La prière n’est pas un fétiche identitaire

C'est une victoire à la Pyrrhus que vient de remporter le maire de Saguenay. Le jugement de la Cour d’appel du Québec, qui est favorable au maintien de la prière au début des assemblées municipales, laisse entendre qu’il pourra continuer à la réciter, car cette prière, au fond, n’en est pas vraiment une. Elle a plutôt une valeur historique, culturelle et patrimoniale. Elle est donc, selon les juges, bien « inoffensive ».


Voilà qui est plutôt humiliant pour ceux (dont je suis) qui croient à la valeur et à la dignité de prière ! De plus, ce jugement dit au maire Tremblay qu’il peut bien continuer à dire cette prière (qui n’en est pas vraiment une !) dans la mesure où, ce faisant, il ne démontre pas sa foi et ses convictions personnelles. Du vrai délire !


Soyons sérieux : est-ce que la récitation d’une prière et des objets religieux ont leur place dans une salle de conseil municipal ? La réponse est non. Les enceintes de nos institutions politiques se doivent d’être « neutres ». Étant le lieu par excellence de la délibération citoyenne, leur neutralité incarne l’idéal de respect du pluralisme et de l’égalité de tous qui est au fondement d’une société libre et démocratique.


Le maire de Saguenay reprend souvent la rengaine selon laquelle, comme Québécois, nous serions particulièrement « mous » par rapport à nos convictions, à ce qui fait notre identité, à ce qui nous unit. Selon lui, notre peuple et nos valeurs de Canadiens français seraient en train de s’effriter. Or, un tel discours ne tient pas la route, car il fait fi d’un demi-siècle de redéfinition du nationalisme québécois. Bien sûr, le catholicisme est une dimension constitutive et incontournable de notre histoire, et les croyants, comme tout autre citoyen, peuvent légitimement contribuer aux débats publics à partir de leurs convictions. Toutefois, l’identité et la fierté nationales des Québécois ne peuvent plus être ainsi directement amalgamées avec la foi catholique. Ces relents d’un nationalisme « ethnoreligieux » témoignent donc d’une inquiétante impasse du débat politique. Qu’un nombre non négligeable de personnes veuillent suivre le maire Tremblay sur cette voie sans issue est plus que troublant. Il faut certainement y voir le symptôme d’un sentiment de déroute et d’insécurité identitaire qui ébranle présentement de larges pans de la société québécoise. Ce symptôme, bien sûr, doit être écouté et analysé avec sérieux et respect, car il exprime un réel malaise social, politique, économique et culturel diffus dans la population.

 

Débat pitoyable


Mais au lieu de cela, nous voilà embourbés dans un débat pitoyable autour de la récitation d’une prière. Ne serait-il pas plus simple et mieux avisé de transformer cette dernière en minute de silence ? Faire silence, au début de l’assemblée municipale, serait pleinement respectueux des droits et libertés de tous. Cette pratique serait donc incontestable sur le plan juridique. En outre, le silence pourrait favoriser l’ouverture d’un espace pour la rencontre de l’autre aux multiples visages et convictions. Une telle pratique pourrait certainement nourrir une éthique sociale et politique à la hauteur des exigences de notre démocratie pluraliste. Les croyants n’y perdraient rien et les non-croyants pourraient y gagner quelque chose.


Quant au crucifix et aux autres symboles religieux, il ne faudrait quand même pas en faire des fétiches identitaires ! Pour un chrétien, ni la croix ni la prière ne sont réductibles à des « pièces de patrimoine » ou à des « oriflammes nationalistes ». Dans nos enceintes politiques, les politiciens et politiciennes qui sont croyants honoreraient bien davantage leur foi en mettant au coeur de nos préoccupations le souci des pauvres, la protection du bien commun et la lutte contre la corruption.

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25 commentaires
  • Lise Des Ormeaux - Abonnée 29 mai 2013 06 h 10

    Croyants et non-croyants.

    Faire silence une minute, au début d'une assemblée politique, me semble la solution gagnante pour unir croyants et non -croyants dans un espace où, essentiellement, la conscience humaine doit délibérer sur des enjeux voulant améliorer le bien-être général de la société qui la compose.
    Le silence est une pratique intérieure pacifiante pour tous. La récitation d'une prière ne rejoint pas nécessairement cet objectif.

    • Luc Archambault - Abonné 29 mai 2013 12 h 28

      La « prière » ne peut rejoindre cet objectif, c'est une insulte à tout athée. L'athéisme aussi est parti de notre patrimoine. La « prière » affirme qu'il y a un Dieu, pour être équilibrée, cette pratique doit être suivie d'une déclaration qui nie l'existence de Dieu...

      La minute de silence est neutre. On peut soit prier, soit penser...

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 29 mai 2013 17 h 35

      Le silence dans ce cas là suit la prière, ce qui est inadimissible, ou bien c'est un, ou bien c'est l'autre...

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 30 mai 2013 10 h 38

      De quoi parlez-vous mme. Massicotte. La prière peut se pratiquer en silence. Lorsque l'on en fait une véritable méditation avec Dieu et non pas un rite social.

  • Marie Rochette - Abonné 29 mai 2013 06 h 48

    Intention et attention

    Par Martin Roy,

    Une minute de silence pour porter son "attention" sur sa propre "intention" quant aux guides que l'on souhaite voir à l'oeuvre dans les décisions d'ordre publique permettrait effectivement,

    Aux croyants, d'une part de s'en remettre à l'eclairage de Dieu via une prière personnelle selon les préceptes de chaque religion,

    et pour les autres pour se rappeler à leur intention de prendre les décisions qui sont le plus susceptibles de contribuer à l'intérêt collectif.

    Il serait intéressant qu'en plus des décisions, les participants aux assemblés publiques se rappelle à ce que leur comportement public soit également guidés par leurs pricinpes religieux pour le uns et par l'intention de contribuer à ce que la vie sit plus belle our les autres.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 30 mai 2013 12 h 10

      Réponse à M. Rozzi

      Je parle du maire de Saguenay. C'est une évidence que cet homme ne cèdera jamais d'un millimètre, et pour lui le silence n'est qu'une façon d'approfondire la prière de lui donner un cachet plus personnel, et non pas une ouverture faite aux autres, quels qu'ils soient. Aussi le moment de silence constitue pour lui et sa clique non pas un moment de réflexion, d'intériorisation, mais un recueillement suite à cette prière: l'une et l'autre sont indissociables pour lui; pour qu'il en soit autrement le silence devrait être précédé de quelques mots d'accueil.

  • Fabien Nadeau - Abonné 29 mai 2013 07 h 15

    Merci!

    Merci pour cette réflexion, qui touche au coeur du débat. Je partage tout à fait vos vues.

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 29 mai 2013 07 h 39

    Le Silence...

    Le Silence, le parloir de l'âme selon Benoît XVI .

    • Solange Bolduc - Inscrite 29 mai 2013 10 h 59

      Et j'ajouterais ce proverbe chinois : "Si ce que tu as à dire n'est pas aussi beau que le silence, alors tais-toi! "

  • Michel Lebel - Abonné 29 mai 2013 08 h 05

    Oui au silence!

    Bon texte. Oui au silence! On ne peut dire que la Cour d'appel a rendu ici un grand jugement!


    Michel Lebel