Des sursauts de conscience qui ne s’estomperont pas

À Madrid, un manifestant en train de scander des slogans lors d’une autre manifestation anti-austérité tenue en même temps dans des dizaines de villes européennes samedi dernier.
Photo: Andres Kudacki Associated Press À Madrid, un manifestant en train de scander des slogans lors d’une autre manifestation anti-austérité tenue en même temps dans des dizaines de villes européennes samedi dernier.

Au printemps 2012, le Québec s’est redonné le droit de rêver. Des foules immenses ont crié haut et fort leur refus du fatalisme. Toutes générations confondues, elles ont réclamé qu’on ne ferme pas les portes de l’avenir. Ailleurs aussi, des secousses en chaîne ont mobilisé des foules : les soulèvements contre les dictatures dans les pays arabes, les manifestations monstres organisées en Grèce, en Espagne et en Italie contre les mesures d’extrême austérité, les mobilisations des Indignés et Occupy, le mouvement Idle No More. Un an plus tard, que reste-t-il de toutes ces contestations et revendications ? Poussée de fièvre passagère ou début d’un temps nouveau ? Ce sont les questions que se sont posées les participants et participants en ce 20e anniversaire des Journées sociales du Québec, tenues cette année à Rimouski.

Indignation et résistance


Tous ces réveils populaires sont à situer sur le fond de scène de la crise économique qui a éclaté en 2008. Causée par l’irresponsabilité des institutions financières et de l’entreprise privée, cette crise a engouffré des milliards de dollars en subventions aux banques et aux grandes entreprises pour leur éviter la faillite. L’endettement public qui en est résulté a poussé les gouvernements d’Europe et d’Amérique du Nord à imposer des régimes d’austérité et à réduire le financement des services, comme l’éducation, la santé ou la protection de l’environnement. Des élus, censés veiller à l’intérêt collectif, cherchaient ainsi à faire payer par les populations déjà appauvries l’incurie des prédateurs qui les avaient précipitées dans la récession.


Cette complicité de fait entre l’État et les intérêts économiques en contexte de crise a grandement contribué à la perte de crédibilité des institutions politiques à travers tous les pays touchés. Elle a provoqué colère et indignation. Elle a incité à la résistance et poussé des foules immenses à manifester pour réclamer plus de justice et de démocratie, souvent au prix de risques élevés. « Désolé de vous déranger, on veut juste changer le monde », pouvions-nous lire sur les pancartes des manifestants pendant le printemps érable qu’a si bien mis en évidence le photographe du Devoir Jacques Nadeau dans son livre Carré rouge.


Société civile et démocratie


Au Québec comme ailleurs, les résultats immédiats de ces soulèvements populaires sont mitigés. La réalité, en effet, tarde toujours à se conformer aux rêves qu’on avait réappris à oser. Mais un mouvement irréversible a été renforcé : une contestation populaire du capitalisme sauvage à travers la montée de la société civile comme instance démocratique. Celle-ci prend finalement conscience de ses moyens d’action et devient un acteur social de plus en plus efficace. Dans cette perspective, le succès ou la portée des récents réveils populaires se trouve d’abord dans la mobilisation elle-même et dans ce qu’elle a fait germer comme imaginaire collectif, comme aspiration à un autrement du monde, de l’agir politique et du vivre ensemble.


Vers un autrement du monde


Ces mouvements peuvent-ils être considérés comme signes des temps structurants pour notre devenir humain ? C’est dans la mesure où la dissidence et les revendications démocratiques de la société civile s’inscrivent dans cette mouvance plus vaste qu’ils peuvent être considérés comme un signe des temps. Nous nous trouvons à un âge de l’humanité qui montre des signes d’épuisement, ou à tout le moins de vieillissement avancé. Partout, une part de plus en plus importante de la société veut en finir avec la dilapidation des ressources, le mépris de la dignité humaine, l’économisme aveugle, la discrimination sous toutes ses formes.


De nombreux analystes nous avertissent que le seul moyen de sortir de nos impasses collectives sera un passage exigeant du paradigme de la croissance illimitée à celui d’une frugalité basée sur notre solidarité entre humains et avec la nature. Il en va du sauvetage de notre monde. En fait, nous nous trouvons collectivement devant l’urgence d’une révolution culturelle, d’un changement radical de valeurs, d’orientations et de comportements, qui nous ferait passer du culte du pouvoir, de la richesse et des apparences au goût de la simplicité, de l’authenticité et de la convivialité. Il devient urgent de reconnaître l’autolimitation et la solidarité, à la fois comme conditions de survie pour l’humanité et comme la voie vers un mieux-vivre, humainement plus satisfaisant. Une des principales suites de ces réveils sera peut-être d’avoir préservé, comme l’a écrit Jean-Claude Guillebaud, une certaine capacité d’« espérance stratégique » pour garder ouvert l’avenir du monde.


Nous croyons que rien ne pourra faire disparaître de notre mémoire collective ce sursaut de conscience, qui restera comme un repère, comme une semence.

 

Yvonne Bergeron et Guy Côté - Les auteurs ont participé aux 11es Journées sociales du Québec, qui regroupent des militantes et militants de mouvements chrétiens, syndicaux et communautaires préoccupés de justice sociale.

7 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 3 juin 2013 01 h 16

    Un grand merci aux étudiants et aux étudiantes...

    C'est grâce à la hardiesse des étudiants et des étudiantes que nous avons pu nous débarrasser du régime libéral, un régime corrompu à l'os. Un merci incommensurable pour cette oeuvre de salubrité publique.

    • Jean Richard - Abonné 3 juin 2013 09 h 04

      Nous ne nous sommes pas débarrassés du régime libéral. Il est toujours bien installé au pouvoir. Nous avons tout simplement changé pour deux ou trois ans l'équipe qui en assure le semblant de gestion.

      Nous avons, à Québec, un gouvernement qui fait des clins d'œil aux pétrolières, aux minières, qui repousse la protection de l'environnement à l'arrière-plan, qui garde les plus démunis à l'œil pour éventuellement les démunir davantage, et la liste des items de la continuité pourrait s'allonger.

      Le retour du PLQ au pouvoir est imminent et dans la plupart des domaines, ce dernier retrouvera les choses là où il les avait laissées.

      Le printemps érable n'aura pas été inutile, mais on ne peut s'empêcher de constater que l'automne est revenu de plus belle. Le « changement radical de valeurs », on le souhaite. Mais plusieurs seront difficiles à convaincre que le printemps érable nous l'a apporté. Car parmi tous ceux qui ont tapé sur des casseroles, trop peu savaient vraiment pourquoi ils le faisaient. Ça tenait peut-être plus du mouvement de foule que d'une véritable prise de conscience collective.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 3 juin 2013 09 h 23

    Toutes générations confondues...

    J'ai lu et relu votre texte " Des sursauts de conscience qui ne s'estomperont pas" et j'ai fait miennes, ces doléances que vous avez si bien exprimées...D'ailleurs, j'ai
    participé à ce "printemps érable"... ma contribution à ce mouvement sociétal qui
    a sonné le réveil des citoyens...toutes générations confondues.
    Le seul hic, c'est votre filiation à des mouvements chrétiens...(je peux comprendre
    syndicaux et communautaires...) Mais pour une nation qui veut se doter d'une charte de la laïcité, les religions ou mouvements religieux sont à proscrire et relèvent du domaine privé, personnel....point à la ligne!

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 3 juin 2013 10 h 24

      Pardon, il y a là une confusion à dissiper: la laïcité ne confine pas le religieux à la sphère privée. Il l'exclut de la gouvernance, de la gestion publique et de la sphère CIVIQUE. Nuance importante.

    • Richard Laroche - Inscrit 3 juin 2013 12 h 28

      Bah... y'a pas de zone grise là. Soit c'est public, soit c'est privé. Les religions sont définitivement du domaine privé.

      La nuance qu'il faut apporter, c'est que les représentants ou les partis politiques qui prétendent représenter la population sont eux aussi des organisations privées. C'est les partis politiques qui devraient porter les religion des gens qu'ils représentent, pas l'État.

  • Michel Lebel - Abonné 3 juin 2013 11 h 12

    Graves questions...

    Graves questions sans solution évidente. Dans monde si interdépendant, comment en arriver à plus justice, plus de respect, plus de partage, plus de solidarité, plus de paix? Faut-il penser à des solutions globales ou commencer par le palier de sa porte? Je crois qu'on ne peut y échapper: il faut d'abord commencer par un changement chez soi, dans ses comportements personnels. Déjà tout un programme! Décider d'aller à contre-courant du monde de la consommation sans limites! La route sera longue, très longue... Et le temps presse... Mais il ne faut pas désespérer.


    Michel Lebel

  • André Michaud - Inscrit 3 juin 2013 17 h 55

    changer le monde, encore?

    J'ai entendu ce discours depuis au moins mai 68 , rêver de l'Homme nouveau qui serait totalement différent, s'oubliant lui-même pour sa collectivité, peu attaché aux choses terrestres, vivant frugalement, pratiquant la méditation etc..mais si j'ai ai cru déjà à cet homme nouveau, je sais aujourd'hui que c'était par une forme de vision angélique de la race humaine.

    Les humains veulent d'abord leur bonheur, ensuite ceux de leurs proches, et parfois pensent à celui des autres. Ils adorent consommer et y vont à fond de train selon leurs revenus, même au-delà par le crédit, ils aiment les autos, les restos, les gadjets électroniques etc.. et veulent les avoir au plus bas prix. Ils rêve à un état qui leur donnerait plein de services sans en payer le prix, ou en faisant payer d'autres..

    Bonne chance pour les convaincre de devenir complètement d'autres personnes..presque des anges.