Assurance autonomie - La persistance de la dévalorisation du travail des femmes

Il y a nécessité d’étendre l’accès aux soins à domicile de longue durée dans un contexte de vieillissement de la population.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Il y a nécessité d’étendre l’accès aux soins à domicile de longue durée dans un contexte de vieillissement de la population.

Les économies sur le coût des services de soins à domicile que promet le ministre de la Santé Réjean Hébert avec son projet d’assurance autonomie risquent de se faire sur le dos des employées qui dispenseront les services. En effet, les modalités de l’assurance autonomie telles qu’elles ont été annoncées par le ministre fin mars lors d’un colloque tenu par l’Association québécoise de gérontologie supposent un accroissement de la privatisation des services d’aide à domicile (voir l’article du Devoir du 24 avril). Or, les salariés effectuant ce type de travail pour des prestataires privés, majoritairement des femmes, connaissent une grande précarité alors qu’elles exercent des responsabilités importantes à l’égard de personnes souvent isolées et vulnérables. Ces constats résultent d’une recherche que nous avons menée récemment dans le cadre d’une thèse de doctorat.


Le ministre Hébert a certainement raison d’insister sur la nécessité d’étendre l’accès aux soins à domicile de longue durée dans un contexte de vieillissement de la population. Cela nécessite toutefois une volonté politique d’accroître les ressources financières pour les services d’aide à domicile sans amputer d’autres services publics et d’assurer que les employés disposeront d’emplois décents.


L’assurance autonomie telle que le ministre Hébert la prévoit sera dispensée par des prestataires publics ou privés auprès d’usagers qui bénéficieront d’une allocation déterminée dans le cadre de l’évaluation de leurs besoins par un organisme public local. Le ministre laisse entendre que l’octroi direct de chèque aux usagers - qui se fait encore pour les services de gardiennage avec la mesure appelée l’« allocation directe » - serait exceptionnel, car il encourage les abus et « risque de perpétuer les rôles traditionnels des femmes ». Il néglige cependant à notre avis de considérer la persistance des rôles traditionnels qui s’exprime à travers les situations d’emploi des travailleuses employées chez les divers types de prestataires de services privés qu’il souhaite mettre à contribution.

 

Travail précaire, rémunération faible et rôle traditionnel


L’organisation des services que le ministre Hébert veut instaurer avec l’assurance autonomie étendrait un modèle qui est déjà en vigueur depuis la dernière réforme du système de santé et de services sociaux de 2003. Les services d’aide à domicile sont organisés en réseaux sur chacun des 95 territoires administratifs du Québec ; ils sont coordonnés par les Centres de santé et de services sociaux (CSSS) de chaque territoire, mais ils peuvent être dispensés par des prestataires publics ou privés (entreprises d’économie sociale, agences de location de personnel, travailleuses participant au programme gouvernemental du Chèque emploi-service).


Nous avons réalisé une étude en 2011 et 2012 sur la situation des travailleuses employées par des prestataires privés intégrés aux réseaux locaux de services au Québec et dispensant des services d’aide à domicile comprenant de l’assistance personnelle (soins d’hygiène, aide à l’alimentation, etc.). Nous avons constaté que leur rémunération est très faible, représentant dans le cas des travailleuses d’entreprises d’économie sociale et du programme du Chèque emploi-service autour de 50 % du salaire des travailleuses du secteur public effectuant des tâches similaires, sans compter la différence sur le plan des avantages sociaux et des primes. De plus chez les prestataires privés, les horaires de travail sont souvent à temps partiel et les affectations ainsi que le temps rémunéré sont fragmentés sur plusieurs périodes de la journée. D’autres études québécoises portant sur la situation des employées des agences de location de personnel dispensant de tels services ont montré la forte tendance aux horaires à temps partiel aux très bas salaires chez ces types de prestataires de services. Une proportion considérable des travailleuses d’agences sont des femmes d’origine immigrante et provenant des minorités visibles ; leur confinement dans ces emplois précaires peut s’expliquer par les obstacles qu’elles rencontrent sur le marché du travail, dont la discrimination.

 

Droits syndicaux


Notre recherche fait aussi état de la faiblesse du niveau de protection des droits syndicaux des femmes employées dans le cadre de structures privées, droits qui ont été au coeur de la valorisation du travail des femmes dans le domaine des services de santé et des services sociaux au Québec. Le droit de se syndiquer est en pratique impossible à exercer pour les travailleuses employées dans le cadre du programme du Chèque emploi-service et dans les agences de location de personnel. Quant aux travailleuses des entreprises d’économie sociale syndiquées, notre examen d’une quinzaine de conventions collectives indique que leur droit à la négociation collective de leurs conditions de travail ne leur donne, dans les faits, que peu de pouvoir puisqu’elles doivent négocier avec des entreprises fragiles financièrement et dépendantes de l’État. Ce dernier n’a aucune obligation en tant qu’employeur alors qu’il détermine largement les conditions de travail. Pas étonnant que le ministre Hébert associe son projet d’assurance autonomie à la rentabilité…


L’annonce du ministre laisse donc croire qu’il appuiera sa réforme sur le travail sous-payé de milliers de femmes, ce qui nous fait reculer de près de 40 ans sur le plan de l’égalité entre les sexes. Le Québec avait pourtant innové à la fin des années 1970 avec la mise en place de services publics d’aide à domicile dans les CLSC ainsi que la syndicalisation et la professionnalisation de salariées devenues des auxiliaires familiales et sociales. Les gouvernements qui se succèdent au Québec clament haut et fort le principe d’égalité entre les hommes et les femmes, mais leur conception des conditions de travail des femmes dispensant les services d’aide à domicile montre que, pour eux, ce principe ne s’applique pas à toutes les femmes.

9 commentaires
  • Robert Delamare - Inscrit 30 avril 2013 09 h 17

    merci

    Merci pour votre article et votre travail qui exposent, une fois de plus, la mécanique inégalitaire, sexiste et racisante des politiques publiques du bon Québec de la révolution tranquille, que nos bons péquistes d'affaires continuent de "libéraliser" : guerre de tous contre tous, renards libres dans les poulaillers libres.

  • Charles F. Labrecque - Abonné 30 avril 2013 09 h 26

    Méfiane

    Madame, votre analyse correspond en parti avec la réalité, cependant vous semblez oublier qu'une grande parti de la population québécoise se méfie des syndicats et pour cette raison ils approuvent l'offre que fait le ministre. Pour ma part je suis de cette catégorie de ti-vieux qui recherche une aide domestique à temps partielle, je peux affirmer que je suis craintif d'avoir affaire avec un valeureux syndicat qui pour toutes sortes de caprices viendrait me menacer de grève ou de relantissement de travail dans le but de m'exploiter sachant que je suis dans cette catégorie de gens vulnérables. Vous devriez vous pencher sur ce problème afin de trouver un moyen pour rassurer ces gens comme moi qui se méfient des syndicats pour causes.

    • France Marcotte - Abonnée 30 avril 2013 10 h 42

      Vous devriez peut-être garder votre méfiance pour une employée du privé sous-payée et exploitée, qui finira par en avoir marre et vous ébouillantera dans votre bain d'eau chaude.

  • Denis Paquette - Abonné 30 avril 2013 09 h 35

    Voila la vraie question

    Arrêtons de faire de la politique sur la tête des personnes agées. Comment fait une personne agée pour exiger des services qui lui sont dus et qu'ils sont effectués correctement et a des cout raisonnables

  • France Marcotte - Abonnée 30 avril 2013 10 h 50

    L'invisible travail des femmes

    C'est au point que le même travail fait par une femme ou par des non-femmes passe inaperçu s'il est fait par une femme.

    Il y en a de multiples exemples dans les milieux de travail.

    Le travail d'une femme est souvent invisible pour les yeux des autres, sauf les autres femmes. Son temps est invisible, sa fatigue est invisible, le résultat de son travail est invisible.
    Dès autrefois, les mères étaient les premières levées et les dernières couchées pour coudre et repasser. C'était tout natuel et on était tout déboussolés si certains rares matins, elles étaient incapables de se lever.

    C'est comme ça dans notre espace-temps.

    • Marie-Pier R.Laplante - Inscrite 30 avril 2013 12 h 20

      Mme Marcotte, si vous êtes dans le domaine se rapprochant du travail des préposées aux bénéficiaires ou si vous vous y interessez, je vous invite fortement à venir consulter le blogue de mon amie qui encourage les femmes de ce domaine à partager leur expérience : http://sante-prepose.blogspot.ca/2013/04/le-saliss ou venez visiter sa page facebook : "Préposées aux bénéficiaires"

  • Marie-Pier R.Laplante - Inscrite 30 avril 2013 12 h 14

    Blogue sur le métier de préposé(e)s aux bénéficiaires

    Je vous invite à visiter le blogue de cette préposée dévouée qui offre un regard actuel et perspicace sur le métier où les conditions de travail des employé(e)s sont indissociables de la qualité de vie des bénéficiaires :
    http://sante-prepose.blogspot.ca/2013/04/le-saliss