La référence à la laïcité doit être explicite

La reconnaissance des particularismes des minorités religieuses avec les accommodements religieux [...] a ouvert la porte à un retour à un certain catholicisme revendicateur et revanchard.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La reconnaissance des particularismes des minorités religieuses avec les accommodements religieux [...] a ouvert la porte à un retour à un certain catholicisme revendicateur et revanchard.

Avec le jugement concernant la récitation de la prière au Saguenay, nous avons, encore une fois, la démonstration des limites du juridique dans l’affirmation de la séparation du politique et du religieux. Cet enjeu sociétal d’une très grande importance, compte tenu de la charge émotive qu’il soulève et de la poudrière qu’il entraîne, gagnerait à être pris à bras-le-corps par le politique. La séparation du politique et du religieux mériterait d’être solennellement affirmée par l’État québécois et entérinée comme principe politique et juridique dans la Charte des droits et libertés.


La référence à la laïcité doit être explicite. La laïcité est un levier de l’action publique pour garantir l’égalité et la liberté de conscience dans le vivre-ensemble à travers la neutralité de l’État. La laïcité, c’est la liberté, mais c’est aussi l’égalité, l’égalité entre les citoyennes et les citoyens quelles que soient leur croyance et leur non-croyance. C’est à l’État que revient la mission de veiller à ce que l’ensemble des citoyennes et citoyens puisse s’exprimer librement et en toute sécurité. C’est lui qui doit faire en sorte qu’aucun groupe, qu’aucune communauté ne puisse imposer à qui que ce soit une appartenance religieuse, en particulier en raison de ses origines. La laïcité est donc à l’avant-garde du combat contre les discriminations.


Une niche confortable


Depuis la Révolution tranquille, le principe de déconfessionnalisation s’est enraciné dans nos institutions. Cependant, nous vivons, depuis quelques années, notamment à travers la reconnaissance des particularismes des minorités religieuses avec les accommodements religieux, une crispation de plus en plus grande. Ceci a ouvert la porte à un retour à un certain catholicisme revendicateur et revanchard. Ce climat de confusion terrible a donné lieu à une surenchère des demandes religieuses entre les uns et les autres, qui dans la plupart des cas indisposent nos concitoyens. Cette muticonfessionalisation de l’espace civique et de nos institutions a semé le doute dans de nombreux esprits sur notre réelle capacité à vivre ensemble dans le respect de chacun. Sortir de cette configuration sociale qui consiste à segmenter et fragmenter la société en fonction d’appartenances ethniques et religieuses est une urgence. Le multiculturalisme et son corollaire la laïcité ouverte aboutissent fatalement à l’effritement du lien social. La solution est ailleurs. Osons le dire !


Avec le jugement de mardi, les intégrismes religieux vont trouver là une niche confortable qui leur permettra, assurément, d’étendre leurs tentacules sur les plus faibles d’entre nous.


J’ai bien peur que nous nous dirigions vers l’exemple de l’Ontario, où cette prolifération des religions s’illustre notamment par un exemple évocateur où les débats à Queen’s Park sont précédés chaque jour par la récitation intégrale de 8 prières ! En effet, depuis 2008, on a décidé de conserver le « Notre Père » et d’y ajouter d’autres prières : autochtone, bouddhiste, hindouiste, musulmane, juive, baha’ie et sikhe. Par comparaison, au Québec, depuis 1976 et sous la gouvernance de René Lévesque, les travaux à l’Assemblée nationale débutent par une minute de silence, c’est-à-dire un moment de recueillement.


Avec le jugement de mardi, je crains qu’aux yeux de quelques-uns de nos concitoyens déboutés par la faiblesse de la puissance publique depuis une dizaine d’années, nous assistions à la naissance d’un héros qui s’est autoproclamé défenseur « des valeurs québécoises ».


Je ne suis pas catholique. Pour autant, j’ai adhéré aux valeurs du Québec qui prennent racine dans notre histoire et se projettent dans l’universel. Suis-je une sous-citoyenne ? J’ai le plus grand respect pour notre patrimoine catholique. J’en suis même fière et jalouse. Plus encore, je suis émue en foulant le sol de certaines églises, mosquées et synagogues. Néanmoins, lorsqu’il est question de la sphère politique, je suis une laïque qui considère que le religieux ne doit nullement interférer dans la gestion des affaires de la cité.


Lorsque j’ai choisi le Québec comme terre d’asile il y a de cela une quinzaine d’années, je ne rêvais pas d’un pays replié sur lui-même et confiné à une religion.


Je rêvais déjà de liberté et d’égalité.


Aujourd’hui, je rêve toujours de liberté et d’égalité pour l’ensemble de mon peuple, le peuple québécois, auquel j’ai adhéré par amour et ouverture dans le respect de son histoire.

22 commentaires
  • E. Desclaux - Inscrit 29 mai 2013 04 h 16

    Le Québec et la liberté de conscience

    il n'y a pas chez les catholiques de mouvement significatif prônant "un certain catholicisme revendicateur et revanchard " comme vous l'écrivez. Depuis Vatican II, le catholicisme n'a que quelques divergences éthiques avec la société moderne et ses revendications officielles sont des plus pacifique et ceci même si ses affaires internes ont entrainés des suites judiciaires.
    Le problème n'est donc pas le catholiscisme au Québec - contrairement à la France de 1905 puisqu'il est question de laïcité -. Il est que pour défendre les valeurs des droits humains vous voulez les restreindre du coté de la liberté de conscience au paragraphe religion. Or ainsi, vous affaiblissez le catholicisme de votre pays et en plus vous ne ( tentez de ) vous protégez que des totalitarismes religieux (Si la Turquie devenait islamiste, la preuve serait faite que la protection de la laïcité serait nulle) . Si protection à mettre en place il y a elle doit concerner tous les totalitarismes potentiels même si les menaces actuelles non religieuses ne sont pas(/plus, il y avait le communisme) identifiés.

    • Lise Des Ormeaux - Abonnée 29 mai 2013 06 h 39

      Conscience laïque et conscience religieuse.
      Vous dites:
      "Il est que pour défendre les valeurs des droits humains vous voulez les restreindre du coté de la liberté de conscience au paragraphe religion. Or ainsi, vous affaiblissez le catholicisme de votre pays et en plus vous ne ( tentez de ) vous protégez que des totalitarismes religieux."
      À mon sens, la conscience religieuse (toutes dénominations confondues) s'insère dans un dogmatisme de croyances et de dérives variées. Dans une société donnée, elle peut s'affaiblir ou augmenter au fil des ans. Je crois qu'il en revient alors à chaque religion d'en faire la promotion si elle veut en garder le pouvoir et la visibilité qu'elle y attache.
      Le concept de la laïcité, à mon sens, ne détruit pas le respect de valeurs humaines ni l'utilisation de la conscience mise au service de la collectivité. Elle rejoint le concept de spiritualité sans attache religieuse. C'est l'utilisation de la maturité d'esprit et de la bonté intrinsèque de l'individu sans les relier aux dogmes et divinités religieuses dont certains ont besoin pour baliser leurs idées.
      Votre texte suscite chez moi la question suivante: "Considérez-vous l'installation de la laïcité comme une menace totalitariste potentielle, au même titre que le communisme ? "
      Aucune société politique n'est à l'abri de dérive, soit-elle politique ou religieuse. Que l'on parle de libéralisme, communisme, islamisme, utilitarisme, catholicisme, nazisme etc. C'est le rôle d'une éducation plus éclairée et réfléchie de protéger toute société, tout individu contre les méfaits et les mensonges des excès dogmatiques.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 29 mai 2013 07 h 12

      Il n'y a pas de catholicisme revendicateur et revanchard ? Mais si ! Juste la façon d'agir du gouvernement fédéral est révélatrice : des catholiques cherchent à redonner de la poigne à la religion catholique sur la vie des Canadiens (qu'on le veuille ou non, les Québécois restent officiellement des Canadiens) ET sur les lois.

    • E. Desclaux - Inscrit 29 mai 2013 09 h 19

      @Lise Des Ormeaux
      - Je ne fais pas la distinction entre conscience laïque et religieuse: les textes sur les droits humains ne parlent que de liberté de conscience sans adjectif.
      - La mise en application de la laïcité n'aura d'autre effet que de commencer à affaiblir le catholicisme dans ce pays (c'est ce que l'on peut tirer de la sittuation française).
      - L'étape suivante sera de passer d'une neutralité de l'Etat à l'égard des religions (ce qu'est la laïcité ) à une demande de neutralité des citoyens dans les lieux communs (rue, entreprises...) et là, on ne sera plus loin de la société laïque, où le religieux devant être caché, le principe des droits humains à affirmer ses croyances en public comme en privé sera baffoué (DUDH Art 18 ). Ce n'est pas le destin que je souhaite au Québec ni à aucun autre pays où ce principe est actuellement repecté.

    • E. Desclaux - Inscrit 29 mai 2013 09 h 43

      @Annie-Ève Collin
      Votre affirmation me semble fausse: Le premier ministre est un protestant évangélique et la population canadienne est catholique à moins de 50%, il me semble donc que l'on est loin d'imposer le Catholicisme aux Canadiens, ce qui vous avez raison inclus les Québécois. Si des lois restrictives étaient votées, elles ne seraient donc pas le fait des -seuls- catholiques.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 mai 2013 15 h 49

      Qu'est-ce que le haut clergé catholique québécois attend pour mettre les pendules à l'heure? La séparation de l'Église et de l'État a fait ses preuves.

  • Yves Claudé - Inscrit 29 mai 2013 07 h 14

    PQ et Laïcité : «On recule, on recule, on avance pas !»

    Madame Djemila Benhabib souligne avec raison l’importance d’une démarche proactive en matière de laïcité.

    Or, après avoir été vertement tancé par un organisme communautariste hostile à la laïcité (*), il semble que Monsieur Bernard Drainville, à titre de Ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, avec la direction du gouvernement Marois, aient pris la très courageuse décision d’appliquer à l’envers un des slogans les plus populaires du Printemps érable : «On recule, on recule, on avance pas !»

    Une autre façon de procéder aurait été d’aller chercher l’appui manifeste d’une population qui est très majoritairement favorable à la laïcité, et qui refuse clairement les valeurs archaïques (enrobées ou non de propagande multiculturaliste...), au nom desquelles certaines minorités voudraient nous imposer des reculs sociaux sans précédent, notamment en matière de démocratie et de condition des femmes.

    En s'enfermant dans sa tour d'ivoire, en refusant de dialoguer avec les citoyens, en s’abstenant de les mobiliser, dans une logique de régression sociale, le PQ prépare sa propre et prochaine défaite politique.

    La modernité québécoise est à compléter, et non à détruire !

    Yves Claudé - membre du PQ (@yclaude)

    (*) http://www.cerji.ca/media/la-communaute-juive-queb

  • Gilles Delisle - Abonné 29 mai 2013 07 h 21

    Le discours éclairant de Mme Benhabib!

    Devant cet amorce de retour en arrière avec cette décision sur la "prière du Saguenay", les textes instructifs et percutants de Mme Benhabib nous ramènent toujours à l'essentiel, devant cette difficulté, pour les Québécois, d'affirmer pleinement leur laicité. Cette décision vient donner des munitions à tous les autres religieux qui n'aspirent qu'à nous ramener dans un Québec dépassé et ultra-religieux!

  • France Marcotte - Abonnée 29 mai 2013 07 h 56

    Qui a intérêt à entretenir la confusion?

    Chaque fois que cette femme prend publiquement la parole, la confusion recule, on comprend mieux, ce sujet devient plus clair, chaque élément prend calmement sa place.

    «...lorsqu’il est question de la sphère politique, je suis une laïque qui considère que le religieux ne doit nullement interférer dans la gestion des affaires de la cité».

    Clair comme de l'eau de roche.

  • Yvon Bureau - Abonné 29 mai 2013 08 h 33

    Un texte si nécessaire

    Djemila, merci d'écrire ainsi et de vivre ainsi.

    Si M Drainville continuait de parler de Charte des valeurs québécoises, il devrait y ajouter un mot : humaniste. Charte des valeurs humanistes du Québec.

    La laïcité doit être fermée et toute pleine d'ouverture à l'intérieur.

    Parler de laïcité ouverte deviendrait vite un piège à cons.