Jacques Parizeau : «Pas de déficit, mais un surplus d’un milliard»

Manifestation, en mars dernier, contre l’indexation des droits de scolarité imposée par le gouvernement Marois. Pour Jacques Parizeau, « refuser de discuter de la gratuité à l’université, au nom des équilibres budgétaires, sous prétexte que ça coûterait 1 milliard, ne tient pas la route ».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Manifestation, en mars dernier, contre l’indexation des droits de scolarité imposée par le gouvernement Marois. Pour Jacques Parizeau, « refuser de discuter de la gratuité à l’université, au nom des équilibres budgétaires, sous prétexte que ça coûterait 1 milliard, ne tient pas la route ».
Les modifications des règles comptables empêchent qu’on ait des séries chronologiques continues des revenus et des dépenses. Et cela ne simplifie pas les choses que l’on se serve de deux évaluations des dépenses et des revenus, différentes l’une de l’autre d’une vingtaine de milliards. La plus basse ne reflète que les dépenses de programmes et le service de la dette ; la plus élevée consolide toutes les opérations gouvernementales. Dans ces conditions, j’ai choisi simplement d’examiner la situation, chaque année, en me servant des dépenses et des revenus consolidés établis à partir des conventions comptables de cette année-là, sans me soucier de l’imputation des déficits ou des surplus soit à la Réserve de stabilisation ou au Fonds des générations.

D’un gouvernement à l’autre

Commençons à mettre les choses en perspective. Les libéraux, en quittant le pouvoir à la fin de 1994, laissent, pour cette année-là, un déficit de presque six milliards. Cela représente 3,5 % du PIB et 16 % des revenus budgétaires. Le nouveau gouvernement du Parti québécois va, au cours de l’année 1995-1996, bloquer le niveau des dépenses et, grâce à cela, réduire le déficit de six à quatre milliards. Le gouvernement qui lui succède décide de se donner deux ans seulement pour atteindre le déficit zéro. Cela est d’autant plus ambitieux que le gouvernement fédéral réduit les transferts aux provinces, ce qui ampute d’un seul coup les revenus du Québec de 1,5 milliard. Pour atteindre l’objectif dans les délais prévus, il faut donc réduire radicalement les dépenses - en fait, de 5 %. L’effort culminera, on s’en souviendra, par la mise à la retraite anticipée d’un grand nombre de médecins et d’infirmières. Après de tels efforts, les gouvernements successifs ont bien contrôlé les équilibres budgétaires. Qu’on en juge : de 1998-1999 à 2008-2009, le déficit zéro fut réalisé à deux reprises, il y eut quatre déficits inférieurs à un milliard (sauf en 2008-2009, où il fut de 1,3 milliard) et quatre surplus, dont le plus élevé a atteint 2 milliards. Si on fait l’addition des déficits et des surplus de ces dix années, il se dégage un surplus net de 2,7 milliards. Pas si mal!

À la fin de 2008, commence une crise financière qui va faire le tour du monde et se transformer rapidement en récession. Le Canada et le Québec sont touchés eux aussi. Les revenus budgétaires stagnent, les dépenses, alimentées par les programmes de relance, augmentent, ce qui entraîne évidemment des déficits. Mais tout est relatif. Le déficit maximum atteint au Québec sera de 3,2 milliards, c’est-à-dire moins de 1 % du PIB, alors que celui du gouvernement fédéral canadien atteint 1,8 % ; celui de l’Ontario, 2,5 % ; et celui du gouvernement fédéral des États-Unis, 8,7 % !

Le retour du déficit zéro

Mais les clameurs montent de partout. Il faut éviter les dérives européenne et américaine, éviter la décote des agences de notation. En 2010, on recommence le coup de se fixer une échéance précise pour revenir coûte que coûte au déficit zéro en 2013-2014. Le gouvernement qui arrive au pouvoir en septembre 2012 doit imputer aux dépenses de l’année en cours le coût de la fermeture de Gentilly-II et constate que l’augmentation des honoraires des médecins et celle du service de la dette mettent en péril l’atteinte du déficit zéro en 2013-2014.

De nouvelles compressions budgétaires sont donc annoncées : subventions aux universités, fonds de recherche gouvernementaux, aide sociale, Emploi-Québec, services de garde, etc. À l’occasion du discours du budget de novembre 2012, une brochure est publiée sous le titre Le budget en un coup d’oeil. On y confirme l’atteinte du déficit zéro pour 2013-2014, en équilibrant les dépenses et les revenus au niveau de 72,8 milliards. C’est vrai, si l’on présente la plus basse des deux évaluations des revenus et dépenses. Si, cependant, on se sert de celle qui correspond aux opérations consolidées, c’est à 94 milliards que s’établissent les dépenses, y compris la prévision pour éventualités. Comme les revenus prévus sont de 95 milliards, ce n’est pas l’équilibre budgétaire, mais plutôt un surplus de 1 milliard que l’on prévoit. Très exactement 1 milliard 53 millions !

 

La confusion s’amplifie

En somme, en raison du brouillard méthodologique et des distorsions qu’on fait subir à l’information financière, on a provoqué inutilement des crises dans l’opinion publique et failli torpiller le Sommet sur l’éducation supérieure de mars dernier. Mais surtout, on se rend compte à quel point la confusion comptable brouille maintenant le bon fonctionnement du gouvernement et le débat public.

Il y a quelques années, le vérificateur général du Québec m’avait demandé de présenter une conférence à la réunion des vérificateurs généraux du Canada qui tenait son congrès annuel à Québec. J’avais plaidé pour que l’on finisse par s’entendre sur les normes et conventions comptables et qu’on cesse de les changer constamment, car cela finirait par avoir des effets nuisibles sur les politiques gouvernementales. Je n’ai manifestement pas été écouté.

En dépit de trucs compliqués tels que la Réserve de stabilisation ou le Fonds des générations, on n’échappe pas à la vieille règle (une autre vérité de La Palice) que les déficits font monter la dette et les surplus la font baisser. L’important, c’est que les comptes soient sur une longue période de temps à peu près équilibrés, ce qui est le cas du Québec depuis une quinzaine d’années.

Loin de moi, cependant, l’idée qu’il n’y a pas d’économies à faire dans les opérations du gouvernement. L’examen des programmes devrait être fait périodiquement pour savoir s’ils sont efficaces et si on en a pour son argent. Il est, par exemple, scandaleux que pendant plusieurs années, des rapports aient signalé que dans le secteur public québécois, il en coûtait de 20 à 25 % plus cher qu’ailleurs pour réaliser des travaux publics et que rien n’ait été fait jusqu’à ce que finalement et en désespoir de cause, on fasse appel à la police.

La politique de maintien des équilibres budgétaires est-elle synonyme d’immobilisme ? La période qui suit 1998 nous fournit la réponse : profitant de la croissance de l’économie et donc de la hausse des revenus budgétaires, le gouvernement a introduit deux innovations dont le coût allait se chiffrer en milliards de dollars : l’assurance médicaments et les garderies à 5 $. On voit donc que refuser de discuter de la gratuité à l’université, au nom des équilibres budgétaires, sous prétexte que ça coûterait 1 milliard, ne tient pas la route. On peut être contre, mais qu’on trouve d’autres arguments. En somme, qu’on en finisse avec les crises de nerfs épisodiques. Il n’y a pas de crise financière.

Il faut cesser de se faire peur et se débarrasser de cette hantise comptable qui paralyse. Il faut aborder de front les vrais problèmes économiques du Québec : sa croissance économique trop lente, la sérieuse détérioration de sa balance des échanges extérieurs, la faible productivité d’un trop grand nombre de ses entreprises, les insuffisances de la formation professionnelle et technique. C’est à cela qu’il faut s’attaquer !

 

Jacques Parizeau - Ancien premier ministre du Québec (1994 à 1996) et ministre des Finances (1976 à 1984).

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36 commentaires
  • Jean Brunet - Inscrit 17 mai 2013 04 h 04

    Ajout

    'Il n’y a pas de crise financière' et j'ajouterais il n'y a pas de corruption, de nominations partisannes.....

    • Richard Laroche - Inscrit 17 mai 2013 09 h 04

      C'est bel et bien un fait qui ne paraît dans aucun bilan financier. On parle de Capital immatériel, intellectuel ou cognitif. Dans cette optique, la corruption, la collusion et dans un sens plus large, le corporatisme, constitue un passif occulte.

      Je suis souverainiste, en faveur de la gratuité scolaire et j'aime beaucoup M. Parizeau, mais je crois que la première chose à faire, c'est assainir l'État avant de le faire grossir.

      M. Parizeau reconnait lui-même qu'il est scandaleux que les travaux publics coûtait de 20 à 25 % plus cher qu’ailleurs. Encore faut-il spécifier le "ailleurs" et détailler les "travaux publics". Comparer des travaux de qualités différentes dans deux marchés corrompus à des niveaux différents risque de ne pas apporter beaucoup de substance.

      Il faut être prudent avec les dépenses. Ce dont on parle moins, c'est être prudent avec nos revenus. Et c'est là que nous devrions également anticiper d'être scandalisés.

      Il ne suffit pas de s'asseoir sur nos actifs. Si nos dépenses sont pourries, il y a de grandes chances que les parasites soient aussi accrochés à nos revenus. Et c'est de ça dont on devrait s'occuper en premier, avant d'enclencher de nouvelles dépenses.

    • Serge Grenier - Inscrit 17 mai 2013 12 h 11

      Monsieur Brunet, il existe aussi la possibilité que la crise financière soit une création délibérée de la haute finance pour mettre la main sur le reste des avoirs de la population.

      Et Monsieur Laroche, l'État n'est pas pire que le privé, il y a autant de ménage à faire dans le privé que dans l'État, sinon plus. C'est le privé qui paie le salaire des lobbyistes, c'est le privé qui met l'argent dans les enveloppes brunes...

    • Richard Laroche - Inscrit 17 mai 2013 14 h 14

      M. Grenier, je ne suis pas d'accord.

      Je n'ai personnellement aucune espérance envers les intérêts privés de quiconque ou de quelque entreprise avec qui ne je mène personnellement aucune affaire.

      Par contre il y a des personnes à qui nous confions notre nom et notre carte de crédit collective, pour nous représenter démocratiquement. Il y a là un contrat de responsabilité qui nous lie.

      Que les lobbies veuillent influencer mon représentant, c'est tout à fait normal. Après tout, le rôle d'un État est d'établir des conditions morales qui favorisent certaines choses et en défavorisent d'autres. Par exemple, prendre aux riches et à la classe moyenne pour donner aux pauvres. D'ailleurs, je serais bien intéressé à entendre leurs arguments et à connaitre les projets proposés par les différents lobbies, qu'il s'agisse d'entreprises privées, de groupes de pression aux intérêts particuliers ou de syndicats (qui sont également des entreprises privées).

      Le problème, vous le remarquerez, n'est pas le lobbyisme en soit, mais le fait que l'influence sur nos représentants, qu'elle soit légale ou pas, s'exerce dans l'obscurité, ce qui induit un aléa moral dans certaines décisions. Par exemple, prendre aux pauvres et à la classe moyenne pour donner aux riches.

      Nous avons besoin d'une réforme de la loi sur le lobbyisme et la transparence et de la loi sur l'accès aux documents publics. Ceux qui prétendent nous représenter et agir en notre nom ne devraient pas jouir d'une prérogative de confidentialité à notre égard. Ceci éliminerait d'abord beaucoup de corruption, mais également l'aléa moral sur plusieurs décisions. C'est aux lobbies à contrôler l'information qu'ils diffusent pour obtenir des faveurs qu'un Public informé acceptera moralement et démocratiquement.

  • Marc Bourdeau - Abonné 17 mai 2013 05 h 40

    Et une cure d'austérité avec ça?

    On nous bassine depuis des années avec la dure nécessité de l'austérité pour les gouvernements, pour les pauvres et les classes moyennes en réalité. Mais qui sont les véritables maîtres de nos gouvernements? Le peuple, on serait en démocratie? Allons donc! Nos véritables maîtres, insivisibles, cachés dans leur paradis fiscaux, sont les gros gras qui pilotent en sous-mains les décisions gouvernementales grâce à une habile propagande. Et tout le monde se met en rang.

    On cherche du côté des méchants contracteurs... Oui, il le faut, mais c'est du menu fretin! Les gros poissons sont dans les mers offshore, les paradis fiscaux qui pullulent.

    Paul Krugman, Prix Nobel d'Économie, qui dénonce depuis longtemps les chantes de l'austérité, vient de faire le point sur la question (dernier numéro de la New York Review of Books, 6 juin 2013: «How the case for austerity has crumbled»), suite à l'affaire Reinhart & Rogoff où deux écomistes célèbres de Harvard ont «trafiqué les chiffres» ce qui a fait l'armature intellectuelle des 'austériseurs'. Il ne reste rien de toutes ces obligations nécessaires à l'austérité.

    Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas être prudent dans la gestion publique, mais penser par soi-même reste essentiel, au delà de toutes les propagandes et de la doxa courante.

    Jacques Parizeau en fait une démonstration rigoureuse, lumineuse et nécessaire.

  • Gilles Bousquet - Abonné 17 mai 2013 05 h 58

    Bien oui, la prospérité serait dans l'endettement

    Faudrait donc que notre bon gouvernement provincial se force pour emprunter afin de nous rendre tous plus...riches.

    Même chose pour les individus ?

    • Maxime Dion - Inscrit 17 mai 2013 16 h 03

      @ Gilles Bousquet

      Lorsque l'on achète une maison, on s'endette, mais lorsque l'on en paye l'hypothèque, est-ce que l'on s'appauvri ?

      Pour en rembourser l’hypothèque, serait-on bien aviser de vendre notre maison pour aller vivre en loyer ?

    • Maxime Dion - Inscrit 17 mai 2013 17 h 37

      C’est à mettre sur le compte de la berlue…

      Dans ma précédente, il eut été préférable que j’écrive on s’appauvrit

  • Guy Vanier - Inscrit 17 mai 2013 06 h 10

    merci Monsieur Parizeau!

    comme pour le dernier référendum vous avez encore raison! (l'argent et...........)
    et vs aussi Monsieur Marc Bourdeau.
    nous ne sommes plus en démocratie mais une ploutocartie, dirigé par les oligarques de ce monde, bien protégés par les journeaux, qui leur appartiennent, et nos parlementaires ( qui leur appartiennent aussi),qui ont besoin d'eux et leur argent pour se faire élire.
    mais le web (qui expose leus avidité), s'ils ne réussisent pas à le controler?? est après changer la donne.

  • Gilles Bousquet - Abonné 17 mai 2013 06 h 17

    Faudrait donc, pour faire plus rouler l'économie du Québec

    Les solutions sont faciles :

    Doubler les montants aux bénéficiaires de l'aide sociale, les salaires et le nombre de fonctionnaires et ceux de nos députés...pour commencer.

    À la place de bêtement couper dans les dépenses de l'État du Québec, selon Monsieur.

    • Denis-Émile Giasson - Abonné 17 mai 2013 08 h 21

      Ne faudrait-il pas lire jusqu'à la fin le texte de monsieur Parizeau avant de l'interpréter à la sauce qui vous convient?

      «Il faut cesser de se faire peur et se débarrasser de cette hantise comptable qui paralyse. Il faut aborder de front les vrais problèmes économiques du Québec : sa croissance économique trop lente, la sérieuse détérioration de sa balance des échanges extérieurs, la faible productivité d’un trop grand nombre de ses entreprises, les insuffisances de la formation professionnelle et technique. C’est à cela qu’il faut s’attaquer !»

    • Gaston Carmichael - Inscrit 17 mai 2013 08 h 31

      Wow! Vous vous dépassez ce matin M. Bousquet. La profondeur de vos réflexions ne cesse de m'ébahir.

    • Sylvain Auclair - Abonné 17 mai 2013 13 h 30

      En fait, si on appliquait aux prestations du bien-être social la même logique que les libéraux voulaient appliquer aux frais de scolarité, je crois avoir lu qu'il faudrait tripler les prestations.

    • Sébastien Paquin - Inscrit 17 mai 2013 17 h 35

      Pourquoi ne pas simplement emprunter et transférer un million dans le compte de chaque Québécois? Nous serons ainsi tous millionnaires et il n'y aura plus de problème. 8 millions de millionnaires n'auront aucun problème à payer le dette non? Aussi, il nous faudra faire comme les pays du Golfe et importer des esclaves de l'Asie du Sud-Est afin de nous donner des services.