Ottawa, capitale canadienne de la corruption

Le juge Jeffrey Oliphant a conclu en juin 2010 que l’ancien premier ministre Brian Mulroney avait enfreint son propre code d’éthique en acceptant de l’argent liquide de l'homme d’affaires Karlheinz Schreiber.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick Le juge Jeffrey Oliphant a conclu en juin 2010 que l’ancien premier ministre Brian Mulroney avait enfreint son propre code d’éthique en acceptant de l’argent liquide de l'homme d’affaires Karlheinz Schreiber.

Pendant qu’on s’émeut (à juste titre) des enveloppes brunes et des mauvais coups commis par des administrations municipales et des entreprises de construction dans les villes du Québec, on se rend compte que le problème de la corruption est beaucoup plus important dans ce pays. Le lieu où tout cela prend des proportions gigantesques ne s’appelle pas Laval, Mascouche ou même Montréal, mais Ottawa.

Les frasques des sénateurs Mike Duffy et Patrick Brazeau mettent Harper dans l’embarras. Mais est-ce que le problème se limite à quelques « pommes pourries » ? Le Sénat coûte environ 100 millions de dollars par an (y compris les émoluments des 105 sénateurs) aux contribuables que nous sommes. Cette institution tient son origine dans le régime colonial britannique, car au départ, elle avait été conçue pour empêcher les députés élus d’exercer les pleins pouvoirs. Depuis, c’est devenu le refuge des amis du pouvoir. Les sénateurs nommés à vie mènent une vie confortable, c’est le moins qu’on puisse dire.


Certains se prennent au sérieux (Duffy justement). D’autres moins, comme le sénateur Raymond Lavigne qui, de 2008 à 2010, a coûté aux contribuables 703 000 $ (dont des remboursements de dépenses de 315 000 $) tout en étant présent à Ottawa quelques rares fois pendant cette période !


Depuis 2006, Harper a nommé 53 sénateurs, ce qui lui donne une majorité dans cette Chambre dite « haute ». Certes, il faut dire que, de temps en temps, certains sénateurs se réveillent et participent aux débats publics. Mais en tout et pour tout, cette institution n’a plus sa place. La réformer serait l’équivalent de peinturer les murs d’une maison aux fondations écroulées.

 

Une machine étatique au service des élites


Cette scandaleuse histoire ne raconte pas toute l’histoire. Depuis des décennies, le gouvernement fédéral est l’objet de grandes manipulations. A l’époque de Brian Mulroney dans les années 1980, la corruption avait touché plusieurs députés et ministres dont plusieurs avaient démissionné. Le premier ministre lui-même fut impliqué dans une histoire louche liée à l’achat d’avions Airbus (contrat de 1,4 milliard). Selon la journaliste Stevie Cameron, plusieurs millions auraient été payés à des entremetteurs. Plus tard, les malversations de Mulroney ont rebondi avec les révélations du courtier Karlheinz Schreiber sur des paiements en argent de plus de 225 000 $, encaissés en secret. La loi n’ayant pas été transgressée, on a essayé de nous faire oublier les enveloppes brunes transmises à un ex-premier ministre.


Après le retour des libéraux au pouvoir en 1993, d’autres « histoires » ont fait la manchette, dont bien sûr le scandale des commandites. Selon une enquête de Radio-Canada, 164 millions sur les 332 millions dépensés pour ces programmes sont revenus à des intermédiaires et au PLC, ce qui a été confirmé par la commission Gomery.


À côté de cela, les bouteilles de vin, les billets pour les matchs de hockey et les paiements versés aux partis municipaux, c’est des peanuts.


L’État fédéral, c’est un budget de plus de 250 milliards de dollars par année dont la gestion laisse beaucoup à désirer, selon les critiques de Kevin Page (ex-directeur parlementaire du budget à la Chambre des communes) et de Michael Ferguson (vérificateur général). Sous Harper, la liste des montants d’argent envolés ou mal dépensés est très longue, dont les dizaines de millions dépensés dans des comtés conservateurs à l’occasion du sommet du G8 à Toronto. Pas encore dépensés mais très mal partis, les budgets programmés pour les énormes dépenses militaires ont été sciemment sous-estimés et occultés, induisant le public en erreur (on pense notamment aux avions de chasse F-35).


Au-delà des efforts des gouvernements pour détourner l’attention, il y a également un puissant dispositif étatique à Ottawa qui pratique le copinage et même le népotisme. Les « amis » des partis au pouvoir sont généreusement pourvus en contrats et en mandats, comme les nombreux conservateurs récemment nommés à divers tribunaux administratifs et conseils d’administration. Ce copinage (qui inclut conjoints et parents) prend la forme d’un constant va-et-vient entre élus, ex-élus, candidats qui n’ont jamais été élus, et positions de haut niveau dans l’administration publique et parapublique.


Une fois dit cela, il serait abusif d’affirmer que les gestionnaires de l’État sont tous pourris. Récemment, on a vu des cadres s’insurger contre l’omertà qui leur est imposée par le gouvernement. Pour la très grande majorité des employés de la fonction publique, le système actuel est une punition et non une récompense. Il faudra autre chose que de belles déclarations pour nettoyer Ottawa de la gangrène qui contamine l’État fédéral.

 

Pierre Beaudet - Professeur à l’université d’Ottawa

6 commentaires
  • Caroline Langlais - Inscrite 28 mai 2013 05 h 45

    Le scandale de la dictature

    Vous mentionnez le scandale des commandites comme si celles-ci n'avaient pas eu pour but le vol du référendum qui est un non-respect flagrant de la démocratie. Détourner l'argent des contribuables à des fins partisanes, c'est grave. Priver le Québec de son indépendance, c'est de la dictature. L'attitude du gouvernement conservateur canadien à l'égard des Québécois contribue à alimenter ce sentiment.

    • Loraine King - Abonnée 28 mai 2013 09 h 33

      Le programme des commandites a vu le jour après le référendum. Selon le rapport Gomery, la décision de contrer les activités publicitaires et de visibilité du gouvernement du Québec fut prise lors d'un réunion du cabinet tenue les 1er et 2 février 1996.

      Selon votre logique, ce serait donc le gouvernment du Québec, dirigé par des membres du Parti Québécois, dont les gestes auraient eu pour but le vol du référendum, un non-respect flagrant de la démocratie.

    • Laurent Desbois - Inscrit 28 mai 2013 11 h 22

      Sheila Copps (candidate à la présidence nationale du Parti libéral du Canada 2012), qui souhaitait « écraser » les souverainistes lors du référendum volé de 1995, disait :

      «We have the cash. They follow the money. »
      “Nous avons le cash, Ils suivront l’argent.”

      Voir ’Le référendum volé" de Robin Philpot et "Les secrets d’Option Canada" de Normand Lester et Robin Philpot.


      "Le peuple canadien français ne sera jamais conquit, mais, un jour, si nous sommes patients, il sera assimilé ou acheté." - Benjamin Franklin.

  • François Dugal - Inscrit 28 mai 2013 07 h 47

    Nov langue

    Le sybillin vocabulaire lavallois:
    On ne dit plus corrompre, mais harmoniser.

  • Martine Fortin - Inscrite 28 mai 2013 08 h 45

    Les conséquences

    Nos politiciens sont supposés d'être nos modèles. Malheureusement, beaucoup sont corrompus et entachent la bonne volonté des autres. L'intérêt de s'emplir les poches ou la sacoche semble dépasser celle de travailler pour l'avenir du pays.

    Nos enfants (notre avenir) vont alors, soit: 1) nous hair pour les avoirs hypothéqués pour la vie, soit: 2) copier les actions immorales de nos "modèles" et mettre le pays en faillite. Nos modèles devraient cesser de magouiller et prévoir pour l'avenir.

  • Yves Perron - Inscrit 28 mai 2013 14 h 09

    Loraine King

    Madame il faudrait mieux suivre , vous retardez le groupe ici. Les commandites ont commencé bien avant le début de la campagne référendaire. Le Fédéral s'est payé toutes les affiches avec notre argent et a donné des millions à de petits amis. Les minutes du patrimoine . Jamais entendu parler??