Les moyens de la droite, les fins de la gauche

L'entrevue qu’a accordée Marie-France Bazzo à Tout le monde en parle (TLMEP) récemment soulève - à nouveau ? - un débat sur la définition même de la gauche et de la droite politique. Dans ce qu’on a qualifié de boutade, Mme Bazzo a énoncé clairement que la droite manquait d’« intelligence », sans plus d’explications. Quand on lui a posé la même question pour la gauche « de quoi la gauche a-t-elle besoin ? », elle s’est étendue en parlant d’un manque de cohésion, de rassemblement d’idées. Alors que des tollés sur les réseaux sociaux ont été soulevés et que certains journalistes ont senti le besoin de redéfinir les idéologies propres au Québec et au Canada, le fait est que la ligne entre droite et gauche est devenue poreuse avec les années, et même si on peut les différencier sans problème, elles sont devenues complémentaires.


Il faut d’abord s’intéresser à cette notion de « manque d’intelligence » qui n’a pas été explicitée par Mme Bazzo, quoiqu’elle ait continué son idée ainsi : « Autant la droite peut être idéologique, autant la gauche est un peu n’importe quoi. » Loin de nous la prétention de pouvoir cerner l’idée de fond de la future morning woman de la moitié du Québec, mais l’animatrice met ainsi en évidence une certaine polarité qui, à notre avis, relèverait plus de la manière de faire que des idées de fond. Le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, commentant les propos de Mme Bazzo à TLMEP et la réaction médiatique suscitée par ceux-ci, dit que « le conservatisme et le libéralisme ont fini par se rencontrer sans s’abolir l’un dans l’autre, à travers la défense de la civilisation occidentale, de ses grandes institutions et de ses grandes valeurs ». Bien, mais une différence fondamentale réside dans la façon dont les options politiques sont choisies, et qui régularise le système, voire lui permet de subsister. Plus précisément, nous dirions que tandis que les conservateurs sont préoccupés par la signification de leurs actes, les libéraux (au sens large du terme) sont préoccupés par la finalité des leurs.


D’un côté, les « droitistes » accordent peu d’attention à l’efficacité de leurs politiques. Au contraire, ils s’inquiètent de la mise en forme de la politique elle-même. Les « gauchistes », d’autre part, s’inquiètent de la capacité d’une politique donnée à atteindre ses objectifs - d’où, par exemple, le recours accru à des universitaires et des experts de toutes sortes dans les rangs libéraux.


Une telle compréhension des différences entre les conservateurs et les libéraux explique probablement que les disputes entre les deux camps soient souvent stériles : ils ne se soucient tout simplement pas de faire valoir les mêmes choses. Les définitions de la droite et de la gauche sont en plein mouvement et celles-ci ne peuvent plus s’arrêter aux valeurs traditionnelles. Lorsque l’on s’attarde plutôt à la manière dont les politiques priorisent les moyens ou les finalités, alors on comprend que le conservatisme va au-delà de l’idéologie de droite. Il peut donc exister « conservatisme de gauche » ou un « libéralisme de droite ». Cette distinction entre conformité des moyens et poursuite d’une fin permet d’expliquer, par exemple, pourquoi certains partis de gauche sont incapables de transformer leurs désirs en réalité : c’est peut-être parce que, en fait, ils accordent peu d’importance à ce que leurs objectifs politiques soient atteints. Ils s’inquiètent surtout de savoir si leurs politiques correspondent à leurs convictions.


Ainsi, la différence entre le conservatisme et le libéralisme (nous utilisons ces étiquettes faute de meilleurs mots) ne réside pas dans des impôts plus élevés ou plus bas, la santé publique ou privée, etc. Il s’agit plutôt d’une profonde dissemblance entre fonder des politiques sur une certaine idée de la façon dont le monde devrait être (par rapport à des valeurs) et, d’autre part, fonder des politiques en se basant sur la façon dont le monde est en réalité, afin de le transformer en ce que nous aimerions qu’il soit (par rapport à des buts).



Nicolas Bencherki - New York et Gabrielle C. Poirier - Montréal

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