Des Idées en revues - Internet et l’«exigence humaine»

Samedi 13 h, au Starbucks, coin Mont-Royal et Brébeuf. Affalés sur les chaises en bois et dans les fauteuils en cuir, des sédentaires en survêtement Adidas et en t-shirt American Apparel circulent à toute vitesse sur l’autoroute invisible du wi-fi. Quelques clients extravagants, assis face à la rue, soliloquent un micro iPhone à la main. Au milieu du café, des solitaires réunis en demi-cercle autour d’un foyer artificiel communient tête penchée sur leurs ordinateurs portables. Parfois, quelqu’un lève les yeux et promène un regard drogué sur l’assistance fluide et insaisissable. Deux extrêmes : le travail autistique et la rêvasserie masturbatoire. Entre les deux, la réalité inhabitable. Personne n’est vraiment là et pourtant tout le monde est las.

Ce rapide portrait de la petite faune ordinaire de l’urbanité occidentale dit une chose : au-delà d’un certain seuil, plus il y a de la « communication », moins il y a de lien social. Un environnement surchargé d’attirails médiatiques tend à censurer la disponibilité humaine et à atrophier la sensualité des corps et des visages. Prenez les voyages en transport en commun, devenus absolument sinistres. Qui se souvient de la dernière conversation qu’il a eue avec un inconnu dans le métro ? Le transport en commun devrait permettre de prendre le pouls du peuple, or il ne fait plus que mettre en scène la dépendance d’une majorité croissante de nos concitoyens à l’écran portatif.


La société de tous les jours - pas celle des politiques et des groupes de pression, mais celle que nous façonnons en vaquant à nos occupations privées et publiques - demande de l’attention, de la disponibilité, de l’empathie, de l’éveil. Si elle n’est pas incompatible avec le « flux » médiatique, elle ne saurait toutefois vivre à long terme sous son emprise sans se vider de son essence.


Optimisme libéral


Un certain optimisme libéral veut qu’on soit plus malin que la technologie et que celle-ci ne sera jamais que ce qu’on aura décidé d’en faire. La téléphonie et la télévision ont révolutionné la société en leur temps, plaide-t-on, et font aujourd’hui partie du paysage. On les cite ainsi en exemple pour disqualifier la critique d’Internet. Mais on oublie de dire que leur poids est sans aucune mesure avec celui de la révolution numérique.


Qu’on en juge : la téléphonie traditionnelle suggérait un rapport intime et circonstancié entre deux interlocuteurs ; la télévision était encadrée par des institutions, des entreprises privées et des règles communes. Monstre démocratique, Internet recycle les médias qui l’ont précédé (téléphonie, radio, télé, vidéo, photo) et fait exploser la notion d’intermédiaire pour étendre à l’individu l’exercice d’un pouvoir autrefois dévolu aux institutions et aux professionnels reconnus. Chaque personne devient un média dont la capacité de diffusion est, en théorie, illimitée et instantanée. Il est inutile de jouer aux relativistes : non, on n’a jamais vu dans l’histoire un pouvoir médiatique pareil concentré en autant de mains et, oui, cela mérite d’être examiné de près.


Penser Internet comme pouvoir


Internet fabrique une contre-société de la surveillance (usager actif) et de la distraction (usager passif). Grâce à lui, nous sommes tous des sujets de Google et de Facebook avant d’être des citoyens du monde réel. Ni la justice ni la police n’ont pu sauver les citoyennes Rehtaeh Parsons et Amanda Todd du verdict de la « Toile », qui, instrumentalisée par des esprits pervers, a réussi à les mener au suicide. Réfléchissons un instant à ceci et mesurons-en bien les conséquences : déménager dans une autre ville et même dans un autre pays n’est apparemment plus suffisant pour échapper à une réputation salie par une photo compromettante. Quand vous êtes banni quelque part, vous êtes banni partout. À moins de changer d’identité (et donc de renoncer à ce que vous avez de plus précieux), échapper au jugement délétère du village global est impossible !


La « Toile » a un aspect carcéral que les « innovations » technologiques à venir, sous des dehors séduisants, sont destinées à accentuer. Les lunettes de « réalité augmentée » de Google (« Google Glasses ») en sont un exemple. On peut présumer que, dans un avenir pas si lointain, ces lunettes deviendront indiscernables des autres et qu’il nous sera de plus en plus difficile de parler en toute confiance à un individu sans se croire filmé, enregistré ou photographié. Au XXIe siècle, la tentation totalitaire semble donc se recomposer par le bas plutôt que par le haut, par les produits du marché de masse plutôt que par l’État.


« C’est un mouvement irréversible. C’est là pour rester, alors autant vivre avec son époque ! » On connaît la réplique-réflexe par laquelle on nous somme d’accepter la fatalité du « Meilleur des mondes ». Il ne devrait pas être interdit pour autant de réhabiliter la critique des nouvelles technologies, moins au nom de l’époque qu’au nom de ce que j’appellerais l’exigence humaine.
 

 

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