La réplique > Prostitution - Simone n’aurait pas été dupe

Simone de Beauvoir
Photo: Agence France-Presse (photo) Georges Bendrihem Simone de Beauvoir

Viviane Namaste de l’Institut Simone de Beauvoir affirmait samedi que la philosophe existentialiste aurait approuvé la décriminalisation totale de l’industrie du sexe. L’argumentaire de Mme Namaste ne m’ayant pas convaincue, je suis donc retournée lire cette chère Simone pour en conclure que, si elle vivait aujourd’hui, elle serait résolument abolitionniste.


Dans Pour une morale de l’ambiguïté (1947), Beauvoir soutient que les humains se perçoivent mutuellement comme des objets, ce qui les brime dans leur désir d’exercer leur subjectivité. En ce sens, l’objectification des individus, qui nie leur subjectivité les atteint dans ce qu’ils et elles ont de plus précieux : leur humanité. Dans Le deuxième sexe, Beauvoir démontre que la femme est objectifiée par le fait que son existence même est nommée par son sexe. La valeur de la femme étant son corps, sa subjectivité, voire son humanité, est nulle et non avenue.


Dans ce livre, Beauvoir affirme aussi que la femme ne peut se penser sans homme. En ce sens, la prostitution, qui n’existe que pour les hommes (99 % des clients de la prostitution), est une démonstration patente du rôle de l’homme comme référent de la femme. Alors que la personne prostituée est objectifiée par le client qui achète un corps pour assouvir son désir, l’altérité de la femme est réaffirmée par le fait qu’elle est prostituée (l’objet) par le prostitueur (le sujet).


Cette négation de l’humanité de la femme par la transaction prostitutionnelle n’est pas un acte isolé entre « deux individus consentants », comme le veut la rhétorique prodécriminalisation. Elle s’inscrit plutôt dans le cadre structurant de la société patriarcale qui limite la liberté de toutes les femmes et assigne à chacun et chacune son rôle.

 

Beauvoir abolitionniste


Devant l’oppression patriarcale que représente la prostitution, il y a fort à parier que de Beauvoir aurait choisi le camp abolitionniste. Si elle évoque le fait que « la prostituée n’a pas les droits d’une personne », ce n’est pas pour défendre « le droit de se prostituer », mais bien plutôt les droits au respect, à la dignité et à la liberté que nie la prostitution.


Pour Beauvoir, la prostitution est un esclavage. Elle affirme : « Dans un monde où sévissent misère et chômage, dès qu’une profession est ouverte, il y a des gens pour l’embrasser [et] il est bien hypocrite de s’étonner des offres que génère la demande masculine. » Pour ces mêmes raisons, les abolitionnistes préfèrent agir sur les inégalités systémiques - afin que la prostitution ne joue pas le rôle de filet social pour les femmes - ainsi que sur la demande masculine par la sensibilisation à l’égalité entre hommes et femmes et la criminalisation des prostitueurs.


Consciente que bien des obstacles maintiennent les femmes dans la prostitution, Beauvoir est sensible à la stigmatisation dont elles sont victimes. Cependant, contrairement à ce que Mme Namaste semble affirmer, Beauvoir souligne que ce stigma n’est pas lié au fait d’exercer dans la clandestinité, mais plutôt au fait que la femme prostituée est une Autre sacrifiée au désir de l’homme. En ce sens, la philosophe aurait opté pour le modèle nordique - qui décriminalise les femmes et s’attaque à ceux qui voudraient les voir rester dans la prostitution -, puisqu’il refuse explicitement la stigmatisation et la mise à disposition d’un groupe de femmes aux désirs des hommes.


La solidarité des opprimées


Déformant les propos de Beauvoir pour appliquer l’altérisation à une dichotomie inventée entre travailleuses du sexe et abolitionnistes, Mme Namaste fait référence dans son texte à une solidarité glorifiée entre les femmes prostituées et le « “ contre-univers ” dans lequel elles retrouvent la dignité humaine ». Toutefois, chez Beauvoir, cette solidarité et ce « contre-univers » sont loin d’être aussi positifs. Selon la philosophe, la solidarité entre les femmes dans la prostitution s’explique par le fait qu’elles sont dégoûtées par leurs relations commerciales avec la moitié de l’humanité et par la violence de leurs proxénètes. En ce sens, c’est en tant qu’Autre que naît cette solidarité, c’est-à-dire en tant que femmes par rapport au groupe hommes. Selon les mots de Beauvoir, la femme prostituée a besoin des autres femmes « pour créer ce contre-univers que toute femme opprimée par l’homme réclame ».


La décriminalisation totale de la prostitution apparaît comme une abdication devant cette altérisation, au détriment des femmes et de la solidarité qu’elles espèrent. La réponse à l’oppression patriarcale ne peut se trouver dans la légalisation de ses pratiques. La véritable solidarité envers les personnes prostituées exige de se dresser en tant que femmes, solidaires et sujets de leurs propres existences. Et de refuser les pratiques de domination.


Beauvoir aurait souhaité cette solidarité féministe, solidarité qui demande que celles ayant le privilège du choix ne l’imposent pas à celles que les conditions d’existence oppriment. La solidarité suppose le refus de certains privilèges, qu’il s’agisse de privilèges de race, de classe, ou, dans ce cas-ci, du privilège de choisir la prostitution.


Il ne faut pas oublier les apports importants de Simone de Beauvoir au féminisme : la théorie de l’oppression de genre et le concept de construction de l’Autre qui rendent possibles la prostitution de même que la solidarité et l’engagement politique qui nous encouragent à y résister. Simone dénoncerait aujourd’hui l’industrie du sexe, expression suprême du pouvoir capitaliste et patriarcal, de même que celles et ceux qui la défendent comme un lieu d’expression du pouvoir des femmes. Bref, elle ne serait pas dupe…

20 commentaires
  • Michel Cormier - Inscrit 20 juin 2013 06 h 25

    Nuire à la cause

    ..."Selon la philosophe, la solidarité entre les femmes dans la prostitution s’explique par le fait qu’elles sont dégoûtées par leurs relations commerciales avec la moitié de l’humanité et par la violence de leurs proxénètes..." Ça ne laisse plus grand monde.

    Dès lors que l'on sourit à de pareilles bêtises on devient un phalocrate.

    • Martin Dufresne - Abonné 20 juin 2013 10 h 31

      Monsieur Bernier, c'est un fait - et je le déplore - que, si c'est encore chez nous une minorité d'hommes qui prostituent des femmes (lire a ce sjet "Les prostitueurs" du journaliste canadien Victor Malarek), nous sommes par contre très majoritaires chez les critiques hargneux du projet d'abolir ce privilège masculin. Simone de Beauvoir avait donc raison en signalant le mépris que les femmes prostituées en viennent à avoir pour les hommes... même ceux qui sourient.

    • Didier Bois - Inscrit 21 juin 2013 04 h 53

      Oui, la haine de la femme prostituée pour les prostitueurs est une réalité:
      Complètement ignorée de la part des prostitueurs est la haine que la femme prostituée ressent vis à vis d'eux, à ceux-la même qu’elle invitait par des sourires… Une haine criée par tant de survivantes de la prostitution, une haine que déjà Victor Hugo décrivait dans « Les misérables », une haine et une colère, après l'acte prostitutionnel qui ira bien au-delà des seuls prostitueurs ; "je hais tous les hommes, je les hais, je hais mon mari, je me hais…", (1).

      L'acte prostitutionnel en lui même, engendre chez la majorité des femmes prostituées une haine, et une colère effroyable.
      .
      Témoignages :
      « j'aurais pu en tuer un, je me voyais avec un couteau » (2) ;
      « Et ces trois mille hommes qui disparaissent derrière une porte ignorent tout ce que j'ai dû construire pour exorciser leur présence, pour ne garder d'eux que leur argent, ils ne savent rien de ma haine parce qu'ils ne la soupçonnent pas … » (4)
      « Dans la prostitution, l'amour et la liberté n'existent pas. Il n'y a que haine, mépris, vengeance, intérêt et violence. Non, la prostitution n'est pas un métier. Elle est une atteinte à la dignité humaine! Les individus qui affirment le contraire sont des personnes aveuglées par l'argent, manipulées par les proxénètes. Dans la prostitution, les êtres humains sont des marchandises exploitées et dominées par des hommes pour des hommes. » Maldy Bonheur (5)
      « au tréfonds de moi-même, je vais systématiquement le détester, parce que, face à lui, je suis obligée de me comporter comme la plus vile des chiennes, (…) je vais détester le client car, celui-ci, à l’aide de son argent, il est un peu le gardien de ma déchéance ». (6)

      (1) femme en situation de prostitution
      (2) Rosen
      (3) Monika
      (4) N Arcan, Putain, p64.
      (5) Maldy, http://membres.multimania.fr/survivantes/Maldy.htm
      (6) fondation Scelles

  • Marcel Bernier - Inscrit 20 juin 2013 07 h 39

    Bonne chance!

    Pour tous ceux et toutes celles qui voudraient éradiquer l’aspect monétaire dans les relations homme-femme, bonne utopie!
    Ce que j’aimerais savoir, concernant ceux et celles qui luttent pour la règlementation de la prostitution, ce sont leurs conceptions de la sexualité humaine, de la relation sexuelle et des différents actes ayant cours pour y trouver du plaisir. Là, je pourrais commencer à comprendre toute l’hypocrisie et toute la bigoterie reliées au phénomène.

    • France Marcotte - Abonnée 20 juin 2013 08 h 13

      Oui, à cette fin je propose l'idée d'un grand dossier dans le journal de fin de semaine sur les motivations de la clientèle de ce commerce, vous savez, celle qui se tient derrière les vitres teintées des voitures et dans les cadres de portes des rues passantes.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 juin 2013 08 h 39

      Doit-on comprendre que hors la prostitution, point de sexualité, selon vous???

      Naturellement, on comprend que lorsque vous parlez de plaisir, vous parlez de plaisir masculin ici. Vous ne vous faites sûrement pas l'illusion que les personnes qu'on prostituent y trouvent leur plaisir? Les prostitueurs paient justement pour recevoir leur plaisir et ne pas en donner... Elle est peut-être là la bigoterie et l'hypocrisie dont vous parlez.

    • Marcel Bernier - Inscrit 20 juin 2013 09 h 31

      @ Johanne St-Amour
      Ne me faites pas dire des choses que je n'ai pas dites. Je crois sincèrement qu'il y de la bigoterie entourant le discours sur la prostitution. En prendre acte permet d'élargir le spectre de la discussion.
      Quant à la bigoterie, définie comme l'ensemble des personnes qui s'accrochent sans discernement à une forme, à un système ou une idéologie (ici, on peut assurément y inclure certains adeptes d'un féminisme radical), au mépris de la réflexion et même lorsqu'ils sont prouvés comme faux, défendant leurs croyances d'une manière souvent obtuse et agressive, c'est de cela même dont il faut tenir compte.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 20 juin 2013 08 h 41

    La dure réalité de la décriminalisation

    Un extrait d'un article paru dans le point sur la dure réalité de la décriminalisation de la prostitution en Allemagne:

    Ces prix cassés obligent les prostitués à suivre des cadences infernales qui peuvent les conduire à "satisfaire" 40 clients par jour. Des trafiquants n'hésitent plus aujourd'hui à aller chercher de très jeunes femmes en Europe de l'Est pour les amener en Allemagne et les forcer à vendre leur corps. Beaucoup n'ont même pas le droit de quitter l'établissement dans lequel elles enchaînent les passes et à peine 1 % ont signé un contrat de travail avec la maison close qui les abrite. Triste bilan...

    http://www.lepoint.fr/monde/l-allemagne-le-plus-gr

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 juin 2013 09 h 24

      On dirait donc que la décriminalisation ne suffit pas. Il faut appliquer à ces femmes les lois du travail, leur permettre de se constituer en syndicats ou en coopératives, etc.

  • Catherine Caron - Inscrit 20 juin 2013 09 h 04

    Merci

    Merci à Éliane Legault-Roy qui répond bien à un texte dont j'avais trouvé la publication consternante samedi dernier.

  • Sylvain Auclair - Abonné 20 juin 2013 09 h 23

    Que voulez-vous au juste?

    Si vous voulez agir sur les conditions systémique, bon travail! Mais le problème se pose maintenant, et l'on a constaté que la criminilsation des activités connexes empêche les femmes de se donner des conditions de travail sécuritaires. Tant que la prostitution se fera loin du regard des lois, il y aura des criminels pour en profiter, c'est inévitable.