J'aurais l'impression de trahir mon père

J'ai été récemment, et à plus d’une reprise, sollicitée par les gens de la maison Félix-Leclerc de Vaudreuil, qui souhaitent obtenir mon soutien dans le projet d’un second espace destiné à honorer la mémoire de mon père. À l’heure où ils désirent entreprendre des actions de financement et où ils attendent de moi une réponse claire sur mon engagement, j’ai besoin d’exprimer mes sentiments parce que c’est trop difficile pour moi de faire semblant. Je n’y arrive tout simplement pas ! Plusieurs personnes me posent des questions, mes amis artistes ne savent que faire quand ils sont sollicités par ces gens, le malaise grandit. Les silences apparaissent… J’ai besoin de dire.
 
Il y a déjà plusieurs années, j’avais fait la rencontre d’un des membres de la maison Vaudreuil et nous avions discuté de cette maison abandonnée depuis plus de 50 ans et des projets de restauration qu’il voulait entreprendre. J’avais offert des mots d’encouragement, en ayant surtout une pensée pour mon demi-frère Martin, qui vit toujours à Vaudreuil. Il ne subirait plus ce frisson de dégoût devant cette maison oubliée depuis un demi-siècle. Le temps a passé et je n’ai plus eu de nouvelles. Puis, il y a quelques années, j’ai appris par les médias que la ministre de la Culture de l’époque, madame Christine St-Pierre, allait octroyer un montant important pour rénover cette maison. Je n’étais pas au courant.
 
Avec neuf membres au conseil d’administration de la Fondation Félix-Leclerc, je me consacre à temps plein à cette fondation depuis voilà plus de 17 ans. Puis, il y a 10 ans, j’ai réalisé ce rêve d’un Espace Félix-Leclerc ancré en moi depuis l’adolescence. L’Espace Félix-Leclerc a donc été inauguré sur l’île d’Orléans en 2002. J’ai donné mon âme à ce lieu et aujourd’hui j’en ai fait le centre de ma vie. C’est un lieu où la mémoire de mon père est célébrée à sa hauteur. C’est toujours à lui que je pense avant de faire quoi que ce soit. Ce n’est pas une occasion d’affaires ou une initiative récréotouristique temporaire ; c’est le rêve de ma vie. Rêve que je réalise chaque jour. Rêve qui demande une lutte quotidienne et acharnée. Bref, tout ce que j’obtiens pour l’Espace, je le gagne de haute lutte.
 
Mais l’un n’empêche pas l’autre, me disais-je à cette époque. Aujourd’hui, je ne le pense plus. Je ne condamnerai jamais personne pour vouloir honorer à sa manière la mémoire de mon père, mais les gens de la maison de Vaudreuil devraient comprendre la valeur de mon engagement dans ma propre mission et ne pas me demander de m’investir dans une seconde cause qui recherche apparemment le même but.
 
Vaudreuil fait partie de l’histoire de mon père, mais c’est un lieu qu’il a voulu oublier après l’avoir quitté sans jamais y être retourné. Un lieu pour lui sans mémoire, sans même un souvenir emporté, un lieu dont il ne s’est plus jamais soucié, dont il n’a même — imaginez ! — jamais parlé une seule fois devant nous, sa famille.
 
Comprenez-vous combien cette demande de soutenir ce projet me déchire ? Vaudreuil, ce n’est pas mon histoire, et ce n’est pas non plus ce que mon père voulait retenir de la sienne. C’est la triste réalité. Je ne peux pas faire semblant. C’est trop difficile pour moi. Mon père est un être de lumière. Il est enterré sur l’île d’Orléans, entre l’Espace Félix-Leclerc et sa maison orléanaise où sa femme, ma mère, demeure toujours. Où est le tour de l’île de Vaudreuil ?
 
J’ai une très grande tristesse en moi. Ce projet, plutôt que de venir doubler les forces en présence pour célébrer l’œuvre d’un grand artiste, vient au contraire diviser et affaiblir les ressources disponibles pour honorer sa mémoire. De plus, il vient semer une confusion certaine et durable dans l’esprit du public. Je n’ai malheureusement pas l’intention de m’investir dans ce projet. J’aurais l’impression de trahir mon père.

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