Les professeurs des sciences humaines s’y sont opposés en vain…

Depuis un an déjà, les professeurs de sciences humaines du réseau collégial québécois manifestent leur opposition aux changements de nom et de compétences proposés pour le programme arts et lettres. Il est assez inusité que des enseignants tentent d’intervenir dans le processus de refonte d’un programme qui n’est pas le leur. C’est par l’entremise du Comité d’enseignantes et d’enseignants du programme sciences humaines et par le Réseau des sciences humaines des collèges du Québec (RSHCQ) que les objections concernant les changements proposés ont été soulevées. Les professeurs de sciences humaines se sont d’abord interrogés sur la pertinence de faire disparaître les termes arts et lettres de la palette de programme des cégeps. Ils ont aussi eu l’impression que l’orientation donnée à ce nouveau programme aura pour effet d’envahir leur terrain, tant sur le plan des expertises conceptuelles sollicitées que celui des méthodologies scientifiques empruntées. Dans le projet initial, le profil attendu par les universités et quelques-unes des compétences proposées auraient tout aussi bien pu se retrouver dans un programme de sciences humaines, ce qui a agacé des professeurs en provenance de plusieurs disciplines.

 

Mise en marché


C’est le choix du nom culture et communication qui constitue l’irritant principal. Ni la culture ni les communications n’appartiennent en propre au domaine des arts, des lettres ou des langues… En plus de générer de la confusion, ce nouveau nom semble relever davantage d’un processus de mise en marché d’un programme, dans une perspective de concurrence, que d’une réelle réflexion sur les distinctions à faire dans la formation des jeunes qui fréquentent le préuniversitaire. En dehors de l’opposition venue des sciences humaines, les rédacteurs du nouveau programme ont dit avoir reçu des commentaires plutôt positifs sur leur projet et rencontré peu de résistances. Il est malaisé de saisir ce qui a mené les professeurs reliés à ce programme à accepter de faire disparaître un nom qui les caractérisait bien, particulièrement en ce qui a trait au domaine des lettres, qui y perdra en visibilité. Or, cet important domaine de la pensée humaine mérite une place bien en vue. Une appellation, un nom, une marque, ce n’est pas anodin : c’est une vitrine, une identité. En marketing, c’est un fait connu… Les professeurs de français défendent généralement avec vigueur la littérature dans la formation générale des collégiens, qu’ils aient accepté cela est un peu étonnant. En sont-ils pleinement conscients ou en ont-ils été informés adéquatement ?


Il existe un autre problème que l’on peut soulever autour de ce choix. Avec ce nom calqué sur un programme d’études universitaires existant, comment justifier le fait que la très grande majorité des professeurs qui oeuvreront dans ce nouveau programme ne soient pas spécifiquement formés dans le domaine des communications ? Aurait-on fait le choix de s’identifier à quelque chose qui est « à la mode » sans en avoir mesuré toute la portée ? Pour ce qui est du ministère qui a sanctionné cette décision, il faudrait que l’on s’interroge sur le rôle de notre système d’éducation et sur cette forte tendance au niveau des études supérieures à se mouler aux domaines plus appliqués. Il serait probablement plus judicieux de résister à ces courants et de garder le cap, notamment pour protéger des domaines moins « populaires » et favoriser leur épanouissement. Les institutions d’enseignement restent parfois le seul rempart pour préserver certains savoirs de l’humanité ; cela reste l’une des grandes responsabilités dévolues à notre système d’éducation, particulièrement au niveau de l’enseignement supérieur.

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11 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 24 mai 2013 07 h 38

    Simple affaire de pouvoir

    Résumons: le nouveau marketing du MEQ menace le pouvoir des professeurs de «sciences» humaines.

    Desrosiers
    Val David

    • Gilles Théberge - Abonné 24 mai 2013 12 h 17

      Peut-être que ça nous prendrait une «révolution culturelle» pour faire un vrai grand pas en avant...

      Le pouvoir de nuisance des technocrates est incommensurable. Madame Pitcher l'a démontré par A plus B dans son ouvrage qui demeure d'actualité, «Artistes artisans et technocrates dans les organisations».

      Elle montre que la technocratie, comme une insidieuse inflitration d'eau finit par démolir ce qui à l'origine était une merveilleuse idée: http://www.acsm-ca.qc.ca/virage/dossiers/artiste-a

      La bureaucratie Québécoise regorge de technocrates dont un grand nombre mériteraient quelques bonnes claques en arrièree dla tête...!

  • Claude Paradis - Abonné 24 mai 2013 09 h 01

    Le règne de la confusion

    À la fin des années 1980, le philosophe français Alain Finkielkraut dénonçait déjà la confusion qu'aujourd'hui les hauts fonctionnaires de l'éducation tentent d'imposer dans l'enseignement des arts et de la littérature. Si les professeurs de Sciences humaines craignent qu'on empiète sur leur territoire avec ce programme honteusement renommé "Culture et communication", c'est qu'ils voient un peu plus clair que les quelques professeurs de lettres qui saluent la modernisation du programme tout en vantant la créativité des enseignants. Nous nageons en pleine "défaite de la pensée", pour reprendre les mots de Finkielkraut. Nous assistons impuissants au règne de la confusion.
    Claude Paradis, professeur de français et de littérature au Cégep de Sainte-Foy

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 mai 2013 10 h 12

    Le biais disciplinaire (1e partie)

    Jusqu’ici, les commentaires sur le nouveau programme Culture et communication ont surtout porté sur les mots du titre, très peu sur la chose elle-même. Or si comme vous le dites on a effectivement fait « disparaître LES TERMES (je souligne) arts et lettres de la palette de programme des cégeps », il n’est peut-être pas inutiles d’évoquer aussi les termes dans lesquels les finalités du programme sont présentées. Je me permets de citer : « Dans ce programme, le terme culture est utilisé à la fois dans son sens traditionnel, qui se rapporte aux arts et aux lettres, et dans son sens large, c’est-à-dire les éléments de culture et de civilisation qui caractérisent des sociétés, telles les langues. Quant au terme communication, il vient rappeler que les arts, les lettres et les langues s’inscrivent dans un processus de communication : d’une intention émerge une production qui, lorsqu’elle est diffusée, peut être appréciée différemment par celles et ceux qui la reçoivent ou l’examinent. »

    • Julie Blaquière - Inscrite 24 mai 2013 14 h 42

      ".... il faudrait que l’on s’interroge sur le rôle de notre système d’éducation et sur cette forte tendance au niveau des études supérieures à se mouler aux domaines plus appliqués...... Les institutions d’enseignement restent parfois le seul rempart pour préserver certains savoirs de l’humanité ; cela reste l’une des grandes responsabilités dévolues à notre système d’éducation, particulièrement au niveau de l’enseignement supérieur." A-t-on nécessairement besoin d'apprendre que les arts et les lettres s'incrivent dans un processus de communication? N'est-ce pas implicite tout comme l'appréciation de ceux qui les reçoivent? J'estime que dans les mots "culture" et "communication" il y a une perte d'"essence" qui ne rend pas compte de l'évolution, des influences, des échanges, du processus créatif, etc... de l'Homme en matière d'arts et de lettres, les cataloguant plutôt en fonction de critères culturels et/ou sociaux.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 mai 2013 16 h 43

      Madame Blaquière, vous avez bien raison de rappeler l'importance des institutions d'enseignement supérieur dans la préservation, la promotion et le développement des savoirs fondamentaux de l'humanité. C'est d'ailleurs dans cet esprit que la formaion générale, dispensée à tous les étudiants inscrits au DEC (pas juste en Culture et communication) fait une place importante à la littérature et à la philosophie.

      Votre deuxième remarque portant sur la perte d'essence qui pourrait découler d'une insistance plus grande sur les notions de culture et de comunication appelle deux observations. D'abord, au plan pratique, les termes ont été choisis, il paraît, pour inclure la littérature et les arts dans une offre de programme plus large (avec le cinéma et le multimedia entre autres), et non pour les y noyer. Ensuite, au niveau théorique, il serait intéressant de voir si la littérature perd tant à être interprétée en lien avec la culture dans laquelle elle s'inscrit chaque fois (lieu des influences, échanges, processus, peut-être?) plutôt que d'être considérée comme une entité per se. Moi je trouve que l'idée de l'oeuvre littéraire comme objet culturel promet aux livres une vie bien plus vivante que leur préservation dans les rayons protégés de « la littérature ». Qu'en dites-vous?

  • Charles Taft - Inscrit 24 mai 2013 12 h 13

    CTaft02

    C'est plutôt un problème du terme "science humaines" et pas un problème du terme "culture et communication". La littérature reste dans les arts et lettres, pas dans les science humaines.

  • Yvan Dutil - Inscrit 24 mai 2013 13 h 27

    Si je comprend bien...

    On a des professeurs de sciences humaines qui se scandalisent des décisions prises par leur anciens étudiants et collègues qui sont selon le signe d'une formation intellectuelle inadéquate!

    • Lise Boivin - Abonnée 24 mai 2013 14 h 31

      Dans toutes les classes, monsieur Dutil, il y a toujours au moins un ou deux cancres (parfois sympathiques) mais, malheureusement, parmi eux certains ne pourraient ni enseigner ni rien de ce genre alors certains d'entre eux trouvent une place dans quelque comité ministériel ésotérique de relance ou de réforme qui n'a comme seule obligation que de changer quelque chose... en suivant le vent. C'est ce que la majorité des commentaires ici cherche à vous faire comprendre.

    • Yvan Dutil - Inscrit 25 mai 2013 09 h 52

      C'est un peu présomptueux comme affirmation, vous ne trouvez pas?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 25 mai 2013 15 h 51

      En tout cas, je suis quant à moi un peu las de ces argumentaires qui commencent et finissent par de telles condamnations de l'origine.