La réplique > Les femmes à Cannes - Ozon et la prostitution

Les actrices Géraldine Pailhas et Marine Vacth accompagnent François Ozon, venu présenter au Festival de Cannes son film Jeune et jolie, dans lequel une jeune fille de 17 ans se prostitue par plaisir - un fantasme que partageraient de nombreuses femmes, selon des propos controversés du réalisateur.
Photo: François Mori Associated Press Les actrices Géraldine Pailhas et Marine Vacth accompagnent François Ozon, venu présenter au Festival de Cannes son film Jeune et jolie, dans lequel une jeune fille de 17 ans se prostitue par plaisir - un fantasme que partageraient de nombreuses femmes, selon des propos controversés du réalisateur.

L'an dernier, on y avait goûté avec Lars von Trier. Cette année, c’est François Ozon qui remet ça. Son dernier long-métrage, Jeune et jolie, l’histoire d’une jeune femme de dix-sept ans qui se prostitue « par plaisir », est en compétition pour la Palme d’or.


Et le cinéaste y est allé d’une déclaration au Hollywood Reporter reproduite en encadré. Ce fut « la psyché féminine expliquée aux femmes » par François Ozon, discours affirmatif et argument d’autorité à l’appui, et sans aucune ironie. On l’en remercie !


Si on en croit François Ozon, beaucoup de femmes auraient le fantasme de se prostituer ! Mais si on en croit les chiffres, peu d’entre elles peuvent chérir celui de se trouver en compétition à Cannes ! Cannes, dont on sait qu’il s’agit d’un important marché du sexe : ces quelques jours représentent, pour la France, la période de l’année la plus fructueuse pour les travailleuses du sexe - plus encore que le Grand Prix de Monaco. (Cinéma et courses d’autos, au fond, même combat…) Cannes, dont on sait aussi que les femmes cinéastes y sont mal représentées : cette année, un seul film sur les vingt films en compétition a été réalisé par une femme. Mais pour ou contre le travail du sexe, la question n’est évidemment pas là. François Ozon ne semble d’ailleurs pas se rendre compte que c’est dans le cadre du Festival de Cannes qu’il présente la première de son film et qu’il dit ses conneries, comme il semble imperméable au fait que son film fait écho, dans une certaine mesure, à la réalité ambiante. C’était peut-être l’occasion ou bien de tenir un discours articulé et réfléchi, ou bien de se taire…


Dans un tweet envoyé peu de temps après que l’interview soit devenue quasi virale sur le Web et qu’il se soit attiré les foudres de femmes d’horizons divers, le cinéaste a cherché à banaliser ses propos en affirmant que ceux-ci concernaient non pas les femmes en général, mais les personnages de son film. Entourloupette bien connue : mettons sur le dos de l’art, qui, comme on le sait, permet tout, y compris les stupidités qu’on ne peut s’empêcher de proférer. Mais si c’est l’art qui dit ça, qu’est-ce que ça dit de Cannes, où les femmes en tant que cinéastes sont quasi inexistantes ? Qu’est-ce que Cannes fait dire à l’art ? Et pourquoi est-ce que certains réalisateurs, quand ils se trouvent à Cannes, se permettent de dire des grossièretés ?

 

Déception


J’avoue ma déception… Parce que moi, je l’aimais plutôt, François Ozon. Je lui ai toujours été fidèle. J’aimais son cinéma, plein d’un humour iconoclaste, comme j’aime aussi une actrice et cinéaste que j’ai découverte grâce à lui, une femme avec qui il a collaboré : Marina de Van. Scénariste, réalisatrice et actrice du long-métrage Dans ma peau, qu’est-ce que Marina de Van a pensé des propos de son ami ex-compagnon d’études et de plateau ? Je me demande si elle aussi a eu envie de le bouffer, elle qui dans son premier film explorait avec intelligence, finesse et lucidité le rapport entre une femme et son corps, une femme et sa peau, comment celle-ci en vient à se mutiler puis à se cannibaliser dans un monde qui, au fond, lui demande d’être d’abord et avant tout une image, une surface, un écran sur lequel projeter des fantasmes. Parce que voilà ce que François Ozon s’est permis de faire par la bouche des canons de Cannes : projeter sur nous ses propres fantasmes concernant les femmes. Ses propos ne sont pas choquants parce qu’ils font l’équation entre femmes et prostitution (cette équation-là, elle est vieille comme le monde et elle fera toujours couler beaucoup d’encre). Ses propos sont choquants parce que le fantasme dont il est question est collé sur la peau des femmes, comme si François Ozon en savait quelque chose - avec le tweet envoyé par la suite en catastrophe ou non. Même Freud, à ce que je sache, n’était pas allé aussi loin…


De plus, et pour moi, c’est peut-être pire, si on en croit les réactions du cinéaste aux questions de journalistes suédois et américains…, les Françaises seraient particulièrement susceptibles de reconnaître et d’avouer un tel fantasme, contrairement à leurs semblables étrangères. Si j’étais française, je serais encore plus furieuse à l’heure qu’il est, et moins parce que François Ozon s’est permis de parler pour et de moi (ça, c’est du machisme stupide de bas étage), mais parce qu’il a profité de la question des femmes pour conférer à la France une certaine distinction : il a joué la carte de la soi-disant ouverture d’esprit française contre, d’une part, le puritanisme (américain) et, d’autre part, la trop grande ouverture d’esprit (suédoise) qui mène à une pensée qui refuse le biologique comme support de l’identitaire. Rien de plus étonnant de la part de ce cinéaste qui fait depuis toujours dans le spéculaire et le second degré, attaquant la famille bourgeoise et ses avatars. Rien de plus choquant que de le voir soudainement frayer avec les sexistes et les xénophobes de ce monde (lire, au passage, l’article publié par Nancy Huston et Michel Raymond, dans Le Monde, le 17 mai : Sexes et races, deux réalités). Parce que voilà pourquoi il suscite une telle rage : François Ozon vient de faire son coming out d’essentialiste pseudo-psychanalysant au discours à l’emporte-pièce cousu de préjugés.


Absurdité


Avec l’ouverture du Festival de Cannes, on a vu apparaître, sur le Web, des images du futur film ultra-trash et mégasexe où Gérard Depardieu se glisse dans la peau de DSK. Dimanche dernier, c’est Roman Polanski qui est venu clore le festival en beauté. Le cinéaste au passé compliqué, renfonçant le clou d’une misogynie ambiante, a eu l’extrême délicatesse d’affirmer que l’égalité des sexes est une idiotie parce qu’elle a chassé le romantisme de nos vies. Et c’est la pilule contraceptive, selon lui, qui serait la grande coupable de ce crime, à cause de l’effet masculinisant qu’elle aurait eu sur les femmes. Difficile de savoir par quel bout tirer pour défaire l’écheveau d’une telle absurdité ! Et de toute façon, qui en a le temps ? Le Festival de Cannes, comme tout bon thriller, est plein de rebondissements ! Ainsi, alors que le jury attribue la Palme d’or au film de Abdellatif Kechiche, La vie d’Adèle, 150 000 personnes prenaient la rue à Paris pour manifester contre le mariage pour tous. Kechiche, en recevant son prix, n’a pas remercié Julie Maroh, l’auteure de la bande dessinée à l’origine du film. Et Steven Spielberg s’est empressé de préciser qu’il s’agissait là non pas d’une histoire d’amour entre deux femmes, mais d’une histoire d’amour tout court.


Pendant les dix jours du festival, les médias auront été la courroie de transmission d’une même constatation : la place des femmes, à Cannes, est loin d’être assurée. Mais je dirais même plus : Cannes est capable de bien des efforts pour que les femmes n’aient jamais envie d’y mettre les pieds !

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