Prière au conseil de ville de Saguenay - Le jupon dépasse…

Mais qu’elle soit confessionnelle ou multiconfessionnelle, théiste ou simplement déiste ne change rien à sa nature : la prière demeure une pratique religieuse.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Mais qu’elle soit confessionnelle ou multiconfessionnelle, théiste ou simplement déiste ne change rien à sa nature : la prière demeure une pratique religieuse.

Dans leur jugement sur la prière à Saguenay, trois juges de la Cour d’appel, Benoît Morin, Allan Hilton et Guy Gagnon, rejettent en bloc le témoignage que j’ai présenté à titre d’anthropologue pour le compte du plaignant Alain Simoneau. Ce rejet est motivé par le fait que j’ai déjà été président du Mouvement laïque québécois et que je partage les mêmes convictions que le plaignant sur la question en litige.


À leurs yeux, je ne pouvais de ce fait me qualifier à titre d’expert. Pourtant, les juges n’ont vu aucun problème dans le fait que la théologienne Solange Lefebvre ait témoigné à titre d’experte pour le compte du maire Jean Tremblay. Mme Lefebvre est bien connue pour son opposition à la laïcité et pour ses convictions catholiques. Devant le Tribunal des droits de la personne, elle a reconnu croire en l’Immaculée Conception (donc au péché originel et au mythe biblique de la création) et à l’Assomption (donc à la résurrection des corps dans l’au-delà). […] Pour la Cour, c’est la règle du deux poids deux mesures.


Les trois juges n’ont toutefois invalidé aucune ligne de mon analyse ; ils l’ont tout simplement ignorée. Je défie quiconque, y compris les juges Morin, Hilton et Gagnon, de trouver l’ombre d’une miette de propos de nature militante dans le rapport que j’ai présenté et dans mes répliques aux deux experts venus prêter main-forte au maire de Saguenay - on peut lire ces documents à l’adresse suivante : http://prieresaguenay.tumblr.com, ainsi qu’un résumé actualisé sur le site de la revue Éthique publique, 13 (2) 2011.


L’analyse que j’y développe se fonde sur l’ethnologie, sur l’anthropologie biologique et sur la psychologie évolutive. Elle présente les prières municipales comme un rituel identitaire qui a pour effet négatif de produire un sentiment d’exclusion chez les personnes qui ne partagent pas la vision du monde et des rapports sociaux exposée dans une prière. Cette pratique crée une discrimination entre les citoyens sur la base de leur conviction en matière religieuse, ce qu’interdit la Charte des droits et libertés. Quelle que soit l’importance du préjudice qui s’en suit, cette pratique est en soi illégale puisque les municipalités sont juridiquement laïques […].

 

Cette prière n’est pas une prière


Les juges retiennent les témoignages de Solange Lefebvre et de l’anthropologue Gilles Bibeau, qui ont fourni à la Cour les arguments à la base de l’étonnant raisonnement exposé dans le jugement. […] Aux yeux de ces deux universitaires, la prière telle que récitée à Saguenay est à la fois une prière oecuménique et une récitation vidée de son sens religieux. Gilles Bibeau soutient qu’elle est « une sorte de cadre éthique » qui comporte « d’indéniables connotations religieuses », mais qui « semble n’engager en rien la foi ou les croyances » bien qu’il soit rattaché à une « société marquée par le catholicisme ». Ouf ! Solange Lefebvre avance que l’individualisation de la religion fait que « les individus puisent ce qu’ils veulent bien » dans une prière et que celle-ci peut être interprétée comme une « métaphore ».


En rupture totale avec les concepts de base de leur discipline respective, les deux experts soutiennent donc que cette prière n’est pas une prière. Leurs analyses contredisent les affirmations du maire Jean Tremblay, qui déclarait lors de l’enquête de la Commission des droits de la personne qu’il est « un catholique convaincu, qu’il a le droit de pratiquer partout et que c’est à ce titre personnel qu’il réclame le droit de prier à l’ouverture des séances du conseil », des propos maintes fois répétés sur la place publique.


Même la Cour d’appel n’a pas voulu tenir compte du témoignage du maire, qu’elle considère comme trop subjectif, alors qu’il est le seul concerné et le seul qui puisse nous dire ce que représente pour lui la récitation de la prière. La Cour préfère le regard des Lefebvre et Bibeau qui lui permet de conclure que la prière est « neutre » parce que multiconfessionnelle. Mais qu’elle soit confessionnelle ou multiconfessionnelle, théiste ou simplement déiste ne change rien à sa nature : elle demeure une pratique religieuse. […]


Les juges soutiennent que la prière multiconfessionnelle ne viole pas la neutralité religieuse de la ville. Logiquement, cette neutralité commande non seulement de ne pas imposer de vision religieuse du monde, mais aussi de ne pas faire intervenir la religion dans les décisions des élus. Mais que dit la prière ? Elle invoque l’intervention de « Dieu tout puissant » afin que les élus puissent prendre « de sages décisions » dans l’administration de la ville. Trouvez l’erreur.


Les juges reprochent ensuite à Jean Tremblay de faire précéder la prière d’un signe de croix accompagné de l’invocation « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Pourquoi lui reprocher une telle chose ? Parce que cela donne une connotation catholique à la prière. À l’encontre de ce qu’écrivent les juges, cet élément faisait partie de la preuve. […]


Selon la Cour, une prière catholique n’a donc pas sa place dans une assemblée municipale alors qu’une prière multiconfessionnelle est acceptable. Autrement dit, une municipalité ne doit pas heurter les susceptibilités des croyants, mais n’a pas à tenir compte de la liberté de conscience et des convictions des citoyens sans religion (deuxième groupe en importance au Québec avec 937 545 personnes, 12 % de la population). […] La liberté de conscience, toujours délaissée dans les jugements des tribunaux, est un droit aussi fondamental que la liberté de religion. C’est ce qu’avait compris le Tribunal des droits de la personne et que les trois juges de la Cour d’appel n’ont pas compris. […]


La Cour estime par ailleurs qu’il n’est pas possible, dans le cadre juridique actuel, d’aller plus loin qu’elle ne l’a fait dans la défense de la laïcité, étant donné qu’il n’y a aucune loi pour en préciser les contours. La balle est donc nettement dans le camp politique. Durant la campagne électorale, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, s’était engagée à régler le problème des prières municipales au moyen d’une charte de la laïcité. Nous attendons impatiemment la livraison de la marchandise.

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16 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 31 mai 2013 07 h 35

    La sacro-sainte Charte des Droits

    La Canada, «plusse meilleur» pays du monde, est fondé «sur la suprématie de Dieu et la primauté du droit». Cet énoncé avalise donc toutes les prières du monde.
    Ceci dit, cette focalisation sur la prière à Saguenay sert de diversion au maire Tremblay pour faire passer sous l'écran radar une augmentation de taxes conséquente.

  • Zohra Joli - Inscrit 31 mai 2013 08 h 05

    À quand la laïcité ?

    Les radicaux, ils en a dans toutes les religions et partout. Qu'on ne vienne pas nous dire après cela que nos institutions sont laïques !!
    Le maire Tremblay, s'il était un bon catholique, il n'avait qu'à prier chez lui. Mais il veut un show.

  • Jonatan Blais - Inscrit 31 mai 2013 08 h 07

    Tout à fait d'accord avec M. Baril

    Ce jugement est d'une incohérence sans nom. Seuls des juges manquant cruellement de jugement et de perspective historique et philosophique peuvent produire pareille idiotie. 300 ans depuis le siècle des lumières, depuis Voltaire et le baron d'Holbach, et ces messieurs ne comprennent toujours pas un concept aussi fondamental pour une démocratie moderne occidentale. À couper le souffle !

    Le séparation de l'église et de l'état doit être totale. Même les croyants devraient comprendre que ce rempart les protège eux aussi des interférances de l'État lorsque le jour viendra où les préférences religieuse de ce dernier de ne correspondront plus aux leurs...

    Vous et votre mouvement avez tout mon apui Mr Baril.

  • Gisèle Filion - Inscrite 31 mai 2013 08 h 25

    Monsieur Baril
    Vous avez raison sur toute la ligne, surtout lorsque vous vous défendez en soulevant le "deux poids, deux mesures" des juges pour vous disqualifier à défendre ce
    dossier. J'endosse à 100% tous vos propos.
    Merci de défendre si intelligemment la laïcité.
    Surtout, ne lâchez pas, nous avons besoin de vous pour que la laïcité authentique, la seule, la vraie, advienne.

  • Daniel Baril - Abonné 31 mai 2013 08 h 42

    En complément

    Une version plus complète de ce texte, avec réactions aux propos tenus par le maire Jean Tremblay le 28 mai, peut être consultée ici:
    http://voir.ca/daniel-baril/2013/05/29/la-priere-a

    Daniel Baril