Pour ou contre le DSM? - La médicalisation et ses impacts sociaux, une «réalité double»

La médicalisation ne doit pas être hâtivement proscrite et diabolisée.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot La médicalisation ne doit pas être hâtivement proscrite et diabolisée.

La parution récente (mai 2013) de la cinquième version du manuel américain de diagnostics psychiatriques (DSM-5) a suscité de nombreux commentaires, débats et pétitions sur les différentes tribunes publiques. En effet, chacun de nous a sans doute récemment entendu parler des « dangers » du DSM et des effets pervers de la « médicalisation ». Notamment de leur soi-disant fâcheuse tendance à sanctionner le moindre malaise existentiel ou l’écart aux normes sociales par des diagnostics de maladies mentales, et de les traiter avec des « succédanés » de l’esprit (antidépresseurs et autres médicaments psychotropes) plutôt qu’avec des méthodes plus humanistes capables de tenir compte de la « vraie » source des problèmes. Selon une opinion répandue, cette « bible » qu’est le DSM ne servirait qu’aux intérêts des compagnies pharmaceutiques et des psychiatres en leur permettant d’accroître l’étendue de leurs profits et de leur influence. Dans cette perspective, le DSM-5, par le seul fait de sa sortie et des changements qu’il propose, irait dans le sens d’une médicalisation accrue, puisque ses nouvelles configurations internes (axes et critères de diagnostic) permettraient d’inclure un nombre toujours croissant de personnes « normales » dans le giron des « malades mentaux ». Ces réactions, en grande majorité critiques, vont d’ailleurs dans le sens du Comité international de réaction au DSM-5, qui a été mis sur pied après que l’Association américaine de psychiatrie et le « DSM-5 Task Force » eurent décidé de publier le fameux manuel en dépit des nombreuses critiques […]. Le but de ce comité est de promouvoir une prise de conscience collective auprès des médias, cliniciens, chercheurs, agences et planificateurs en matière de santé des problèmes de fiabilité et de validité du DSM-5 et d’alerter l’opinion publique des « risques » de ce manuel.


Mais si le DSM et la médicalisation, plus largement, sont fortement critiqués pour leur tendance au tout-médical, ce n’est pas seulement pour des considérations philosophiques et morales. C’est aussi pour des raisons sociologiques, du fait que la psychiatrie est devenue aujourd’hui une institution sociale centrale, comme pouvaient l’être, hier, l’Église, le parti, les syndicats, etc. Par exemple, les diagnostics de troubles mentaux (comme la dépression, l’épuisement professionnel, l’anxiété) constituent actuellement de véritables passeports pour avoir accès à l’univers de plus en plus contraignant des couvertures d’assurances et des prestations d’invalidité au travail. Ils peuvent aussi (notamment pour l’hyperactivité et les troubles d’apprentissage) devenir les seules portes d’entrée pour les enfants qui ont besoin, à une époque où l’école subit de nombreux bouleversements, de services d’accompagnement spécialisés et d’une attention personnalisée. Ou encore, ils peuvent servir, à l’heure où l’institution de la famille est en pleine mutation, de preuves nécessaires permettant d’appuyer des demandes de changement de nationalités, de genre ou de sexe. Cela explique pourquoi, par exemple, certaines associations de patients se battent en Amérique du Nord pour garder certains troubles dans le DSM.


Il ne suffit donc pas, à notre sens, d’être pour ou contre le DSM et la médicalisation. Il importe aussi de reconnaître qu’ils constituent une réalité à double tranchant, pouvant avoir des impacts significatifs sur des terrains qui ne sont pas encore légiférés par d’autres moyens (politiques, légaux, scientifiques, etc.). Ainsi, le problème n’est pas tant le DSM et la médicalisation que leur place quasi incontournable, aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de réclamer des droits sociaux, de dénoncer des injustices ou de remédier, ne serait-ce que partiellement, à des inégalités profondes. Comment faire autrement que médicaliser dans une société où la souffrance, la santé mentale et la vulgate « psy », plus largement, sont devenues des moyens de traduire, individuellement et collectivement, des revendications politiques et de mettre au jour des problèmes sociaux (la dépression, l’anxiété ou le burnout constituent de puissants révélateurs de conditions de vie et de travail difficiles, précaires, injustes, etc.) ? Voilà une bonne question sur laquelle nous devrions nous pencher collectivement.


Oui, les fondements des diagnostics, la prescription de médicaments et le mésusage du DSM doivent continuer à susciter des critiques et des questionnements de la part autant des initiés du champ de la psychiatrie que du public, désormais massivement concerné. Non, la médicalisation n’a pas à être hâtivement proscrite et diabolisée. Car force est de reconnaître qu’aujourd’hui, d’un point de vue sociologique, elle n’est pas que source d’aliénation, mais peut servir d’instrument à des personnes et des groupes sociaux pour revendiquer des droits sociaux et accéder à certains services, même si cela implique, en retour, une stigmatisation encore fortement associée à l’étiquette de la maladie mentale. En somme, il s’agit donc, oui, de débattre du DSM et de la médicalisation, mais en prenant en compte la complexité du phénomène et surtout en évitant, dans nos réactions et critiques, de stigmatiser davantage les personnes qui, volontairement ou non, ont dû avoir recours à l’univers de plus en plus large de la psychiatrie.


Nicolas Moreau - Professeur, École de service social,  Université d’Ottawa
Dahlia Namian - Professeur, École de service social,  Université d’Ottawa
Laurie Kirouac - Chercheuse postdoctorale, Université Paris I
Dominic Dubois - Doctorant, Département de sociologie, Université du Québec à Montréal

8 commentaires
  • David Boudreau - Inscrit 8 juin 2013 01 h 53

    Votre angle de réflexion est très intéressant. Merci.

  • Dora Pérusse - Inscrite 8 juin 2013 06 h 53

    Psychotropes

    Mieux médicamenter pour mieux nous controler, c'est rendue que si t'as le malheur de craindre un burnout parce que t,es rendue au bout du rouleau et que t'en fait part à ton médercin t'es condidéré comme un cas de psychiatrie, et oups! voilà une belle petite prescription de psychotropes qui vas guérir tous les maux qui t'affligent, aussi bien dire que de mettre un diachylon sur un cancer vas te guérir ça en viendrait à dire la même chose, parce que la plupart des médecins disent-ils(elles n'ont pas le temps de s'attarder à la vraie source des malaises dont souffre les patients(tes, ''l'argent avant tout'', là se trouve les vraies maux dont la société d'aujourd'hui est affligé...

  • Guy-Léo Morin - Inscrit 8 juin 2013 14 h 21

    Bible ou manuel de référence

    Certains voient le DSM comme une bible ; je le vois plutôt comme un manuel de références qui permet aux professionnels de se comprendre entre eux en utilisant la même terminologie. Quant aux personnes atteintes d'un trouble mental ou d'une maladie mentale, cela ne signifie pas grand chose. Il s'agit d'un outil à l'égard duquel on de soit de demeurer critique, mais un outil utile tout de même. Bien d'accord avec l'opinion des professeurs et de la chercheuse.

  • Marc Provencher - Inscrit 8 juin 2013 15 h 48

    C'est un aveu

    « L’univers de plus en plus large de la psychiatrie.»

    Et voilà! De plus en plus large, donc qui a de plus en plus tendance à prendre la condition humaine pour une pathologie à guérir.

    La vie a toujours été difficile, dès que nous avons commencé à marcher debout, c'est-à-dire à nous arracher à la Nature.

    Même quand elles n'étaient pas biologisantes, l'antifasciste de droite Croce comme l'antifasciste de gauche Salvemini mettaient déjà les "sciences" sociales entre guillemets ; alors imaginez quand elles le sont.

    En rétropédalant, j'ai trouvé aussi tôt que 1880 la "neurobiologisation de la psyché" - i.e. le fait de tenir pour cervicales les maladies mentales, pour biologiques les maladies psychiques. 'Trend' des idées allemandes du temps (et pas seulement allemandes) typique du naturalisme scientiste alors triomphant. Et qui correspond à la pensée raciale. Car au même moment, de plus en plus d'Allemands commençaient à prendre leur peuple pour une soi-disant "race allemande" le peuple juif pour une soi-disant "race juive" et les Juifs allemands pour un soi-disant "mélange de races". (Cf Arendt ou Goldhagen).

    Je déparle? Quel rapport? C'est que dans les 2 cas, l'erreur consiste à prendre pour physique un fait non-physique, à prendre pour essentiellement naturel "l'être non naturel par excellence" (Arendt).

    Lévinas in 'Réflexions sur la philiosophie de l'hitlérisme' (1934):

    «Pour eux, c'est au contraire dans cet enchaînement au corps que consiste toute l'essence de l'esprit. (…) L'importance attribuée à ce sentiment du corps, dont l'esprit occidental n'a jamais voulu se contenter, est à la base d'une nouvelle conception de l'Homme. Le biologique avec tout ce qu'il comporte de fatalité devient plus qu'un objet de la vie spirituelle, il en devient le cœur. (…) Une société à base consanguine découle immédiatement de cette concrétisation de l'esprit. Et alors, si la race n'existe pas, il faut l'inventer!»

    Concrétisation de l'esprit. Eurêka.

  • David Boudreau - Inscrit 8 juin 2013 16 h 23

    La théorie du complot que vous semblez défendre se fondent sur des apriori de préjugés et de clichés qui réduisent pathétiquement la complexité de cette problématique. Vous devriez relire la dernière phrase de cet article.

    • Marc Provencher - Inscrit 11 juin 2013 07 h 57

      @ Boudreau: «La théorie du complot que vous semblez défendre...»

      Au contraire, je ne crois jamais aux explications conspirationnelles, d'où quelles viennent. Nous parlons plutôt ici d'une erreur de la pensée (erreur mortifère selon moi) qui s'enracine dans le positivisme scientiste du 19ème siècle. De la phrénologie à nos jours, de Lombroso à Vacher de Lapouge, tout ce que l'antifasciste libéral G. A. Borgese appelait fort justement "les superstitutions biologiques".

      Je suis persuadé que le naturalisme est une clé du "lmal radical" et non, je ne crois pas que le naturalisme soit une conspiration.