Les risques de la «Charte du bois»

La promotion continue et sans réserves de la construction en bois pour les bâtiments en hauteur est préjudiciable à la lutte contre les changements climatiques et aux mouvements pour les bâtiments verts, selon l’Association canadienne du ciment.
Photo: La Presse canadienne (photo) Chuck Stoody La promotion continue et sans réserves de la construction en bois pour les bâtiments en hauteur est préjudiciable à la lutte contre les changements climatiques et aux mouvements pour les bâtiments verts, selon l’Association canadienne du ciment.

La promotion continue et sans réserves de la construction en bois pour les bâtiments en hauteur, qui a vu le jour en Colombie-Britannique il y a quelques années et tout dernièrement au Québec, est préjudiciable à la lutte contre les changements climatiques, aux mouvements pour les bâtiments verts et aux institutions dont le mandat principal est d’assurer la sécurité et l’intégrité de notre parc de bâtiments. D’autant plus que cela se produit au moment où la société canadienne réalise de plus en plus que la construction de bâtiments résilients est devenue nécessaire.

Nos forêts sont un trésor, une ressource d’une valeur inestimable au Québec, en Colombie-Britannique et sans contredit partout au Canada. Toutefois, la Charte du bois présentée la semaine dernière par le gouvernement du Québec et le programme « Wood First » (bois d’abord) déjà implanté en Colombie-Britannique sont basés sur une notion erronée et de plus en plus critiquée que le bois est plus écologique que les autres matériaux de construction.


Cette perception a été agressivement promue par l’industrie du bois malgré le fait que plusieurs recherches universitaires sur des analyses de cycle de vie (ACV), revues par des pairs, contredisent clairement ce point de vue. Spécifiquement, les partisans du bois voudraient nous faire croire que l’énergie nécessaire à la construction d’un bâtiment, y compris l’énergie intrinsèque, est l’impact environnemental le plus important de ce bâtiment.

 

Efficacité énergétique


Cependant, les ACV au sujet de l’impact des bâtiments sur les changements climatiques démontrent clairement et constamment que l’énergie utilisée pour la construction d’un bâtiment est très largement éclipsée par l’énergie consommée pour le chauffage, la climatisation et l’éclairage de ce bâtiment. C’est à ce niveau que les autres matériaux comme le béton se distinguent. La masse thermique du béton peut être démultipliée en la combinant à des systèmes intelligents d’économie d’énergie afin de réduire jusqu’à 70 % les émissions carbone, du berceau au tombeau. Même en ignorant les technologies qui activent les avantages de l’efficience thermique du béton, un édifice conventionnel de moyenne hauteur fait en béton peut surpasser ses pairs de plus de 13 % sur le plan de l’efficacité énergétique. Sur d’autres paramètres environnementaux tels que les impacts sur les sols, l’eau et la biodiversité, le béton est aussi en tête de file.


Bien qu’elle demande à ce que le bois soit systématiquement préféré, la Charte demande aussi, à juste titre, qu’une ACV soit effectuée sur la performance du bois et des autres matériaux de construction, en matière de GES, pour tous les projets de bâtiments financés partiellement ou totalement par des fonds publics. Pensez un moment au sérieux problème qui surviendra lorsque les résultats de l’ACV démontreront clairement que le bois n’est pas l’option ayant le plus faible impact environnemental sur la durée de vie en service du projet.


La politique « bois d’abord » est aussi le reflet du lobby intensif de l’industrie du bois, un lobby largement financé par des fonds publics, pour convaincre les politiciens de contourner le processus du Code du bâtiment. En agissant de la sorte, ces efforts ne tiennent pas compte de l’expérience et du jugement professionnel de bien des architectes et ingénieurs. De plus, les sérieuses réserves au sujet de la sécurité incendies semblent être ignorées. Les experts en bâtiment jouent un rôle critique, se basent rigoureusement sur la science, les essais et l’expérience (sans politique) pour le maintien de la sécurité du public.

 

Interférence politique


Plus important encore, cette politique du « bois d’abord » force une solution unique pour tout, allant à l’encontre de tout ce que nous connaissons du développement durable et responsable, de l’innovation et du développement de technologies, en présélectionnant arbitrairement une solution individuelle. Dans une économie de marché, ce n’est pas le rôle du gouvernement de décider subjectivement quelles industries doivent profiter.


Alors que l’industrie du bois et ses partisans peuvent présenter l’opposition de l’industrie du béton à la politique du « bois d’abord » comme étant motivée par la peur du changement, peu d’attention semble être accordée à s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’industrie du bois pense que l’interférence politique dans le marché est nécessaire pour sécuriser et accroître leur part de marché. Au moment où l’accord de la forêt boréale fait face à de sérieuses critiques de la part de certains organismes environnementaux non gouvernementaux signataires et où l’engagement de l’industrie du bois envers la gestion durable de la forêt est remis en question, l’industrie du béton réclame tout simplement d’être traitée sur un pied d’égalité.


Les gouvernements devraient absolument promouvoir les constructions durables et responsables. Il y a un écart important entre ce qui peut être atteint aujourd’hui par rapport à ce qui est requis en matière d’infrastructures durables et résilientes. Les gouvernements ne devraient cependant pas restreindre les options disponibles sur la façon dont le marché peut réduire cet écart. Les gouvernements devraient plutôt mettre en place des normes rigoureuses pour tous les types de bâtiments et infrastructures non seulement quant à leurs impacts sur le climat et la consommation d’énergie, mais quant à l’ensemble du cycle de vie, du berceau au tombeau, afin de permettre aux architectes, ingénieurs, pompiers et professionnels du bâtiment qualifiés, le soin de déterminer la manière la plus sécuritaire et la plus économique de respecter ou de dépasser ces normes, et ce, pour chaque projet.

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