Des Idées en revues - «Prévention précoce» des comportements ou «biologie de la pauvreté»?

La prévention précoce des troubles de comportements est présentée depuis dix ans comme la panacée aux problèmes associés aux conditions de pauvreté des familles québécoises (maltraitance, délinquance, toxicomanie, décrochage scolaire, obésité, etc.). Cette approche prédictive de la prévention est cultivée par les sciences comportementalistes. À la suite d’un dépistage, on soupçonne des familles que l’on désigne « à risque », de reproduire ces problèmes de façon intergénérationnelle. La solution : prévenir les comportements d’inadaptation sociale des futurs adolescents sur l’ensemble du territoire québécois par une intervention intensive dès la naissance (pendant cinq ans) selon plusieurs axes d’intervention : le développement cognitif et relationnel des enfants, les habiletés parentales, la cessation d’habitudes de vie non appropriées, l’alimentation, etc. Ce choix politique a contribué à fabriquer un consensus moral autour de cette approche en pénétrant la culture professionnelle des CSSS, de la santé publique, de fondations publiques et privées de même qu’au sein des institutions scolaires et des organismes communautaires. Qu’il s’agisse de campagnes de marketing social, de formations dirigées ou de sommets rassembleurs, ce désir de consensus s’appuie sur l’idée que la prévention précoce serait bonne en soi, car elle viserait le bien des enfants et des familles, qu’elle produirait des résultats efficaces, tout en diminuant les coûts de système à long terme.


Le « surciblage » et l’intensité de l’encadrement de ces programmes de prévention précoce ont contribué à alerter plusieurs intervenants face à la possibilité que l’aide aux familles ne devienne que du contrôle social. Dans les institutions et les tables de concertation, il est difficile, voire impossible d’exprimer une quelconque critique sans que ceux qui s’y risquent y subissent une certaine exclusion puisqu’ils sont soudainement perçus comme des individus ne désirant pas vraiment le Bien des enfants ! D’autant plus que le principal argument soutenant cette certitude préventive de la précocité de l’intervention consistait à évoquer les récentes découvertes de « La Science » dite objective. Comment remettre en question la Science lorsque, face à elle, on nous fait croire que le savoir produit par celle-ci constitue une vérité objective et non une hypothèse ?

 

Origines méconnues


En fait, l’origine de ces programmes et les idées qui fondent leur orientation sont souvent méconnues et peu interrogées en rapport avec les visions du développement humain présentées comme des vérités. Les types de savoir au fondement de plusieurs de ces programmes sont alimentés par une conception scientiste des neurosciences, de l’écologie du développement, de l’épigénétique ou de l’éthologie du comportement, qui réduisent souvent leurs données d’observations aux indicateurs biologiques ou physiologiques du comportement. Les chercheurs engagés ainsi ont tous l’ambition de modifier le cours du développement humain à partir d’une connaissance dite universelle des lois comportementales de ce même développement. L’objectif commun visé par ces approches est l’adaptation sociale des individus à leur environnement dans une perspective économique d’activation sociale. Par exemple, pour la tendance biopsychologique, les relations de l’enfant dans son milieu familial joueraient un rôle déterminant dans la formation des synapses des cellules nerveuses, de sorte que ces interactions familiales participeraient directement à la construction du cerveau, plus particulièrement à la formation du lobe frontal (siège de l’autocontrôle) encore malléable à la petite enfance jusqu’à l’âge de cinq ans. De la qualité de ces interactions dépendrait une bonne ou une mauvaise « programmation » du lobe frontal structurant les habiletés cognitives de l’enfant, d’où la nécessité d’un dépistage précoce et d’un suivi intensif durant cette période. On comprend alors que des interactions inadéquates entre la mère et l’enfant constitueraient un risque élevé que l’enfant développe des comportements violents faute de dispositions cognitives d’autorégulation.


Biologie de la pauvreté


Dans cette biologie de la pauvreté, on nie la complexité des relations entre les déterminants structurels (ex. : inégalités socioéconomiques), culturels (valeurs, croyances, représentations) et les stratégies profanes des personnes considérées comme vulnérables pour faire face à leurs difficultés. Cette critique est aussi partagée par de nombreux professionnels de l’enfance et des familles en France qui, à la suite de la publication en 2005 d’un rapport d’expertise par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), se voient imposer cette approche canadienne de la prévention dans leur pays. Dès 2006, un collectif appelé Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! a d’ailleurs été mis sur pied en France afin d’ouvrir un débat démocratique sur ce type d’approche préventive. Ce mouvement citoyen s’oppose clairement aux visées prédictives de cette approche stigmatisante et met plutôt en avant une approche qu’il désigne de « prévenante », favorisant l’accompagnement des parents et non le contrôle de leurs compétences. Les approches positivistes de la prévention précoce s’étendent à l’échelle internationale par la voie d’un groupe d’experts qui influencent lourdement des organisations telles que l’Organisation mondiale de la santé, l’OCDE et la Banque mondiale. Le débat dépasse donc largement les enjeux locaux et régionaux. Vers quel horizon politique cette idéologie de la prévention précoce nous mène-t-elle ?


 

 

Michel Parazelli - UQAM, Carol Gélinas - Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal (ROCFM), Sylvie Lévesque - Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ)


 
16 commentaires
  • Marc Provencher - Inscrit 14 mai 2013 06 h 54

    Excellente question, en effet !

    « Vers quel horizon politique cette idéologie de la prévention précoce nous mène-t-elle ? »

    Que voilà une excellente question. Des spécialistes de l'histoire des idées et de l'épistémologie pourraient nous aider à répondre. N'y a-t-il pas eu des précédents, des équivalents de cette idéologie - un positivisme scientiste et biologisant - dans la seconde moitité du XIXème siècle ? Le philosophe italien Benedetto Croce ne réagissait-il pas précisément à cela si l'on considère cet éloquent sous-titre: "L'Histoire comme histoire de la liberté: contre le positivisme" ?

    Les auteurs écrivent que : « ...cette biologie de la pauvreté (...) nie la complexité des relations entre les déterminants structurels (ex. : inégalités socioéconomiques), culturels (valeurs, croyances, représentations) et les stratégies profanes des personnes considérées comme vulnérables... »

    Ce que l'on nie bien davantage, avec cette soupe naturaliste - enfin, il me semble - c'est d'abord la complexité effarante de chaque esprit humain, de chaque individu, l'irréductible singularité de chaque voix humaine et surtout, surtout son imprévisiblité : ce qui fait que chaque personne, plongée dans la même situation, est susceptible d'agir différemment et de devenir différemment ; imprévisiblité qui rend vains les pronostics/prophéties de nos oracles à éprouvettes.

    • Paul Gagnon - Inscrit 14 mai 2013 11 h 02

      Votre conclusion : "imprévisibilité qui rend vains les pronostics/prophéties de nos oracles à éprouvettes" renvoie analogiquement à la théorie du Chaos i.e. à la notion d’imprédictibilité des résultats. Les sciences humaines par un usage généralisé, voir abusif, des statistiques, essaient de donner du tonus au mot science qui constitue le premier membre de leur nomenclature. Si on admettait l’imprévisibilité à terme des comportements d’un être humain quelconque, et qu’on en tirait les conséquences, on se rendrait compte que toutes ces sciences de l’humain tiennent davantage de l’idéologie que d’une science expérimentale conventionnelle (physique, chimie, etc.). Peut-être serait-on plus prudent dans nos conclusions. Peut-être accorderions nous moins de crédit aux diverses tentatives de formatage des êtres humains, comme celles que promeut le MELS depuis des lustres, ainsi que les multiculturalistes, et tous les utopistes qui de gauche comme de droite nous promettent un Monde Meilleur (i.e. parfait). Hors donc, de Monde Meilleur il n’y en a point, n’y en a jamais eu, ni n’en adviendra-t-il dans l’avenir. Il serait temps d’être plus prudent et ne pas chercher à mettre des êtres humains dans des éprouvettes car il y a un prix à payer à cela : il peut parfois être lourd. Cherchons à améliorer le monde, certes, mais avec des pincettes, et sans se faire trop d’illusions.

    • Marc Provencher - Inscrit 14 mai 2013 20 h 43

      @ P.Gagnon

      À part que je connais mal la théorie du chaos, je suis bien d'accord avec vous. Et comme vous, j'ai le MELS dans mon collimateur (depuis l'enfance!), et aussi le multinatur... oups, le multiculturalisme, qui selon moi est le contraire de ce qu'il croit être (j'ai même publié un livre à ce sujet, passé inaperçu sans doute en raison de son titre passe-partout).

      Les "sciences" humaines (ces guillemets sont au choix de l'homme de droite Benedetto Croce ou de l'homme de gauche Gaetano Salvemini) tendent en effet à produire des militants qui prennent dur comme fer leur idéologie pour une science.

      Grosso modo, il y a deux tours d'écrou. Le premier - que j'ai raté, vu que pas né - les Humanités sont rebaptisées "sciences" humaines. Le deuxième: les "sciences" humaines, ou disons certaines d'entre elles, se biologisent. Neurobiologisation de la psyché (que Levinas en 1934 appelait "concrétisation de l'esprit"), retour de l'anthropologie physique dans le monde des vivants (une science passionnante... tant qu'elle s'en tient à mon autopsie), résurgence de la biosociologie rebaptisée sociobiologie, etc. Je ne saurais vous dire en 2000 caractères ce que je pense de tout ça, mais c'est assez heavy métal dans le genre Cassandre.

      Tour d'écrou 1, l'Homme veut scientifiser l'étude de l'Homme selon une méthode "objectivante" qui puisse se mesurer aux sciences de la nature (que vous appelez fort justement sciences expérimentales). Tour d'écrou 2, via la biologie (qui a le dos large), il se met carrément à prendre l'étude de l'Homme par l'Homme pour une science de la Nature. Oups.

      Pour citer Ernesto De Martino, un des rares anthropologues en qui j'ai confiance (faut dire qu'il fut de la Résistance italienne):

      «La condition humaine est nature qui, par la médiation de l'ethos de la présence, se soulève à la culture.»

      À l'inverse, on pourrait décrire le naturalisme en disant qu'il veut décapiter toute philosophie de la présence.

  • France Marcotte - Abonnée 14 mai 2013 07 h 58

    L'effet de l'argent sur la pauvreté

    Puisque la source des problèmes de comportement des enfants pauvres est la pauvreté, si on commençait par permettre aux pauvres d'avoir une vie décente, donc de ne plus être pauvres, peut-être que les enfants pauvres s'en trouveraient plus heureux?

    • Richard Laroche - Inscrit 14 mai 2013 09 h 31

      La pauvreté est l'incapacité collective à soutenir les personnes incapables individuellement de se soutenir elles-même.

      La pauvreté est aussi l'incapacité individuelle de certaines personnes à se soutenir elles-même dans une collectivité incapable de les soutenir.

      Si la source des problèmes comportementaux est simplement la pauverté, alors la source de la pauvreté, elle, est complexe. Il faut se méfier des approches unilatérales.

    • France Marcotte - Abonnée 14 mai 2013 09 h 59

      Non. La pauvreté, celle qui fait qu'on part le ventre creux à l'école, c'est d'abord de ne pas avoir de quoi manger et de quoi vivre décemment.

      À hauteur d'enfant, c'est cela le drame.

    • Solange Bolduc - Inscrite 14 mai 2013 12 h 03

      Bien d'accord avec vous M. Laroche !

      À force de ne traiter que de la pauvreté matérielle, on en vient à oublier que celle-ci part d'autre chose de plus fondamental encore: la pauvreté de l'esprit non cultivé. Une terre on la cultive, on l'entretient pour qu'elle produise ses fruits, autrement elle demeure stérile ! Il en va de même pour l'être humain !

    • Maxime Dion - Inscrit 14 mai 2013 15 h 06

      @Richard Laroche
      <<Si la source des problèmes comportementaux est simplement la pauvreté, alors la source de la pauvreté, elle, est complexe. >>

      La source de la pauvreté, c’est le manque… d’argent, le reste n’étant que billevesées.

      La preuve étant qu’avec de l’argent, on peut se nourrir, se loger et s’instruire adéquatement, et que si l’on peut se nourrir, se loger et s’instruire adéquatement, c’est que l’on n’est pas affligé par la pauvreté.

    • Maxime Dion - Inscrit 14 mai 2013 15 h 16

      @Solange Bolduc

      <<À force de ne traiter que de la pauvreté matérielle, on en vient à oublier que celle-ci part d'autre chose de plus fondamental encore: la pauvreté de l'esprit non cultivé. Une terre on la cultive, on l'entretient pour qu'elle produise ses fruits, autrement elle demeure stérile ! Il en va de même pour l'être humain !>>

      À défaut de me remplir le ventre, pour me nourrir l’esprit on aurait dû me donner à lire une telle réflexion, lorsque j'étais enfant et que le réfrigérateur familial était désespérément vide...

      Afin de ne pas contrecarrer l’élévation de mon esprit, peut-être qu’une lecture aussi édifiante m’aurait évité à l’époque de voler de la nourriture dans les supermarchés.

  • Diego Mena - Inscrit 14 mai 2013 12 h 43

    Penser que c'est juste la biologie qui influence le développement de l'enfant c'est faux. C'est l'interaction entre l'environnement et les prédispositions biologiques de chacun qui vont jouer un rôle capital dans le développement de l'individu.

    Toujours est-il, il ne faut pas négliger la neuroscience -en fin de compte, c'est elle qui réanime ce débat- mais je m'inclinerai plutôt à suivre un autre type de recherche qui nous aide à comprendre l'importance de saisir la compléxité des situations de ces enfants et de leurs familles (suivant Edgar Morin et son Introduction à la pensée complexe). Il y une part considérable de subjectivité et d'inconnu qu'il faut forcément prendre en compte dans les interventions, qui devraient être préventives et pas forcément précoces.

    • Maxime Dion - Inscrit 14 mai 2013 15 h 27

      @Diego Mena

      <<Penser que c'est juste la biologie qui influence le développement de l'enfant c'est faux.>>

      C’est pourtant l’idée que véhicule la nouvelle édition du DSM.

      Le DSM-V fait abstractions des facteurs sociaux, qui pourtant modulent les comportements humains, comme si, par exemple, la revendication sociale pouvait se réduire à une pathologie…

  • Jean-Marie Tremblay - Abonné 14 mai 2013 13 h 25

    Qu'est-ce qu'on dit à la maman ciblée?

    En 2008, à l'UQAM, alors que l'approche semblait si prometteuse, un prof d'épistémo allumé a éveillé en nous la question à fucker tous les travailleurs sociaux en devenir: qui allait annoncer à la maman que son bambin de 18 mois avait 87% de chances de devenir un bandit? Sûrement pas les sociologues.

    jean-marie tremblay

    • Marc Provencher - Inscrit 14 mai 2013 20 h 58

      @ Jean-Marie Tremblay: « ...que son bambin de 18 mois avait 87% de chances de devenir un bandit? »

      Je me plante, ou cette chose commence à ressembler à la théorie de l'hérédité criminelle de Cesare Lombroso ?

  • Maryse Veilleux - Abonnée 14 mai 2013 16 h 34

    Conformisme au lieu de prévention de la pauvreté

    Comme c'est intéressant, on veut cibler le comportement de ces individus mais on ne propose aucune stratégie sociale visant l'élimination de la pauvreté et la marginalisation humaine. Et il va se passer quoi avec la polarisation actuelle des classes sociales? Cela va permettre de générer des pauvres au comportement exemplaire que l'on pourra exploiter à souhait et qui demeureront entièrement soumis?...