Saturday Night Live à «l'autre télévision» - Télé-Québec, as-tu vraiment payé pour ça?

Saturday Night Live est un classique show de variétés avec sketches, prestation musicale, bulletin de nouvelles bidon et monologue d’un animateur différent chaque semaine.
Photo: Associated Press Saturday Night Live est un classique show de variétés avec sketches, prestation musicale, bulletin de nouvelles bidon et monologue d’un animateur différent chaque semaine.

Chère Télé-Québec,


J’avoue ne pas très bien comprendre ta décision d’acheter le concept de Saturday Night Live pour l’adapter à la réalité québécoise.


Il me semble que deux ou trois heures de remue-méninges avec quelques scénaristes, une couple de réalisateurs et peut-être deux ou trois humoristes t’auraient permis d’accoucher d’un concept tout aussi intéressant que SNL. Il aurait eu, en outre, des chances de nous ressembler, car enfin, qu’est-ce que tu as acheté, dans le fond ? La structure de l’émission ? SNL est un classique show de variétés avec sketches, prestation musicale, bulletin de nouvelles bidon et monologue d’un animateur différent chaque semaine. J’espère que tu n’as pas payé pour ça. Il me semble que ce genre de concept appartient au domaine public. Les Anglos en ont créé des variations pendant des années : Canadian Air Farce, Second City Television, This Hour Has 22 minutes, etc. sans jamais payer de droits à personne. Lorne Michaels n’a pas inventé grand-chose. Son génie réside dans la chimie qu’il crée dans son équipe. En plus, c’est un génie du casting. Ça, ça ne s’achète pas. Même avec une barre à clous en or, on n’extrait pas le talent d’un homme.


D’après le journal, tu aurais acheté les sketchs, la musique et sans doute le look de l’émission new-yorkaise. J’en conclus que tu ne penses pas trouver localement les ressources pour inventer des personnages comiques (on ne les a pas tous envoyés à l’Assemblée nationale, il en reste) ou bien que tu ne fais pas confiance aux auteurs locaux. Pourtant, étrange paradoxe, tu t’associes à l’École nationale de l’humour pour te fournir du matériel humain et sans doute aussi des idées. Dès lors, pourquoi enrichir Lorne Michaels et la NBC ? Quant aux sketchs, tu ne vas quand même pas nous resservir les Coneheads ou l’Hermaphrodite en version Saint-Henri ?


C’est l’idée du direct qui t’a séduite ? Ben voyons donc ! Le direct, même si on n’en fait plus guère, est l’essence même de la télévision. Et puis c’est en vente libre, à ce que je sache. Je sais que par frilosité (les producteurs préfèrent l’euphémisme recherche d’excellence), on n’en fait plus usage que pour le sport, les nouvelles et quelques shows de chaises du matin où on ne risque rien. C’est dangereux, le direct, on peut se tromper de kodak, on peut allumer le mauvais spot et ouvrir le mauvais micro. Mais, rappelle-toi que la télé a commencé avec le direct et qu’il reste encore quelques dinosaures capables d’en faire du bon. Et puis, les répétitions ne sont pas faites pour les chiens. Si c’est pour ça que tu as payé, dis-toi que tu as acheté de la vieille télé. Pas de la mauvaise. On peut être vieux sans être ringard ou passé de mode (regarde Jean-Claude Germain et Yvon Deschamps).


Vraiment, Télé-Québec, j’ai du mal à suivre ton raisonnement. Quand ta directrice de la programmation, Dominique Chaloult, déclare qu’on lui a souvent proposé de faire un SNL et qu’elle a toujours jugé le projet « trop difficile et complexe », mais qu’« avec le concept en main, je crois que ce sera très intéressant », les bras m’en tombent. Qu’est-ce qu’il y a de difficile et complexe là-dedans ? Présenter une partie de football ou une soirée d’élection est autrement plus casse-gueule que SNL.


Évidemment, ça prend un minimum de sous pour créer une équipe permanente de scripteurs-comédiens ; mais quand on a l’appui de l’École nationale de l’humour, on peut penser que c’est faisable. As-tu songé par exemple à présenter ton show dans les diverses constituantes de l’Université du Québec. Imagine : « Mesdames et messieurs, en direct de l’auditorium de l’Université du Québec à Chicoutimi, voici Samediiiiiii sssssoir !!! » Oui, ça coûte encore plus cher. Mais ça rapporte beaucoup, en prestige et en bénéfice politique. Ça rapprocherait les régions. Les Anglais l’ont compris depuis longtemps avec Canadian Air Farce, qui « “ ravellait” coast to coast pour la “Sibissi” ».


Tout ça pose évidemment le problème du genre de télévision qu’on veut faire. Acheter ou imiter, voilà la question. Le banquier, La voix, Le cercle, Urgences, Dans l’oeil du dragon, versus La maison de Ouimzie, Les Bougon, Un gars, une fille, Les invincibles.


Je ne suis pas contre l’importation, et loin de moi l’idée de croire qu’il n’est bon show que celui qui vient de chez nous. Mais j’estime que l’achat de concepts étrangers n’est justifiable que pour des idées uniques, fortement caractérisées comme certains jeux-questionnaires ou certaines variétés particulièrement originales. À mon avis, Saturday Night Live n’entre pas dans ces catégories.

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