Il y a 70 ans, l’école devenait obligatoire

Aujourd'hui, la fréquentation scolaire semble aller de soi. Il en était autrement il n'y a pas si longtemps.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Aujourd'hui, la fréquentation scolaire semble aller de soi. Il en était autrement il n'y a pas si longtemps.

Le 26 mai 2013 marque le soixante-dixième anniversaire de l’adoption d’une loi obligeant sous peine d’amende les parents à envoyer à l’école leurs enfants âgés de 6 à 14 ans. Pilotée par Hector Perrier, secrétaire de la province dans le cabinet du gouvernement libéral d’Adélard Godbout, cette loi abolit aussi les frais de scolarité à l’élémentaire et pose un premier pas vers la gratuité des manuels. C’est l’aboutissement d’un débat ayant divisé la société québécoise pendant plus de soixante ans.


Depuis l’abolition du premier ministère de l’Instruction publique, en 1875, la direction du système public d’éducation avait été confiée aux comités catholique et protestant du Conseil de l’instruction publique. Chacun détenait, selon leur dénomination religieuse, les pleins pouvoirs en matière d’éducation, dont l’élaboration des programmes d’études, l’approbation des manuels et toute autre question pertinente. Dans les faits, une théocratie avait été mise en place en éducation, car le comité catholique était composé pour une moitié de tous les évêques dont le diocèse se situait totalement ou partiellement sur le territoire québécois et d’un nombre égal de laïcs nommés sur leur recommandation. Pour l’Église, l’éducation des enfants relevait de la famille, qui, par le baptême, la partageait avec elle. Établir la fréquentation scolaire obligatoire brimait les droits des parents et réduisait l’emprise de l’Église sur le système d’éducation.


En 1875, Honoré Mercier avait inscrit dans son programùme la fréquentation scolaire obligatoire. Toutefois, en 1892, un premier projet de loi avait été rejeté, quoique le recensement de 1891 eût révélé que le Québec comptait près de 30 % d’illettrés par rapport à 7,5 % pour l’Ontario. En 1897, le Parti libéral sous la direction de Félix-Gabriel Marchand prend le pouvoir et dépose un projet de loi rétablissant un ministère de l’Instruction publique. Ce projet suscite de vives réactions de la part de l’épiscopat exacerbé par des événements qui, en France - notamment l’affaire Dreyfus, avaient dégénéré en une opposition entre les tenants d’une gauche favorable à une école neutre, obligatoire, gratuite et la droite cléricale. Le projet du gouvernement Marchand adopté à la majorité à la Chambre d’assemblée est défait par les membres non élus du Conseil législatif.


En 1901, un projet de loi déposé par le docteur T. Grosbois « prévoyant l’obligation pour les parents, sous peine d’amende, d’envoyer leurs enfants de 6 à 14 ans à l’école » meurt au feuilleton. En 1902, la Ligue de l’enseignement soutient que l’instruction publique est une charge d’État impliquant « deux principes essentiels : la gratuité de l’enseignement et l’obligation scolaire ».


Dans un discours prononcé en 1907, l’abbé Nazaire Dubois, principal de l’école normale Jacques-Cartier, reconnaît à l’État le droit de s’impliquer dans l’éducation tout en défendant la légitimité d’imposer l’instruction obligatoire. En 1909, les commissaires de la Commission des écoles catholiques de Montréal votent une résolution demandant à la législature « de passer une loi pour forcer les parents à envoyer leurs enfants à l’école ». Plusieurs hommes politiques, notamment le sénateur et diplomate Raoul Dandurand ainsi que le député de Saint-Hyacinthe T.D. Bouchard, plaident vigoureusement en faveur de l’obligation scolaire. Tous ces efforts se butent à une fin de non-recevoir de la part de l’épiscopat. Tout au plus, en 1919, le gouvernement dirigé par Lomer Gouin fait adopter un projet de loi défendant « à toute personne dirigeant une industrie, un commerce, ou exerçant un métier, une profession, d’employer des garçons et des filles âgés de moins de seize ans révolus à moins qu’ils ne puissent lire et écrire couramment ».


Lorsqu’en 1930, le pape impose dans les écoles des États pontificaux l’obligation de l’instruction pour les enfants des deux sexes âgés de 6 à 14 ans, Dandurand conclut que la question est résolue. Toutefois, c’était loin d’être chose faite dans un Québec devenu encore plus catholique que le pape. Douze ans plus tard, Victor Doré, surintendant du Département de l’instruction publique, souligne dans son rapport annuel que « Non seulement des milliers d’enfants de 7 à 13 ans n’apparaissent pas au journal d’appel, mais un grand nombre de ceux qui s’inscrivent fréquentent l’école très irrégulièrement. » Il note que de la 4e à la 7e année, la population scolaire diminue de près des deux tiers et se déclare favorable à la scolarité obligatoire.


Devant ces faits, le 17 décembre 1942, le comité catholique adopte majoritairement un rapport favorable à la fréquentation scolaire obligatoire. Le gouvernement Godbout pouvait aller de l’avant avec la bénédiction de l’épiscopat. Le Québec devient la dernière province canadienne à adopter une loi à cet effet. En 1961, l’âge sera haussé à 15 ans et, en 1988, à 16 ans. En 2013, quelques voix s’élèvent pour l’élever à 18 ans.


 
14 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 25 mai 2013 00 h 48

    Adélard Godbout, la modernité

    Adélard Godbout fut à mes yeux peut-être le plus grand premier ministre et homme d'état de la province de Québec.

    Il a réussi en un seul mandat à imposer l'instruction publique obligatoire, le vote des femmes, un premier code du travail pour que les travailleurs aient des droits minimum, le début de la nationalisation de l'électricité, l'électrification de campagnes...

    Hélas Duplessis et l'union nationale ont réussi à acheter assez de votes pour se faire réélire ( Godbout avait une majorité de voix mais pas de comptés) et nous faire rester plus longtemps dans la noirceur . J'ose imaginer ce que M.Godbout aurait pu faire dans une deuxième mandat..

    • Ginette Cartier - Abonnée 25 mai 2013 09 h 43

      Bonjour,

      Quelques détails: le vote des femmes avait été accepté sous la pression des Libéraux fédéraux au Congrès du Parti libéral provincial de juin 1938. La guerre était imminente et les femmes seraient sûrement appelées à travailler dans les usines de guerre. Les autres réformes que vous évoquez l'ont été au lendemain du vote largement majoritaire contre la concription en avril 1942 au Québec. Au-delà du bien-fondé de toutes ces réformes progressistes, Godbout avait besoin de récupérer un électorat très échaudé par la crise de la conscription, lui qui passait pour une marionnette d'Ottawa. Sans rien enlever à ce Premier ministre qui reste un homme d'une grande qualité et qui mériterait d'être mieux connu, le contexte de l'effort de guerre et la nécessité de récupérer l'électorat sont déterminants.

    • Jean Alfred Renaud - Inscrit 25 mai 2013 13 h 33

      Rares sont les vrais héros!

      C'est aussi Godbout qui, en bon dépendantiste (marionnette d'Ottawa diront certains), a cédé l'assurance-emploi au gouvernement central Canadian en 1940.
      Par ailleurs, je vous suggère de lire : "Duplessis, son milieu, son époque" sous la direction de Xavier Gélinas et Lucia Ferretti; 2010 (http://www.septentrion.qc.ca/catalogue/livre.asp?i c'est très éclairant.

  • Robert Godin - Abonné 25 mai 2013 06 h 25

    Effet néfaste

    On ne devrait jamais sous estimer l'effet néfaste qu'a eu l'église catholique sur le peuple québécois. D'avoir empêché l'implentation de l'éducation obligatoire au Québec jusqu'en 1942 est un crime contre l'humanité, même pire que les méfaits de la pédophilie des membres du clergé. Même en 2013, l'église n'est pas digne de notre confience et il faut continuer de se méfier de ses revendications. C'est la laïcité de la Révolution Tranquille qui a permis au peuple québécois de sortir de sa torpeur, ne l'oublions jamais.

  • Denis Pageau - Inscrit 25 mai 2013 07 h 37

    Donc la résistance épiscolaire est beaucoup plus responsable...

    de nos déboires que les anglophones. Où serions nous aujourd'hui, si notre système avait vu le jour 40 ans plus tôt?

  • Denise Lauzon - Inscrite 25 mai 2013 18 h 09

    L'école obligatoire pour tous est devenue la prison du "savoir"

    Il y quelques décennies, les religieux étaient majoritaires dans les écoles et ils régnaient en roi et maître. Certains étaient très violents envers les jeunes. M. Goulet qui a longtemps été mon voisin et qui est maintenant décédé me racontait que le Frère qui était titulaire de sa classe au Primaire régnait par la terreur.Ce prof. terrorisait tous les jeunes et il avait ses cibles qu'il n'hésitait pas à frapper. Cependant, puisque le père de M. Goulet était l'avocat de la petite ville, le Frère n'osait pas s'en prendre à lui mais il a trouvé une autre façon de l'attaquer. Donc, après un examen pour lequel M. Goulet avait eu une mauvaise note, le Frère l'a convoqué pour lui parler de ça. Il savait que M. Goulet avait une soeur jumelle qui était morte à sa naissance et il lui a dit que sa soeur avait apporté avec elle toute son intelligence. Étant jeune et influençable, M. Goulet est sorti de son bureau traumatisé et marqué pour de longues années sans oser parler de cette rencontre avec ses parents.

    Aujourd'hui on peut apprécier que les professeurs n'aient plus le droit de frapper les enfants mais il n'en reste pas moins que les règles mises en place privent les jeunes de toute liberté. C'est encore le professeur qui dirige tout et les jeunes sont limités à un rôle passif qui consiste à exécuter les travaux demandés en silence. La réussite scolaire qui équivaut à la réussite professionnelle semble justifier le muselage des jeunes et avec la mondialisation, cette tendance ne va pas aller en diminuant. Les jeunes vont donc subir encore plus de pression pour réussir du point de vue académique.

    Soixante-dix ans après l'obligation de fréquenter l'école, on n'a toujours pas saisi l'importance du développement psycho-social des jeunes. Il faudrait donc commencer par reconnaître que les jeunes ont besoin d'activités favorisant la communication avec leurs pairs pour ainsi devenir des êtres plus sociables, plus enphatiques et plus équilibrés.

    • Marc Provencher - Inscrit 26 mai 2013 11 h 44

      @ D. Lauzon «Il faudrait donc commencer par reconnaître que les jeunes ont besoin d'activités favorisant la communication avec leurs pairs pour ainsi devenir des êtres plus sociables...»

      En 1975 déjà, Hannah Arendt décrivait cette idéologie, répandue tel un gaz rose chez les zélotes du "vécu" et fondée sur la croyance en «une société formée entre les enfants qui sont autonomes et qu'on doit dans la mesure du possible laisser se gouverner eux-mêmes.»

      «Le rôle des adultes doit se borner à assister ce gouvernement. C'est le groupe des enfants lui-même qui détient l'autorité qui dit à chacun des enfants ce qu'il doit faire et ne pas faire; entre autres conséquences, cela crée une situation où l'adulte se trouve désarmé face à l'enfant pris individuellement et privé de contact avec lui. (...)»

      «Quant à l'enfant dans ce groupe, il est bien entendu dans une situation pire qu'avant, car l'autorité d'un groupe, fût-ce un groupe d'enfants, est toujours beaucoup plus forte et beaucoup plus tyrannique que celle d'un individu, si sévère soit-il. Si l'on se place du point de vue de l'enfant pris individuellement, on voit qu'il n'a pratiquement aucune chance de se révolter ou de faire quelque chose de sa propre initiative. Il ne se trouve plus dans la situation d'une lutte inégale avec quelqu'un qui a, certes, une supériorité absolue sur lui - situation où il peut néanmoins compter sur la solidarité des autres enfants, c'est à dire de ses pairs - mais il se trouve bien plutôt dans la situation par définition sans espoir de quelqu'un appartenant à une minorité réduite à une personne face à l'absolue majorité de toutes les autres. (...)»

      «Affranchi de l'autorité des adultes, l'enfant n'a donc pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique: la tyrannie de la majorité. En tout cas, il en résulte que les enfants ont été pour ainsi dire bannis du monde des adultes. »

      (H. Arendt, 'La Crise de l'éducation').

    • France Marcotte - Abonnée 26 mai 2013 13 h 06

      Madame Lauzon émet de son propre chef une objection, propose une piste de réflexion, peut-être valable, peut-être pas (on commencera par en prendre connaissance) et M.Provencher répond en bloc par une voix savante d'outre-mer...

      70 ans d'une réelle ouverture au savoir et à la réflexion devrait permettre d'argumenter en son propre nom...

    • Marc Provencher - Inscrit 26 mai 2013 15 h 42

      @ France Marcotte : «M.Provencher répond en bloc par une voix savante d'outre-mer... »

      Quoi, vous auriez préféré une voix ignorante d'Amérique du Nord ? Et soit dit en passant, quand elle publie cet article en 1975 (année de sa mort), Mme Arendt est tout de même citoyenne américaine depuis trente ans. Alors, d'outre-mer...

      Quand je suis tombé sur cet article, je me suis dit : «Tiens, enfin quelqu'un qui dit ce que je pense, mais mille fois mieux que ne pourrais le faire.» Elle comprend les tenants et les aboutissants ; elle a étudié en Allemagne et enseigné aux USA. Je ne pourrais que la paraphraser maladroitement, tel Obélix tentant de dire "Parle !" en égyptien dans 'Astérix et Cléopâtre'.

      Ou alors peut-être mme Marcotte souhaite-t-elle croire que les livres ne servent à rien, que la pensée ne sert à rien.

      Quant à la "piste de réflexion" de madame Lauzon sur l'école qui doit servir à fabriquer une humanité nouvelle conforme à son idéologie, ça fait 40 ans que je me fais tartiner le même refrain par les baby-boomers-bonbons à la sauce 'Libres enfants de Summerhill'. Alors il est un peu exagéré d'appeler "piste de réflexion" l'éternelle trajectoire d'un doigt autour du même oeuf.

    • France Marcotte - Abonnée 26 mai 2013 16 h 29

      Oui, vous êtes plus intéressant quand vous pensez tout seul comme un grand, monsieur Provencher.

  • Maurice Poirier - Abonné 26 mai 2013 07 h 52

    Mes élèves muselés ?

    Madame Lauzon,

    Je ne connais ni votre profession ni votre rôle dans le monde de l'éducation, mais l'image que vous avez des enseignants et de l'école d'aujourd'hui est complétement fausse ! J'enseigne dans une polyvalente depuis près de vingt ans et mes élèves sont loin d'être museler. Ils argumentent et ils sont libres de penser !!! Ils échangent entre eux et critiquent la société dans laquelle ils se trouvent. Allez donc faire un tour dans nos écoles !!! Je vais sûrement leur faire lire l'article du Devoir et votre commemntaire et je peux vous dire qu'ils auront beaucoup à dire à ce sujet !!


    Anne-Claude Poirier