La réplique > Culture et religion - De l’indéniable influence catholique sur la culture québécoise

Je ne suis pas d’accord avec tous les éléments du jugement de la Cour d’appel dans la cause du maire de Saguenay, mais je trouve que l’article cité exagère grandement en affirmant que « le juge Gagnon nous dit essentiellement qu’il faut s’incliner devant le crucifix pour mieux rester Québécois ». Je ne suis pas d’accord, non plus, avec sa dénonciation de « l’insidieuse équation, faite à répétition, entre la religion catholique et le patrimoine culturel ».


Il me semble évident, en effet, que l’histoire, le patrimoine et donc la culture québécoise, voire son identité, sont marqués, entre autres choses, par le catholicisme. Je ne dis pas la « foi chrétienne », mais la culture. Reconnaître ce fait aiderait à déterminer quel modèle de laïcité l’on veut pour le Québec et ce qu’on attend des émigrants qui veulent s’intégrer à notre collectivité.


Que le Québec, voire tout l’Occident, soit de culture chrétienne est évident. On n’a qu’à comparer avec les cultures africaines, arabes, asiatiques, etc. Je n’ajoute pour preuve que les films et les témoignages du cinéaste Bernard Émond. Le Québec a été influencé par diverses nations et cultures (autochtone, britannique), il a su accueillir diverses vagues d’immigrants (irlandais, juifs, etc.) ; il évoluera, c’est sûr, et en partie grâce à l’apport des nouveaux immigrants, mais il est normal et légitime qu’il reconnaisse et protège son identité, et qu’une génération désire transmettre ses valeurs à ses enfants et petits-enfants.

 

Modèles variés


La laïcité, par ailleurs, n’est pas « un concept universel », univoque, qui n’a pas à être teinté par la couleur locale. C’est tout le contraire qui est vrai. La laïcité est un concept analogique, qui admet des modèles variés, liés à l’histoire et l’identité des pays. De fait, aucun pays laïc moderne n’a le même modèle : voyez la France, la Belgique, l’Italie, etc., chacun a adopté un modèle différent.


Le modèle français, par exemple, comporte un grand nombre de singularités. Les édifices religieux construits avant 1905 appartiennent à l’État ou à la municipalité, qui se chargent de leur entretien. On maintient des signes religieux chrétiens sur d’anciennes églises ou couvents qui ont changé de vocation (exemple : le Panthéon). La France, encore, subventionne largement l’enseignement privé confessionnel, en offrant des subventions couvrant environ 90 % des coûts réels. Sans compter les départements d’Alsace-Lorraine où, en vertu d’un privilège historique remontant à 1918, les ministres du culte (catholiques, protestants et juifs) sont rétribués par l’État, comme les fonctionnaires, et où les écoles publiques offrent des cours optionnels en enseignement religieux confessionnel.


En Italie, en mars 2005, le Tribunal administratif italien rejeta la requête des parents qui contestaient la présence du crucifix dans les écoles publiques. Il estima notamment que, quoique le crucifix soit un symbole religieux, il est également un symbole historico-culturel, pourvu à ce titre d’une « valeur identitaire » pour le peuple italien, en ce qu’il « représente d’une certaine manière le parcours historique et culturel caractéristique de [l’Italie] et en général de l’Europe tout entière… ». Il retint en outre que le crucifix devait aussi être considéré comme un symbole d’un système de valeurs qui innervent la Charte constitutionnelle italienne. Après diverses péripéties, le litige fut porté devant la Grande Chambre de la Commission européenne des droits de l’homme, la plus haute instance judiciaire du Conseil de l’Europe, qui rejeta la requête des parents. Dans le cadre de cette procédure devant la Grande Chambre, 33 membres du Parlement européen et 10 pays, dont la Russie, sont intervenus pour soutenir l’Italie. Effectivement, le crucifix est présent dans les écoles de plusieurs pays européens.


Selon l’historien français Émile Poulat, l’histoire et la sociologie enseignent que la laïcité admet des modalités diverses, y compris la reconnaissance de droits historiques de certaines religions du moment que les libertés de conscience, de religion et de culte sont affirmées et appliquées. Le rapport État-Église, en effet, peut être conçu et appliqué de diverses manières. Il doit tenir compte des droits individuels, mais aussi de l’histoire et de la culture de la population (Notre laïcité publique, Paris, Berg International, 2003).


Je ne crois pas, pour autant, qu’il faille modifier le nom « Charte de la laïcité » en celui de « Charte des valeurs québécoises », d’une part parce que les deux expressions se rejoignent fondamentalement et, d’autre part, parce que le mot laïcité a besoin d’être inscrit dans un de nos textes officiels.


Quant aux droits de la personne, y compris le droit à la liberté de conscience et de religion, ils ne sont pas des absolus, mais admettent tous des limites raisonnables, comme l’indique un article de la Charte canadienne et comme l’a reconnu la Cour suprême dans les causes des juifs hassidiques à Val-Morin (2008) et des huttérites en Alberta (juillet 2009). Quoique, hélas, la Cour suprême est généralement obsédée par le multiculturalisme et influencée par une vision libérale et individualiste des droits et de la société.

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14 commentaires
  • Michel Lessard - Abonné 13 juin 2013 01 h 13

    La replique»Culrure et reliion. De l'indémiable influence catholique sur la culture québécoise

    Le meilleur papier écrit à date sur la question de la la+icité. Québec est un pays cacholique. Même si les églises sont peu fréquentées -la rencontre sociale a pris d'autres voies- nous sommes marqués, impreignés de la culture catholique, ce qui n'a rien à voir avec la foi. Le village, les paysages, les paroisses urbaines, l'usage de la tripartitiion dans l'aménagement et le décor intérieur, comme aux églises, le décljpage de l'année rythmée par les anciennes fêtes religieuses, nos jurons qui rendent compte ce pourquoi on a de l'affection et de la tendresse, nos croyances populaires et mille détails de la vie et du quotidien s'inscrivent dans nos taditions catholiques. Et les Québécois n'ont surtout pas le goût et le désir de piétiner et voir piétiner un élan majeur de leur définition identitaire, Monsieur Bouchard n'a pas tout à fait compris. Et ke oays peut aussi être laïque!
    Michel Lessard, historien, Lévis

    • Gilbert Talbot - Abonné 13 juin 2013 07 h 37

      Petite correction : le Québec est un pays en rupture avec sa tradition catholique, comme la France et l'Italie (entre autres) l'avaient été auparavant. Nos églises existent encore, mais elles sont vides; elles ne sont plus que des vestiges de notre passé catholique. Il y a encore des croix du chemin, mais elles ne sont plus entretenues. Il y a une croix blanche sur notre drapeau, mais elle n'est plus qu'une «métaphore morte», nous dirait Nietzsche: elle n'allume plus la flamme de notre spiritualité. C'est de cette situation paradoxale dont il faut tenir compte dans la définition d'une laïcité propre au Québec.

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 juin 2013 09 h 18

      Notre culture est peut-être catholique, mais ça ne justifie plus le crucifix à l'Assemblée nationale, ni la prière à Saguenay. Le fait qu'il y ades églises un peu partout, qu'un grand nombre d'écoles arborent une croix, et que la moitié des toponymes commence par Saint- ou Sainte- (en plus d'une rue Notre-Dame dans à peu près toutes les villes) devrait suffire, non?

  • Gilles Bousquet - Abonné 13 juin 2013 07 h 30

    C'est quoi ça ?

    « la reconnaissance de droits historiques de certaines religions »

    Les droits historiques religieux ? L'histoire donnerait des droits d'occupation et/ou de religion ?

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 13 juin 2013 09 h 05

    Folklore

    Je crois qu'il est important pour un peuple de préserver les manifestations passées de son évolution, notamment dans le paysage et l'architecture. De nombreux pays le font et notre «manière» fait partie de nos atouts touristiques à nous.

    Mais il m'apparait cependant clair que, dans le présent, et ce, depuis 60 ans, nous sommes ailleurs que dans le catholicisme monolithique.

    Quand j'étais enfant, je me faisais imposer cette vision unidimensionnelle au détriment de toutes les autres - genre : les protestants vont en enfer -. J'ai grandi et, aujourd'hui à 67 ans, je ne veux plus me faire imposer quoique ce soit dans le domaine du religieux, comme d'entendre, à voix haute, la prière d'un maire avant la séance du conseil municipal.

    Il me semble que notre société est rendue ailleurs : la coexistence des croyances religieuses, y compris l'athéisme, impose sa privatisation. Une vie publique harmonieuse est facilitée par la laïcité i.e. tout le reste qui nous unit et nous rassemble.

    À titre d'exemple, le crucifix à l'Assemblée nationale symbolise ce passé monolithique dans un lieu affecté à la gouverne d'un peuple majoritairement «passé à autre chose». Son remplacement par un symbole unificateur ou plus simplement son absence correspondrait davantage à notre vécu contemporain.

    Apprécions notre folklore, mais ne l'imposons pas aux autres...comme nous ne voudrions pas se faire imposer celui des autres.

    • Michel Gagnon - Inscrit 13 juin 2013 10 h 50

      Je partage entièrement vos propos, M. Marcoux. Nous avons le même âge, nous avons vécu, semble-t-il, le même genre d'expériences avec la religion, et nous avons le même genre de réactions face aux contraintes imposées par les religions. Peut-on rappeler qu'avec la Révolution tranquille au début des années '60, le Québec s'est émancipé de l'influence de la religion catholique (s'émanciper: s'affranchir des contraintes sociales ou morales; se libérer). Cette émancipation ne s'est pas faite au détriment d'une spiritualité qui pouvait se vivre de façon plus personnelle. Cette émancipation s'est faite même en respectant les pratiques rituelles de différentes religions. La seule différence, c'est que ces pratiques devaient se faire dans le respect de la laïcisation de la société québécoise. Est-ce intolérant ou raciste de notre part (comme certains cherchent à nous faire croire) de demander à tous de respecter cette émancipation du Québec? Chercher à nous culpabiliser, voilà bien le fondement de toutes les religions. C'est de celà, entre autre, que le Québec (comme d'autres sociétés) a choisi de s'émanciper.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 13 juin 2013 14 h 42

      M. Michel Gagnon,

      Bien content de votre propos et, plus particulièrement, d'un mot clé : «émancipation». On se rend compte qu'on a un bout de chemin à parcourir pour y arriver en tant que société.

      Merci de bien l'exprimer.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 13 juin 2013 22 h 34

      Bien dit.

  • Nestor Turcotte - Inscrit 13 juin 2013 09 h 34

    Propos nuancés

    Je viens de lire les propos nuancés du juriste et éthicien Guy Durand. C'est sans doute l'auteur à lire au sujet de la laïcité au Québec. Je recommande particulièrement son ouvrage publié aux Éditions Varia intitulé LE QUÉBEC ET LA LAÏCITÉ. 121 pages qui replacent le débat dans le contexte québécois et dans le contexte internationnal.

  • Normand Charest - Inscrit 13 juin 2013 09 h 43

    Un texte clair et serein

    Merci, c'est un très bon texte qui fait la part des choses avec clarté et sans les émotions inutiles qui nuisent souvent au débat.