Enseignement de l’histoire au secondaire - Il faut changer le programme, pas le rapiécer

Au départ, il convient de faire un bref retour sur l’origine du débat entourant l’enseignement de l’histoire nationale au Québec. En avril 2006, dans la foulée du renouveau pédagogique orienté sur le développement de compétences et touchant plusieurs disciplines, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) proposait un programme d’histoire nationale du Québec réparti sur deux ans nommé Histoire et éducation à la citoyenneté au deuxième cycle du secondaire. La première mouture du programme a fait rapidement réagir plusieurs historiens et enseignants par son approche pour le moins tendancieuse de certains aspects de l’histoire du Québec. Ainsi, à titre d’exemple, la Conquête britannique était abordée comme un simple changement de régime politique permettant la mise en place du parlementarisme britannique. Face à une réprobation presque générale, le MELS revoyait cette réalité sociale pour mieux tenir compte de l’historiographie.


Conscient de cette situation, le gouvernement du Parti québécois, élu en 2012, s’est engagé par la voix de la nouvelle ministre de l’Éducation, madame Marie Malavoy, à revoir ce programme. La Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ), qui représente plusieurs centaines d’enseignantes et enseignants d’histoire, partage cette volonté de revoir ce programme et nous le demandons depuis 2006-2007. Cependant, il y a lieu d’être prudent afin d’éviter de simplement rapiécer le programme. Il faut entre autres revoir les angles d’entrées en priorisant la trame historique. Par ailleurs, depuis 2009, la SPHQ est membre fondatrice de la Coalition pour l’histoire, un regroupement de plusieurs associations et de centaines, voire de milliers de personnes ayant profondément à coeur l’histoire nationale du Québec et son apprentissage, tous ordres d’enseignement confondus. Durant ces quatre années, il nous est toujours apparu clair que la SPHQ et certains de ses membres mandatés par elle sont des acteurs incontournables pour proposer, évaluer et critiquer d’éventuels changements du programme du secondaire dans ce cadre coalisé. La Coalition a de façon unanime voté une résolution le 2 avril dernier qui va dans ce sens.


Voyons maintenant quelques constats et propositions de la SPHQ dans l’optique d’une telle réforme du programme en histoire nationale. D’abord, force est de constater l’échec sur le terrain de l’enseignement de l’approche chronologique en 3e secondaire, suivie de l’approche thématique en 4e secondaire. D’une part, c’est bien mal connaître la psychologie des adolescents que de penser garder leur intérêt pour une matière déjà abordée l’année précédente et, d’autre part, il apparaît difficile de couvrir les notions de l’histoire du Québec en une seule année scolaire avec des élèves plus jeunes que dans l’ancien programme. Il faut donc favoriser une approche chronologique sur deux ans avec une césure, idéalement en 1840 (Acte d’Union), à la fin de la 3e année du secondaire.


Aussi, il faudra fort probablement soustraire la compétence relative à l’éducation à la citoyenneté en enseignement de l’histoire du Québec-Canada. Nous continuons de penser que l’association de l’histoire et de l’éducation à la citoyenneté n’a pas à évacuer les questions historiques nationale et politique et qu’il pourrait s’agir d’un très bel outil pour les approfondir, en théorie… Dans la pratique, ce que l’on a voulu faire dès le début d’une telle association pour ce programme, incluant les définitions et les critères d’évaluation ministériels depuis, va dans le sens le plus contraire possible, nous semble-t-il. Dans ce contexte, pourquoi ne pas tout simplement soustraire la troisième compétence disciplinaire relative à cette éducation à la citoyenneté faisant à l’évidence partie du problème et rebaptiser le nouveau programme Histoire nationale du Québec-Canada ? L’abandon, après de vaines tentatives, de l’évaluation de cette compétence par le MELS lors de l’épreuve unique et annuelle de juin, ne fait que confirmer notre sentiment. L’histoire et l’éducation à la citoyenneté pourraient par ailleurs continuer à être associées explicitement en histoire générale, au premier cycle du secondaire. Cela permettrait aux spécialistes de continuer d’en étudier les partis pris et les possibles bienfaits.


Notre passion pour l’histoire du Québec et son enseignement nous porte à croire qu’il faut mettre davantage l’accent sur les contenus historiques afin que les élèves développent une meilleure connaissance de l’histoire du Québec, des grandes étapes de son évolution, des causes et des conséquences des évènements qui ont marqué son parcours sur les plans politique, social, économique et culturel. Puisque l’histoire se situe dans le temps et dans l’espace, il conviendrait de mieux aborder ce dernier aspect. En effet, les élèves devraient maîtriser davantage les bases de la géographie physique de l’Amérique du Nord afin de mieux comprendre l’influence déterminante qu’elle a eue, et a toujours, sur l’occupation du territoire.


L’histoire du Québec et du Canada s’inscrit dans une histoire plus globale et de ce fait aurait avantage à être plus souvent mise en contexte avec des pays qui sont liés à son évolution. Ainsi, les histoires de France, d’Angleterre et des États-Unis devraient constituer des « ailleurs » plus pertinents pour comprendre l’histoire du Québec. Il faut éviter, comme c’est le cas actuellement, de multiplier des « ailleurs » abordés de façon superficielle. Et tout cela peut et doit se faire avec des approches didactiques modernes. En conclusion, nous croyons que le moment est venu de revoir le programme d’histoire du Québec et du Canada à la lumière de ces constats. À quand des annonces à ce sujet ?

 

Raymond Bédard - Président de la SPHQ, enseignant en histoire et Félix Bouvier - Vice-président de la SPHQ, didacticien et historien, UQTR

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4 commentaires
  • Jean Brunet - Inscrit 27 mai 2013 06 h 09

    Opinion

    L'avantage des dates est le factuel il me semble contrairement à l'idéologique qui adopte une posture. A priori donc l'histoire du Québec et du Canada. J'aime l'idée des contextes: Etats-Unis, Angleterre, France.

  • Léonce Naud - Abonné 27 mai 2013 06 h 33

    « Maîtriser les bases de la géographie...»

    Puisque les Québécois ne savent guère d'où ils viennent ni où ils vont, au moins pourrait-on leur montrer où ils se trouvent : http://www.gpfchicago.org/images/carte-quebec-gran

  • André Lefebvre - Inscrit 27 mai 2013 09 h 35

    Ailleurs???

    Vous dites:

    "Ainsi, les histoires de France, d’Angleterre et des États-Unis devraient constituer des « ailleurs » plus pertinents pour comprendre l’histoire du Québec."

    Notre histoire est actuellement basée, exclusivement, sur la perception de la France, de l'Angleterre et des USA. Notre vraie histoire est escamotée sinon occultée.

    La réalité est que les premiers Canadiens furent ceux qui ne repartent pas en France lorsque les Frères Kirke s'emparent de Québec en 1629. C'est à ce moment-là que des Français laissent tomber leur nationalitré pour devenir "Canadiens". Notre histoire fut trop "glorieuse" pour qu'elle soit racontée par les autorités "étrangères" au canada.

    L'histoire qu'on nous enseigne est celle écrite par des Français en transit au Canada à l'époque de la Nouvelle France et par des Anglais qui sont toujours restés "Brittaniques" sans être "Canadiens" jusqu'avant la première guerre mondiale.

    Quant aux USA, ils se disent les "pionniers" de l'Ouest et se doivent de ne pas parler des Canadiens, qu'ils appellent "créoles" ou "French", lorsqu'ils cessent d'avoir peur de traverser les Apalaches pour aller vers l'Ouest. Il exsite quant même une majorité de villes états-uniennes qui sont "canadiennes" d'origine.

    Notre histoire "nationale" ne se limite pas au territoire Québécois, elle occupe toute l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique. Lorsque les frères Lavérandrie arrivent aux Rocheuses en 1645, ils invitent un "Canadien" qui habite la région depuis longtemps, à venir à leur camp. Celui-ci ne les trouve pas assez important pour se déplacer et reste chez lui. Relisez les textes d'époque pour apprendre la vraie histoire et non les "opinions" données deux cent ans plus tard.

    L'arrivée des Anglais au Canada en 1760, n'est qu'une anecdote en face de l'importance des Canadiens en Amérique du Nord. Il faut également prendre conscience que ce sont les habitants de Québec qui, pour des raisons économiques valables, leur ont ouvert les portes de

  • Marc Provencher - Inscrit 27 mai 2013 18 h 56

    Révolutions anglaise, américaine et française d'un côté, unités canadienne et italienne de l'autre...

    «Ainsi, les histoires de France, d’Angleterre et des États-Unis devraient constituer des «ailleurs » plus pertinents pour comprendre l’histoire du Québec.»

    Oui et non.

    Oui, parce que l'histoire du pays (oh comme je suis vague), tout comme l'histoire des gens, sera liée directement à des décisions britanniques et françaises, à des influences culturelles importantes qui façonnent les mentalités, des transhumances qui passent par les USA, etc.

    Non, parce que l'unité démocratique de l'Angleterre (1648/1688), des États-Unis (1776) et de la France (1789) furent toutes trois le résultat d'une Révolution, tandis que l'Unité italienne (1860) et l'Unité canadienne (1867), deux décennies après les insurrection libérales avortées des années 1830-40 (Papineau et MacKenzie ici, Mazzini là), fut le résultat d'un processus d'abord et avant tout diplomatique et politique, et pas du tout révolutionnaire. (Les Guerres du Risorgimento furent le fait d'armées de métier et pas du tout du peuple en armes).

    Ce parallèle entre les situations canadienne et italienne au lendemain de l'Unité n'est pas de moi, mais d'un fondateur de l'unité canadienne, John A. MacDonald, qui en 1867 transposa au Canada la "phrase célèbre" de Massimo D'Azeglio au Parlement italien en 1861, qui venait de faire le tour du monde:

    « Nous avons fait l'Italie, il nous reste maintenant à faire les Italiens ! »

    « Nous avons fait le Canada, nous devons maintenant faire les Canadiens ! »

    Tragique erreur, dans un cas comme dans l'autre, causée par l'attraction et la transposition malencontreuse du concept de nationalité propre aux États-Nations (révolutionnaires) dans un pays dont l'unité démocratique avait laissé intacts les contrastes historiques et culturels - Nord et Sud (pour ne pas détailler bien davantage), anglophones et francophones...

    Danger. Plein de bonnes idées en Angleterre, en France, aux États-Unis: mais danger, aussi. Car ici, citoyenneté et nationalité sont deux choses.