Disparition du programme Arts et lettres - La liquidation de l’héritage culturel

Détruisons le dernier bastion qui résiste au présentisme, le dernier refuge de la solitude studieuse, de la lecture suivie, de la pensée concentrée lentement instruite par les œuvres d’hier!
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Détruisons le dernier bastion qui résiste au présentisme, le dernier refuge de la solitude studieuse, de la lecture suivie, de la pensée concentrée lentement instruite par les œuvres d’hier!

À peine élu, s’en souvient-on, pour empêcher que l’éducation devienne une simple marchandise, le Parti québécois déshérite la jeunesse étudiante d’une part essentielle de la culture nationale au profit du marché des biens culturels. La décision de remplacer au cégep le programme Arts et lettres par un programme Culture et communication n’est pas un simple changement de nom, c’est une rupture historique.


Quels citoyens, quels écrivains, quels professeurs de français notre ministre de l’Éducation espère-t-il d’une formation dominée par la communication ? […]


La vie quotidienne offre mille exemples, et de toutes parts affluent les études qui prouvent que la culture médiatico-numérique crée une véritable dépendance. Celle-ci nous affecte tous, mais elle est particulièrement désastreuse pour les jeunes esprits. On traite pour déficit de l’attention un nombre incroyable d’enfants (4 sur 10 aux États-Unis).


Augmentons la dose, décide le ministre ! […] Détruisons le dernier bastion qui résiste au présentisme, le dernier refuge de la solitude studieuse, de la lecture suivie, de la pensée concentrée lentement instruite par les oeuvres d’hier ! Assez de ces vieilleries qui ennuient nos futurs créateurs-entrepreneurs !


On prétend, bien entendu, qu’on inculquera aux élèves le sens critique par rapport au système. Est-ce qu’ils se croient eux-mêmes, ceux qui disent cela ? Est-ce qu’ils ont des enfants ? Est-ce qu’ils ont l’expérience de la dépendance à la connexion ?


En réalité, comme la littérature est justement une discipline qui nourrit le sens critique, c’est à se demander si ce n’est pas pour cela qu’on la dégrade. Le ministre emploie un drôle de mot : Communication serait un programme plus « rassembleur » que Lettres. Il veut dire plus susceptible d’unifier, de fabriquer du consensus. C’est juste, la littérature désassemble, elle encourage la singularité individuelle, la marginalité irréductible. Elle gâche la bonne conscience d’appartenir au bon parti. Mais dans notre tradition, la langue littéraire est aussi l’instrument redoutable des critiques du pouvoir et du consensus social.


Il paraît qu’on lira encore des livres, en Culture et communication. Faut voir lesquels. L’économie numérique n’est pas contre les livres. S’ils rapportent. Il n’est possible de faire beaucoup d’argent avec la culture qu’en mettant continuellement sur le marché des produits nouveaux et vite désuets. Or, les oeuvres du passé - tout le domaine public - n’ont pas de valeur marchande. On se bouscule sur le Web pour nous donner tout Balzac, d’un clic. […] Tout Saint-Denys Garneau, clic. […]


Sérieusement, pour comprendre ce qu’on appellera littérature en Culture et communication, écoutons un maître de la culture d’aujourd’hui, le patron d’une grande entreprise du complexe médiatico-numérique, Jeff Bezos, président d’Amazon.


Éditeurs «cultivés»


Évidemment, en bon milliardaire médiatico-numérique, Jeff Bezos lutte pour la démocratie culturelle. Comme notre actuel ministre de l’Éducation […], le président d’Amazon parle le langage critique de la sociologie de la culture. Il défend le petit, le sans-grade, contre l’establishment culturel (il réussit presque à nous faire oublier que l’establishment, c’est lui). Quel éditeur traditionnel, demande Jeff, aurait osé publier Fifty Shades of Grey ? Ce livre est mal écrit ; son héroïne, épaisse dans le plus mince ; l’histoire, niaiseuse : une femme se libère de ses préjugés féministes en découvrant la jouissance sous la domination d’un jeune et riche entrepreneur. Mais qui êtes-vous pour en juger ? Qui décide qu’un livre est bien écrit ? Arrière, élite méprisante des gens « cultivés » ! La prétendue expertise littéraire des éditeurs traditionnels, dit Jeff, masque en fait leurs préjugés de classe ; pour défendre leurs privilèges, ils freinent l’innovation. La démocratie culturelle du Web libérera l’écrivain méconnu des éditeurs « cultivés », en lui permettant d’« intégrer la production » de ses livres à leur « mise en marché ». […]


En Culture et communication, la littérature sera l’obstacle élitiste et passéiste dont il faudra se libérer afin que les inventeurs de boutons à quatre trous puissent créer et vendre beaucoup de livres informes et payants à des lecteurs eux-mêmes libérés de la culture ancienne, pour éviter qu’ils ne disposent de points de comparaison littéraires et de jugement politique. Au jeune poète qui espère Regards et jeux dans l’espace, on apprendra à gérer son profil en ligne, à planifier la mise en marché de son oeuvre future avec sa production. Certes, il y aura des résistants, des professeurs voués à la vraie littérature. Mais la direction est donnée. La pente, irrésistible.


Il fut un temps, au Parti québécois, où l’on estimait que dans l’identité nationale comptait non seulement Joseph-Armand Bombardier, mais aussi Gaston Miron. Gilles Vigneault n’était pas un entrepreneur culturel pour René Lévesque, ses poèmes n’étaient pas des « produits artistiques ». Jacques Parizeau n’aurait pas douté que les lettres favorisent « le développement intégral de la personne ». Bernard Landry n’aurait pas eu la simplicité de croire que Communication est plus « rassembleur » que Lettres.


Pourtant, il y a longtemps que ces conceptions grossières travaillent le Parti souverainiste.


Les politiques qui furent élus en 76 avaient lu. Ils avaient encore la naïveté de trouver le français beau et précieux (en ce temps-là, un ministre pouvait s’exprimer sans faire deux fautes de français par phrase). Le rêve souverainiste ne se serait jamais organisé en Parti québécois sans la volonté de préserver ce patrimoine - notre langue illustrée par nos écrivains - et de le développer, et d’abord en luttant contre l’aliénation linguistique. On ne le croirait pas aujourd’hui, mais le PQ n’a pas été créé seulement pour ne pas laisser aux Anglais les bonnes occasions de faire de l’argent. Ce fut naguère un parti de visionnaires brillants et éloquents, désireux non seulement d’enrichir les Québécois, mais de les déniaiser. De les libérer de l’aliénation culturelle autant que du chantage économique. Les deux combats allaient de pair.


Esprit de colonisé


Mais on dirait qu’au PQ, on a cessé de penser à cela. Comme si le simple fait d’avoir élu des souverainistes en 76 et passé la loi 101 avait désaliéné les Québécois pour de bon. Hélas, il ne suffit pas d’être souverainiste pour penser souverainement. Au contraire, chaque fois que le PQ a été au pouvoir, un « esprit de colonisé » inconscient et durable a contrarié la lutte contre l’aliénation culturelle. Et même, dans les réformes successives de l’éducation, il a toujours été plus fort que l’esprit souverain. Le changement de la formation en lettres pour une formation en communication marque justement un retour en force de l’esprit de colonisé, et en même temps que la déshérence officielle du patrimoine littéraire, une régression de la culture politique souverainiste que tant de nos meilleurs écrivains avaient inspirée et nourrie.


Rappelons quelques étapes. Si le gouvernement d’une nation dont la devise est « Je me souviens » retire à son patrimoine littéraire la dernière petite place qu’il occupait encore dans la formation générale, c’est en vérité au bout d’une longue série d’étourderies commises avec de bonnes intentions et des idées fausses.


Il y a deux générations, pour corriger l’injustice qui réservait le patrimoine classique à l’élite, au lieu d’ouvrir celui-ci à tout le monde, on l’a enlevé à tout le monde. Plus tard, le PQ légiférant pour sauver le français, étrangement n’a pas fait le rapport avec sa langue mère, le latin. On a sauvé l’arbre et coupé ses racines. Aberration, de libérer le français dans l’espace public et de refouler sa source hors de l’éducation, de l’imposer aux néo-Québécois tout en fermant aux futurs auteurs le trésor linguistique où s’étaient formés depuis toujours les écrivains de langue française. Un petit peuple doit lutter plus fort qu’un autre pour conserver sa langue. Au lieu de suivre l’exemple admirable des Juifs, qui ont en même temps créé un état moderne et ressuscité l’hébreu, nous avons jeté la langue mère du français comme si nous étions assez forts pour nous payer ça. Typique du colonisé.


Il y a une génération, les baby-boomers déclarèrent à leurs enfants : nous avons connu la culture de vos grands-pères, lettres classiques et modernes, nous l’avons jugée élitiste et bourgeoise, et nous nous en sommes libérés. Après nous, grâce à nous, vous n’avez plus besoin de connaître ce que l’humanité a pensé et écrit avant… (ici, mettre une date, la plus récente possible). Pour votre bien, nous vous déshéritons, maudits chanceux !


Et on a réduit l’enseignement de la littérature française à presque rien. Maintenant, la suppression du programme Arts et lettres achève la liquidation de l’héritage. C’était bien la peine de résister à l’anglais pendant deux siècles.


On peut douter que les étudiants manifestent contre un changement qui les déshérite de la littérature. La génération « carré rouge » semble tellement imprégnée de présentisme qu’elle ne s’apercevra pas qu’on la vole. Ce fut d’ailleurs toute l’ambiguïté du mouvement : révolte contre la dictature du marché qui ferait de l’éducation une marchandise, indifférence au présentisme qui impose à l’école une culture définie par le marché.


Ironie de l’histoire, ce sont les sociologues qui ont fait la job de bras du capitalisme médiatico-numérique. Y a-t-il encore des intellectuels pour croire que la littérature fait partie du capital culturel de la classe dominante ? Qui ne voit maintenant que les sociologues de la culture, Bourdieu en tête, ont été les « idiots utiles » du capitalisme ? Qu’ils ont désenchanté et discrédité pour lui une culture qui pensait trop, durait trop et rapportait peu, laissant toute la place à une autre qui divertit, passe vite et rapporte énormément ? Les soi-disant progressistes, qui ont dégoûté des lettres deux générations d’élèves en réduisant celles-ci au capital symbolique de la classe dominante, auront été les dupes de l’histoire.


Qui n’est d’ailleurs pas close. Combien de temps encore ce gouvernement-là tolérera-t-il l’existence de départements de littérature dans nos universités ?

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