentes pour les tirs au fusil et de grandes embrasures pour les canons » (Henry James dans The Nation, 22 septembre 1871); [...]


[Ces] exemples ne représente qu’un infime échantillon de l’impressionnant corpus littéraire de Québec, lequel ne cesse de croître d’année en année. En fait, le discours littéraire de cette ville est à ce point cohérent par ses motifs, constant dans ses manifestations, évolutif dans ses manières (roman historique, polar, slam, bande dessinée…) qu’il a pris l’ampleur d’un véritable mythe - lequel n’a rien à envier à ceux de Londres, de New York ou de Barcelone.


Une capitale littéraire à bâtir


Ainsi, cette fameuse « image de marque » qu’élus, administrateurs et experts en marketing tentent de créer pour « vendre » Québec aux touristes et aux investisseurs résiderait peut-être dans le fait que cette ville quadricentenaire inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO est du calibre des grandes capitales littéraires mondiales. De la même manière que les touristes se bousculent à Weimar pour retrouver Goethe, à Bath pour Jane Austen, [...] ils pourraient trouver à Québec assez de curiosités littéraires pour occuper tout un séjour et leur révéler les différents passés qui ont défini l’âme de la ville.


Mais les capitales littéraires ne se bâtissent pas en un jour. La chercheuse et critique Pascale Casanova écrit dans La République mondiale des lettres (1999) que si le patrimoine littéraire existe certes en lui-même, il ne se développera véritablement pas sans une volonté sous-jacente de le promouvoir [...]. À Bruxelles, si les créateurs et les éditeurs de bandes dessinées animaient le milieu depuis longtemps, la ville ne devint véritablement « le lieu incontournable pour tous les fans du neuvième art », comme on l’indique sur le portail de la région Bruxelles-Capitale, que lorsque les institutions publiques eurent décidé de l’aménager comme telle [...].


Nécessaire inventaire


Si nous souhaitons que la promotion du patrimoine littéraire de Québec transcende les simples initiatives ponctuelles d’individus ou d’organismes, si nous voulons révéler au public les lieux de la ville où se trouvent les vieux manuscrits, bibliothèques de livres rares, maisons d’écrivain, librairies, imprimeries, éditeurs ayant déterminé notre histoire littéraire, il faudra l’organiser en un tout cohérent. Et le seul moyen d’en assurer la pérennité sera de dresser l’inventaire de toutes les ressources, puis de le soumettre au ministère de la Culture et des Communications en vue de le faire inscrire au Registre du patrimoine culturel du Québec.


Dans cette perspective, La Promenade des écrivains, qui propose des parcours urbains littéraires, a rencontré ces derniers mois L’Institut canadien de Québec, la Faculté des lettres de l’Université Laval [...] et le Musée de la civilisation pour réfléchir à la question. Il s’agit d’unir les forces en présence en une action concertée, de les faire intervenir selon leurs compétences pour mener une réflexion en profondeur sur les lieux de patrimoine littéraire de Québec, d’allier la recherche à la conservation et à la diffusion, de diviser cette tâche considérable selon des objectifs et des échéances réalistes. Tout cela en vue de réaliser cette banque de données littéraires, mais aussi de réfléchir à la meilleure manière de la mettre en valeur pour l’offrir au public. [...]

 

Marie-Ève Sévigny - Écrivaine et directrice de La Promenade des écrivains

4 commentaires
  • Jean-Robert Primeau - Abonné 25 juin 2013 08 h 45

    Bravo !

    Quelle magnifique initiative ! Je trouve l'idée et la volonté géniales ! Je vous souhaite tout le succès possible. Québec ville littéraire. Déjà ça me donne le goût d'y retourner ! :)

  • France Marcotte - Abonnée 25 juin 2013 09 h 29

    Quelle idée lumineuse!

    Mais je vois que l'on accorde, encore et toujours, ici subtilement, à la population (le public), le rôle de vache à lait consommatrice et spectatrice qui fait vivre et tourner une industrie ou une image de marque, sans y être activement associée.

    «De la même manière que les touristes se bousculent à Weimar pour retrouver Goethe, à Bath pour Jane Austen, [...] ils pourraient trouver à Québec assez de curiosités littéraires pour occuper tout un séjour et leur révéler les différents passés qui ont défini l’âme de la ville.»

    Des touristes qui se bousculent... Ils sont si méprisables!

    Probablement, mais je suis plus inquiète du sort qu'on réserve à la population d'ici qui est pourtant creuset et inspiratrice de la culture, le matéraiu même de cette culture littéraire que les écrivains transmettent.

    «Tout cela en vue de réaliser cette banque de données littéraires, mais aussi de réfléchir à la meilleure manière de la mettre en valeur pour l’offrir au public. [...]»

    Plutôt: l'offrir au Québec, se l'offrir.

  • Frédéric Jeanbart - Abonné 25 juin 2013 13 h 12

    Belle initiative, mais...

    Belle initiative, montrant une réelle volonté de promouvoir la culture, bravo! Cependant, on ne devient pas « capitale littéraire » à coups de publicité ou en dépenses marketing se fabriquant quelque "branding", sans tomber dans une campagne pour «con-artists » en puissance (MDR attendez ce n'est que l'intro., pas un procè d'intention lisez le reste).

    Combien de sous vont être engagés pour réellement poromouvoir la création littéraire, suporter les auteurs, ainsi que les petits libraires devant se battre pour rester à flot, rétablir un équilibre en terme d'accès à la compétitivité sur l'échiquier du marché (et non pas un seul roi qui pousse ses "pions" prédéterminés), améliorer les moyens de diffusion des éditeurs et leur rayonnement, pour ainsi créer une réelle dynamique dont les conséquences seraient les cafés des auteurs, les quartiers bouquinistes, etc.? Parce que vou ssavez, des bouquins, on peut maintenant s'en procurer n'impoorte où (surtout et de plus en plus via le Web).

    L'exemple de Bruxelles est éloquent en ce sens. Il en va de même pour toutes les villes nommées dans l'article : elles ne sont pas devenues "destinations littéraires" suite à une campagne marketing, mais bien grâce à leurs auteurs de renommée internationale et permettant de s'avancer en ce sens en termes marketing (il faut avoir quelque chose à vendre, pour qu'ensuite l'efforte de marketing et de vente puissent avoir lieu si on tient à passer pour quelque "capitale littéraire").

    Cette idée pourrait servir à promouvoir la littérature québécoise (plus globalement francophone), le reste viendrait naturellement. L'alternative à cela? Si on y tient, Québec irait dans la bonne direction : en lieu et place de quelque réputation d'auteur(s), utiliser des thématiques patrimoniales. Cependant cela resterait éphémère (comme pour le Moulin de Lepage), si en parallère on ne déploie aucun effort pour mousser l'intérêt envers la lecture et la création littéraire, envers les auteurs.

    • Frédéric Jeanbart - Abonné 25 juin 2013 13 h 41

      Désolé pour les fautes du messsage précédent, ce fut un premier jet sans avoir relu : j'étais pris ailleurs il fallait que je parte.